CONJONCTIONS DE SUBORDINATION
148. Quelques-unes des conjonctions de subordination sont d’origine latine: comme, quand, que, si; la plupart sont pourtant d’origine française. Nous rappellerons celles qui sont composées d’une préposition et de que, comme après que, avant que, dès que, durant que, parce que, pendant que, pour que, excepté que, moyennant que,, outre que, sans que, sauf que, selon que, suivant que, hormis que, hors que, nonobstant que; ont disparu: fors que, par que, très que et quelques autres (pour d’autres détails, voir III, § 628—629). Les conjonctions subordinatives servent à lier les propositions entre elles. La subordonnée peut être le complément ou le régime de la principale: Je sais qu’il est parti. La subordonnée peut aussi exprimer un rapport de temps, un rapport de cause ou de but; elle peut enfin indiquer une concession, une condition ou une supposition. En règle générale, la subordonnée contient un verbe que régit la conjonction: Je crois qu'il Va fait. Dans quelques cas, le verbe peut faire défaut : Je crois que non (voir § 162 et § 342).
149. Tmèse. En règle générale, les conjonctions composées font une unité phonétique et parfois orthographique: lorsque, puisque , quoique; mais: afin que, alors que, bien que, encore que, malgré que, non que, parce que, pour que, sans que, etc. Pourtant, dans quelques cas assez rares, on intercale un complément de circonstance entre la première partie de la conjonction et que (conip. § 85, î).
Bien que. Ex.: Bien, dit on, qu’il nous ait nui, Le peuple encore le révère (Béranger, Les souvenirs du peuple).
Depuis que. Ex. : Depuis qu’elle connaissait les détails de sa vie chargée de travail et d’aventures, depuis surtout qu’il
s’était raconté (R. Benjamin, La prodigieuse vie d’ Honoré de Balzac, p. 158).
Lorsque s’emploie souvent dans la langue moderne avec l’adverbe même, et on dit non seulement même lorsque mais aussi lors même que. Ex. : On dînait souvent chez eux lors même qu’ils n'y étaient pas (Funck-Brentano, L'affaire du collier, p. 189).
Pour peu que. Ex.: Pourquoi une telle question? Parce que, si vous me donnez cette parole et pour peu naturellement que ma compagnie ne vous soit pas désagréable, je vous accompagnerai (Pierre Benoît, L’ Atlantide, p. 95).
Puisque. Ex.: Puis donc que vous trouvez la mienne inconcevable (Corneille, Médée, v. 653). Puis donc, qu’on nous, permet, de prendre, Haleine (Racine, Plaideurs, v. 791). Cette tmèse se retrouve comme archaïsme chez Edmond Rostand: Puis donc que vous volez pour la première fois (Cyrano de Bergerac).
150. La conjonction que, qui représente en même temps quod, quid, quam, quia, est à regarder comme une sorte de conjonction universelle. Elle introduit régulièrement une proposition complétive. Ex.: Je crois qu’il est parti. Je crains qu'il ne soit parti. Je suis heureux qu’il soit parti. Je veux qu’il parte. Je doute qu'il parte. Elle sert aussi à remplacer les autres conjonctions subordinatives composées ou simples (voir § 161), et elle fait partie de toutes les conjonctions composées. Ordinairement que se trouve sous la dépendance d’un verbe ou d’une locution verbale: Je sais qu'il viendra. Je suis sur qu’il viendra. Cependant le verbe peut faire défaut, et que peut se trouver sous la dépendance d’un adverbe: Bien sûr qu’il viendra (voir § 341). Dans quelques propositions comparatives, que a une double fonction et représente que que (= quam ut); voir § 33,5.
