‹ Grammaire historique de la langue françaiseChapitre 21 sur 97 · Il convient encore de remarquer ce qui suit · texte numérisé non relu

Il convient encore de remarquer ce qui suit

1° Et sert parfois à lier deux groupes de même valeur, mais non de même construction. C’est ainsi que, déjà au XVIIe siècle et encore dans la langue actuelle, on coordonne par et une proposition relative à un adjectif qui précède: C'est une affaire grave et qui peut avoir des conséquences fâcheuses ; pour les détails, voir V, § 291,3. Ce fait peut être rapproché d’autres coordinations »larges«, par ex. adjectif -jcomplément de manière: Un homme fort et d’un caractère agréable.

2° On dit ordinairement plus je le vois, plus je l’aime; pourtant un et pléonastique se met parfois devant la seconde partie de la comparaison. Ex.: Tant plus le [le drap] vois et plus m’assotte ( Patelin , v. 209). Plus l’offenseur est cher et plus grande est l'offense (Corneille, Le Cid, v. 285). Plus je vous envisage Et moins je me remets, Monsieur, votre visage (Racine, Plaideurs, v. 380). Croyez-moi, plus j’y pense et moins je puis douter (id., Athalie, v. 57). L’Académie a relevé comme irrégulier l’emploi de et dans ce dernier vers. Peut-être ce et est-il dû à une influence populaire. Le peuple ne recourt-il pas volontiers aux liens de coordination?

3° Sur le nombre employé après plusieurs sujets coordonnés unis à l’aide de et, voir V, § 66.

143. Pour relier deux termes parallèles, on se sert aussi d’autres procédés que nous allons examiner:

1 0 On recourt à la préposition avec. A côté de le père et la mère, on dit aussi le père avec la mère; on peut de même employer un terme synonyme de avec, tel que atout, accompagné de, allié à, joint à. Si, dans ces cas, la préposition a pris tout à fait la valeur d’une simple conjonction copulative, le verbe peut se mettre au pluriel: Le général avec ses officiers sont sortis du camp. Voir V, § 66, 6.

2° On peut aussi, mais plus rarement, se servir de la préposition jusqu’à. Ex.: Tous les gens querelleurs, jusqu’aux simples mâtins, Au dire de chacun étaient de petits saints (La Fontaine, Fables, VII, n° 1). Ici jusqu’à est une simple conjonction de coordination et a le sens de ‘et même’.

3° Il serait facile de citer d’autres exemples de ligatures passant de l’emploi prépositionnel à l’emploi de conjonction. Nous rappellerons un vers de la Vie de Saint Thomas par Guernes de Pont-Sainte-Maxence que nous avons déjà examiné (§ 52,2): Ne nuis fors Dampnedeus ne m’en puet estre mire (v. 1570). Ici fors a le sens de ‘si ce n’est’, ce qui explique parfaitement l’emploi du nominatif.

4° On recourt à une conjonction de subordination: comme, ainsi que, aussi bien que, de même que, autant que; autrefois on avait aussi aussi bien comme. Comme on le voit, ce sont des conjonctions de comparaison, employées par extension de sens. Ex.: Ma fille, c’est ainsi que l’on vit à Paris; Et la vefve, aussi bien comme la mariée, Celle est chaste, sans plus, qui n’en est point priée (Régnier, Macette, v. 101). Le verbe qui suit se met au singulier, si la conjonction garde sa valeur primitive; il se met au pluriel, si elle est à regarder comme une simple copulative; parfois les deux nombres s’emploient indistinctement: L’espagnol ainsi que le portugais dérive (ou dérivent ) du latin. Pour les détails, voir V, § 66,7.

5° On a eu recours aussi à mais au sens de et (§ 146). Ex.: Icil estoit ses niez et de sa sereur nez, Mes moût par estoit d’armes proisiez et alozez ( Vengeance Alixandre , v. 954). Il en était de même de ne (voir § 145).

144. Ou, vfr. o ou od, continue le lat. a ut. Voici quelques exemples modernes de cette conjonction marquant une alternative: Vaincre ou mourir. Corneille ou Racine. Jouer à pair ou impair. Quand deux sujets sont réunis au moyen de ou.

le verbe se met au singulier, si la valeur disjonctive de la conjonction domine; si au contraire la valeur conjonctive l’emporte, on emploie le pluriel (cf. V, § 66,4). Ex.: Sa perte ou son salut dépend de sa réponse (Racine, Bajazet, I, sc. 3). Le bonheur ou la témérité ont pu faire des héros (Massillon, Petit Carême. Triomphe). Pour marquer l’alternative, on redouble ou.

Remarque. A côté de ou, la langue moderne se sert aussi de la forme verbale soit, qui est à regarder comme une particule: soit eux, soit elles (cf. V, § 84,s). Avant de perdre sa valeur verbale, soit (ou fust) se combinait très naturellement avec ou. Ex.: Siure le me covient adés Ou soit de loing ou soit de près ( Erec , v. 255). Ou finit par se combiner avec soit (comp. it. ossia ) et par former une expression pléonastique; voir V, § 5,i. Surtout dans la langue parlée, ou est souvent renforcé par l’addition de bien.