Remarque 1. Dans quelques cas difficiles à analyser, que paraît servir de lien entre deux propositions principales; c’est le que auquel Littré donne le sens de ‘et néanmoins’. Gomme exemples types, on peut citer les phrases suivantes: Vous le direz cent fois, que je n’en croirai rien. Les avares auraient tout l'or du Pérou, qu’ils en désireraient encore. Il s’agit en effet ici d’un que de concession. La langue populaire connaît aussi un que de conséquence: Il tousse que personne ne peut dormir.
Remarque 2. Nous rappellerons aussi la particule relative qui se trouve dans un vers tel que: Du temps que les bêtes parlaient (La Fontaine, Fables, IV, n° 1); il se confond tout à fait avec la conjonction. Cet emploi, assez général au XVIIe siècle, est actuellement à regarder comme vieilli. On dit en italien: La notte che mori. En français la nuit que a été remplacé par la nuit où. Four les détails, voir V, § 322.
Remarque 3. Dans quelques textes médiévaux ( Li Bastart de Bouillon et Baudouin de Sebourc), car remplace souvent que, surtout devant une voyelle. Ex.: Et li 103'S Bauduins prioit car 011 l’assaille ( Bastart de Bouillon, v. 289). Volés vous car on face le mien corps à mort traire (ib., v. 3399).
151. Dans la langue moderne, que est souvent remplacé par à ce que. Ainsi au lieu de je demande que, on dit couramment je demande à ce que. L’extension de à ce que, qui va toujours en augmentant, est sévèrement blâmée par les puristes. Actuellement l’expression citée s’emploie souvent après consentir, veiller, conclure, s'attendre, s’opposer, s'exposer. De même abusivement après aimer, chercher, demander, tâcher. On peut presque dire que consentir que, s’attendre que sont des constructions quelque peu obsolètes; elles ont été remplacées par consentir à ce que, s’attendre à ce que. Le même développement a eu lieu en Suisse, où l’on dit: de consens à ce que tu viennes. On remplace également de façon que, de manière que, par de façon à ce que, de manière à ce que. Exemples littéraires: Il veillait à ce que ses douleurs physiques ne fussent jamais importunes à personne (P. Loti, Reflets sur la sombre route, p. 17). Cottard réfléchissant à ce que le fait d’être invité avec les Cambremer était pour moi une recommandation suffisante prit, au bout d’un moment, la décision de me présenter à la princesse (M. Proust, Sodome et Gomorrhe, II, 141). C’est aussi du respect qu’inspirait à Odette la situation qu’avait Swann dans le monde, mais elle ne désirait pas à ce qu’il cherchât à l’y faire recevoir (Id., Du côté de chez Swann, p. 297). Demandez à ce que ça passe avant tout le monde (J. Romains, Le vin blanc, p. 20).
Remarque. La conjonction moderne à ce que est d’origine analogique: Je consens à une chose amène je consens à ce que. On trouve aussi à ce que au XVIe siècle, mais c’était alors une conjonction indépendante et^qui avait son sens étymologique (afin que). Ex.: Et le feray imprimer à ce que chascun y apreigne comme je ay faict (Rabelais, II, 20).
152. Répétition. Que se répète ordinairement devant chacune des propositions subordonnées. Ex.: Je crois qu’il est fatigué et qu'il a envie de se reposer. La répétition est toujours demandée quand il y a plus de deux propositions subordonnées ou qu’il y a changement de sujet: J'apprends que la bataille est perdue et que les soldats se sont enfuis. Exemple littéraire: Il était à prévoir qu’on le prierait de prolonger son séjour, et, ma foi, qu’il l’accepterait (Boylesve, Le meilleur ami, p. 160).
153. Omission. Dans la langue moderne il est impossible d’omettre que (excepté dans quelques locutions figées exprimant un souhait); dans la vieille langue, la conjonction s’omettait non seulement devant une proposition complétive, mais aussi devant d’autres subordonnées. Voici les cas principaux:
1° Devant certaines propositions complétives (surtout après des »verba declarandi«). Ex.: Qui que s’en aut, sachiez je remendré ( Aimeri de Xarbonne , v. 241). Dune dient li dolent Deus nés aime neient (Ph. de Thaun, Bestiaire, v. 142). Je cuit plus sot de ti n i a (Jeu de la Feuillée , v. 341). Je veu a Mahonmet je l’en ferai issir ( Bastart de Bouillon , v. 1291). A moult bien commandé sa ville soit gardée ( ib ., v. 1386).