145. Ni. Le point de départ se trouve dans le lat. nec, devenu ne et ensuite ni. La forme primitive s’emploie encore au XVIIe siècle dans des locutions figées: Ne plus ne moins (Molière, Malade imaginaire, II, sc. 5). Et je veux . . . Un mari . . . Qui ne sache A ne B (id., Femmes savantes, V, sc. 3). One 11’avoit veu, ne leu, n’oüy conter Que coups de griffe eussent semblable forme (La Fontaine, Diable de Papefiguière). Mais la forme ne était un archaïsme que repoussaient Th. Corneille et l’Académie. Vaugelas, qui défend ne, avoue pourtant que c’est »un vieux mot qui n’est plus en vsage que le long de la riuière de Loire où l’on dit encore, ne vous, ne moy pour ny vous ny moy« ( Remarques , I, 102). La forme ni apparaît déjà au XIIIe siècle; elle ne devient générale qu’au XVIe. Au point de vue syntaxique, il faut rappeler les points suivants:

1° Dans la vieille langue, ne servait à relier une proposition négative à une autre proposition négative. Ex.: Nel reconourent ne ne l’ont enterciet (St. Alexis, v. 121). Dans la langue moderne, ni est ordinairement remplacé par et: Il ne demeure nulle part et n’a aucune famille. Il ne bronche pas et ne parle pas. Pourtant ni s’emploie aussi dans la langue littéraire: Il ne mange ni ne boit:

2° La négation n’avait pas besoin d’être directement exprimée; une négation implicite suffisait pour amener l’emploi de ne (ni). Ex.: J’ai grande peine à croire ce que vous

me dites de Madame ***, ni qu’elle ait pris votre parti contre moi (Voiture). Défendit qu’un vers faible y pût jamais entrer Ni qu’un mot déjà mis osât s’y remontrer (Boileau, Art poétique, II, v. 91 — 92). Je serais bien fâché que ce fût à refaire Ni qu’elle m’envoyât assigner la première (Racine, Plaideurs, II, sc. 3). Ni s’employait surtout dans les comparatives. Ex.: Les choses qui servent plus aux délices qu’à la nécessité ni au profit (Malherbe, Œuvres complètes, II, 19). Pelletier écrit mieux qu’Ablancourt ni Patru (Boileau, Satire IX). Patience et longueur de temps Font plus que force ni que rage (La Fontaine, Fables, II, n° 11). Jusqu’à la fin du grand siècle l’usage reste flottant, et on trouve tantôt ni tantôt et (ou) dans les négations implicites. Actuellement ni est toujours demandé après sans-, on dit sans feu ni lieu, sans amis ni argent.

3° Dans les vieux textes, on trouve souvent ne servant de liaison dans des expressions positives, soit entre deux mots, soit entre deux propositions. Il s’agit en particulier d’interrogations directes ou indirectes, de phrases exclamatives, de propositions de condition ou de concession. Ex.: Que valt cist criz, cist duels ne ceste noise (St. Alexis, v. 502)? Sire, fait li visquens, ce poise moi qu’il i va ne qu’il i vient ne qu’il i parole (. Aucassin et Nicolete, 4,io). Joffrois li mareschaus . . . li coisona [reprocha] mult durement: cornent ne en quel guise il avoit prise la terre l’empereor (Villehardouin, § 285). C’il les puet panre n’en son pooir baillier ( Raoul de Cambrai, v. 8549). Saincte Marie! Guillemette, pour quelque peine que je mette A cabasser n’a ramasser (Patelin, v. 3). Comment se porte marchandise? S’en peult on ne soigner ne paistre (ib., v. 115)? A moy mesme, pour quelque chose Que je te die ne propose (ib., v. 1183). Ce sont toutes tribouilleries Que de plaider a folz n’a folles (ib., v. 1412). Pour expliquer l’emploi positif de ne, il faut supposer que la valeur conjonctive a prévalu à un tel point qu elle a partiellement étouffé la valeur négative. Il faut rappeler, dans cet ordre d’idées, que ne équivalait aussi parfois à ou. Ex.: Feïs le tu por mal de moi, Por haïne ne por despit (Ivain, v. 1764)?

4° Dans quelques cas, on constate encore une certaine hésitation dans l’emploi de ni et de et. Il se marque, dans le

choix de l’une ou de l’autre de ces conjonctions, certaines finesses de sens. M. F. Brunot écrit: » Ni, tout en joignant les termes, disjoint les idées: on dira qu’on ne s’avise pas de toucher aux libertés acquises et aux lois entrées dans l’usage. L’idée est qu’on porterait atteinte à la fois aux lois et aux libertés. Ce serait un double attentat. Avec ni, l’idée est qu’il ne faut toucher à aucune de ces deux choses, que l’on doit se garder ou de l’un ou de l’autre de ces attentats. Comp. il a vécu huit jours sans boire et manger à: sans boire ni manger* (La pensée et la langue, p. 126).