2° Devant une proposition subordonnée qui se trouve sous la dépendance d’une principale négative et dont le verbe est au subjonctif. Ex.: Or ne lairai nem mete en lor baillie (.S7. Alexis, v 210). Pitet l’en prent, ne poet muer n’en plurt ( Roland , v. 825). Jamais n’ert jurn de tei n’aie dulur (ib., v. 2901).
3° Devant une proposition consécutive. Ex.: Si grant ledece nos est aparëude D icest saint cors n’avoms soing d’altre mune (St. Alexis, v 534). Si grant doel ai ne puis muer nel pleigne ( Roland , v. 834). Lors at tel duel, Del sens quida issir ( Raoul de Cambrai, v. 3192).
154. Les conjonctions de temps sont quand, comme, que, lorsque, alors que, avant que, dès que, aussitôt que, sitôt que, après que, depuis que, jusqu’il ce que, tant que, durant que, pendant que, tout le temps que, cependant que, en attendant que, tandis que, aussi longtemps que. La plupart de ces con-
jonctions sont suivies de l’indicatif; quelques-unes veulent le subjonctif (§ 321). Ex.: Dès que je le verrai, je le mettrai au courant de toute cette affaire. Quand vous viendrez, vous serez content de le rencontrer. Je ne peux rien dire avant qu’il soit parti. Quelques-unes des conjonctions citées demandent des explications spéciales:
Alors que est tantôt une locution de concession (= quand bien même: alors que vous seriez malade), tantôt une pure conjonction de temps (= lorsque: alors que vous étiez malade). Vaugelas protestait contre l'emploi de alors que en prose, en ajoutant qu’il l’avait entendu quelquefois, mais »j’ai remarqué que ce n’était qu’à ceux qui ont accoutumé de faire des vers«.
Avant que régit le subjonctif: Il faut agir avant qu’il ( ne j soit trop tard. Sur l’emploi de ne, voir § 37, 1. Devant un infinitif, on emploie avant de; ce tour se combinait autrefois avec la conjonction, d’où avant que de, qu’on trouve souvent chez les classiques. Ex.: Avant donc que d’écrire, apprenez à penser (Boileau, Art poétique, I, v. 150). L’usage admettait aussi avant que devant un infinitif. Ex.: Avant que nous lier, il faut nous mieux connaître (Molière, Le Misanthrope, v. 282). Pourtant les grammairiens n’acceptent pas cette manière de dire et encore moins savant mourir, comme disent quelques vns en langage barbare« (Vaugelas, Remarques, I, 435). Par l’ellipse de l’infinitif, avant que peut se trouver devant un substantif. Ex.: Mais on m’a vu soldat avant que courtisan (Molière, Les Fâcheux, v. 274). De nos jours, avant que est, dans le parler populaire, en train de céder la place à auparavant que; on dit couramment auparavant qu’il vienne, auparavant de partir. Au point de vue historique, il faut rappeler que avant que s’est substitué à ainz que (cf. § 75) et à ainçois que. Ex.: Einz que il moergent se vendrunt mult cher ( Roland , v. 1690).
Cependant que était d’un emploi général jusque dans le XVIIe siècle; Molière, Corneille et La Fontaine s’en servent. Ex.: C’est l’image de ceux qui bâillent aux chimères, Cependant qu’ils sont en danger, Soit pour eux, soit pour leurs affaires ( Fables , II, n° 13). De nos jours beaucoup le regardent comme obsolète. Pourtant plusieurs auteurs modernes, surtout les poètes, s’en servent sans hésitation. Ex.: Tu verras ici
des vers en maint endroit, Lesquels furent rhythmés au claquement des voiles Cependant que j’étais de quart sous mon suroît (Richepin, La mer). Cependant qu’elle se dirige vers une petite chapelle ... (J. Marni, Celles qu’on ignore , p. 164). Cependant qu’il dévalait vers la Seine, Édouard se surprit à douter de l’aventure (G. Duhamel, Deux hommes, p. 21).
Devant (ce) que. Ex.: Ha las! con granz domages lor avint, el quaresme après, devant ce que il durent movoir (Villehardouin, § 46). Après le moyen âge, on ne trouve que la forme réduite devant que, qui était d’un usage général encore au grand siècle. Ex.: Je crie toujours: voilà qui est beau, devant que les chandelles soient allumées (Molière, Précieuses Ridicules , sc. 10). Voltaire s’en est aussi servi. Devant que a été remplacé par avant que, tout comme devant au sens temporel a cédé la place à avant (§ 93).
Jusqu’à ce que (cf. § 112). Ex.: Je resterai ici jusqu’à ce qu’il vienne. Au moyen âge, le simple jusques s’employait comme conjonction. Ex.: Quant ilz furent près de la cité, ilz firent demeurer leurs gens la, jusques ilz fussent retournez (Jehan de Paris, p. 58).
Lorsque sert à indiquer la contemporanéité. Ex.: Il devient triste lorsqu’on parle de son ancien ami. Lorsque sa femme arriva, il éclata en sanglots. Lorsqu’elle jouait ce rôle, elle était toujours sûre de son public. Presque partout on peut employer quand au lieu de lorsque; on trouve parfois alors que (cf. § 149), mais ce tour a un cachet livresque. Il faut ajouter que lorsque peut aussi indiquer une opposition. Ex.: Elle se souvenait de lui avoir conté que les violettes seules la calmaient, lorsque le parfum des autres fleurs, au contraire, la tourmentait de terribles migraines (Zola, Le Rêve, p. 153).
Puisque, autrefois puis que. Nous rencontrons dans cette conjonction l’ancienne préposition puis (§ 126), qui signifiait ‘après’; c’est pourquoi elle avait primitivement un sens temporel. C’est ce sens qui se trouve dans le passage suivant, où l’on observe aussi que les deux parties de la conjonction étaient séparables: Puis ne te vi qe dolant me feïs (Raoul de Cambrai, v. 2797). Cette tmèse s’est conservée jusqu’à nos jours; voir § 149. Quant au sens, il faut se rappeler que le rapport de suite dans le temps est intimement lié au rapport de cause; dans beaucoup de langues post et propter se
Kr. Nyrop : Grammaire. VI. 11
confondent facilement. Quant à puis que, il hésite dès les premiers textes entre le sens temporel (— après que) et le sens causal (= parce que). C’est le sens causal qui finit par l’emporter; mais on entrevoit encore chez les classiques des traces du sens temporel primitif. Rappelons à ce sujet un passage de »l’Avare«. Harpagon vient de découvrir qu’on a volé son trésor enterré et il s’écrie: Mon pauvre argent, mon cher ami! on m’a privé de toi; et puisque tu m’es enlevé, j’ai perdu mon support, ma consolation, ma joie (IV, sc. 7).
Quand (orthographe étymologique pour quant , comme on écrivait au moyen âge) remonte au lat. quand o. Il s’emploie concurremment avec lorsque, création française. Les deux mots sont synonymes; les différences d’emploi qu’on a voulu établir entre eux sont imaginaires. Pour des raisons euphoniques on semble préférer que lorsque à que quand. On dirait ainsi: Elle n’était heureuse que lorsqu'elle avait secouru un pauvre.
Tandis que indique ordinairement une concordance dans le temps. Ex.: Etudions tandis que nous sommes jeunes. Il arrive aussi, tout comme avec (§ 79), à indiquer une opposition: Le nonchalant échoue, tandis que l'opiniâtre réussit.