5° Autrefois ni ne se mettait que devant le dernier terme. Ex.: Ceste matière Ne les motz ne sont point honnestes (Farce du Cuvier, v. 133). Ne faites s’il se peut jamais présent ny don (Régnier, Macette, v. 179). Encore dans Molière et Racine: Moi? Parbleu! Je ne suis de taille ni d’humeur A pouvoir d’une belle essuyer la froideur (Misanthrope, v. 807). Je tremble qu’opprimés de ce poids odieux L’un ni l’autre jamais n’ose lever les yeux (Phèdre, v. 868). Malherbe avait déjà demandé la répétition de ni devant chaque terme, et Vaugelas défend plus tard la même théorie; mais la règle fut lente à s’établir.

6° Dans la langue moderne, ni doit être exprimé devant chaque ternie dans les tours suivants: Il n a ni frère ni sœur. Elle n’est ni belle ni bonne. Il n’arrive jamais ni trop tard ni trop tôt. Il ne veut ni boire ni manger. Ni vous ni votre frère ne pourrez le faire. Mais on demande ne ... . ni ne quand il s’agit de deux verbes coordonnés, non à l’infinitif: Il ne boit ni ne mange. Il ne veut ni ne peut le faire. Cependant la langue actuelle commence à abandonner ce tour. Au lieu de dire: Il ne le sait ni ne le saura jamais, on préfère: Il ne le sait pas et ne le saura jamais. Il faut enfin signaler qu’au lieu de ne . . . ni ne, on trouve ni ne . . . ni ne, si le sujet est on. Ex.: Ni on ne mutile impunément les chefsd’œuvre, ni on ne remonte le cours d’une évolution plusieurs fois séculaire, ni surtout on ne »refait« l’histoire (F. Brunetière).

Remarque. La combinaison et ni est insolite; elle a été employée par les poètes symbolistes. Ex. : Je n’irai pas vers vos chênes Ni le long de vos bouleaux et de vos frênes Et ni vers vos soleils, vos villes et vos eaux (H. de Régnier, Exergue).

146. Mais. Pour exprimer l’opposition, le latin se servait des conjonctions at, ast, sed, verum, vero , autem ; elles n’ont pas passé en roman. Pour les remplacer, on a eu recours surtout à magis, devenu mais, dont le sens primitif est ‘plus’. Conformément à son origine, cette conjonction indique d’abord l’augmentation ou l’accroissement, ensuite l’opposition ou la différence entre deux idées, et enfin l’étonnement. Ex.: Il est aimable, mais très aimable. Elle est belle, mais bête. Il souffre toujours, mais il ne se plaint jamais. Mais c’est très bien. Sur mais, adverbe de temps, voir § 43. L’emploi de mais est toujours allé en augmentant. Notez que, dans la langue moderne, il a souvent besoin d’être renforcé, et qu’on dit couramment mais bien, mais plutôt, mais au contraire, mais assurément, etc. Après une proposition négative on se servait autrefois de ainz (cf. § 75), dont le sens primitif est ‘plus tôt’; ce mot a disparu. Comme préposition, il était aboli déjà au XVIe siècle; comme conjonction il alterne avec mais jusqu’au début du XVIIe siècle.

147. Car, autrefois aussi quer (I3, § 112), continue le lat. quare. Il sert à indiquer la preuve ou la raison de la proposition avancée. Ex.: Jo vos aim mult, sire, dist ele al cunte, Car mult vos priset mi sire e tuit si hume ( Roland , v. 636). Cette valeur lui est restée jusqu’à nos jours: Je vous aime beaucoup, car vous êtes logal et droit. Dans la vieille langue, car s’employait aussi comme affirmation. Ex.: Ço dist Rollant: Ço ert Guenes, mis parastre. Dient Franceis: Car il le poet ben faire ( Roland , v. 278). Car servait aussi à exprimer une exhortation (voir § 265) et à introduire une proposition subordonnée (voir § 150, Rem. 3). Au XVIIe siècle il y en avait qui regardaient car comme un mot vieilli, et qui le remplaçaient volontiers par pour ce que. Rappelons que Gomberville se signala par ce tour de force de ne pas employer une seule fois car dans son long roman de »Polexandre« (1632). Voiture, dans sa 52me lettre, prend la défense de car contre ces persécutions ridicules; il reconnaît hautement l’utilité d’une ^diction qui marche toujours à la tête de la raison et qui n’a point d’autre charge que de l’introduire; je ne sais pour quel intérêt ils tâchent d oter à car ce qui lui appartient, pour le donner à pour ce que, ni pourquoi ils

veulent dire avec trois mots ce qu’ils peuvent dire avec trois lettres. « La question de car occupe aussi l’auteur des »Académiciens« (comp. I3, § 57), qui fait dire à Desmarets: »De car viennent les loix, sans car point d’ordonnance, Et ce ne serait plus que desordre et licence. « Actuellement car n’appartient plus au parler populaire (on continue pourtant à dire car en effet).

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