Tant que indique actuellement une concordance absolue dans le temps. Ex.: Tant que la pluie durera, je resterai à la maison. Autrefois tant que avait aussi le sens de ‘jusqu’à ce que’. Ex.: Adieu! je vais traîner une mourante vie, Tant que par ta poursuite elle me soit ravie (Corneille, Le Cid, v. 994). L’Académie blâma cet emploi de tant que, et Corneille accepta la condamnation pour les vers 893 — 94, où il avait écrit: Je te le dis encore, et veux, tant que j’expire, Sans cesse le penser et sans cesse le dire. Il corrigea ces vers d’une manière peu heureuse en les remplaçant par: Je te le dis encore; et quoique j’en soupire, Jusqu’au dernier soupir je veux bien le redire.
Remarque. Autrefois, et surtout au XVIe siècle, comme, ainsi comme, ainsi que, si que s’employaient pour indiquer le temps. Ex.: Si con Renart se dementoit, Es vos un vilein qui venoit ( Roman de Renart, VIII, 55). Ainsy que la pauvi’e femme estoit a son premier sommeil, entra le varlet (Marguerite de Navarre, Heptaméron, 1,2). L’emploi temporel de comme et de ainsi que s'explique aisément: l’égalité de deux actions implique ou peut impliquer une certaine simultanéité entre elles. Encore au XVIIe siècle, on peut dire: Ainsi quon levait les nappes, entra un gentilhomme, et l’Académie (1694) reconnaît cet usage tout en le qualifiant de vieilli.
155. Les conjonctions causales employées actuellement sont comme , parce que, puisque, attendu que, vu que, à cause que, d’autant que et parfois le simple que. Ex.: Comme vous êtes son vieil ami, il vous le pardonnera. Il n’a rien voulu donner, vu qu'il est très avare. Attendu qu’il a commencé à geler, il faut chauffer mon cabinet de travail. Je le ferai puisque vous le désirez. Que lui ai-je fait, qu’il me boude comme ça? Il y a deux sortes de propositions causales: les unes donnent la raison du contenu de la principale, elles constatent un fait (il a été puni, parce qu’il avait volé); les autres motivent la principale: il n’est pas tout à fait malheureux puisque ses enfants l’aiment toujours. Au point de vue historique il faut rappeler, ce que nous venons de constaler, que puisque indiquait primitivement un rapport de temps; on disait puis que ceo lor est avenu (après que cela leur est arrivé), et comme on passe facilement de l’idée de post h celle de propter, il prit de bonne heure le sens d’une conjonction causale. Du reste les deux valeurs se confondent souvent, comme dans les vers suivants: Tuit mi penser sont à ma douce amie, Puis que je sai mon cuer en sa baillie (voir Littré). Quant à parce que, il a, au XVIIe siècle, supplanté pource que (voir § 156). Dans quelques cas spéciaux, si peut fonctionner comme conjonction causale (voir § 159, i).
Remarque. Plusieurs auteurs modernes évitent de recourir aux conjonctions et se servent d’autres moyens pour exprimer la cause. Ainsi, au lieu de Comme elle était sans tempérament ou Parce qu’elle était sans tempérament, on se contente de dire Étant sans tempérament ou Sans tempérament (i elle gardait toujours son sang-froid).
156. Le nombre des conjonctions finales est assez restreint; nous citerons afin que (sur à seule fin que, voir II2, § 557, i), pour que et le simple que. Ex.: Je vous envoie sa lettre afin qu’il n’y ait pas de doute sur ma bonne volonté. Pour quelle ne sût rien de l'opération de son père, on l’avait envoyée à la campagne. Ote-toi, que je m'y mette. Au point de vue historique il faut faire quelques observations sur les deux conjonctions suivantes:
Afin que existait déjà au moyen âge, mais il avait alors le sens de: à la condition que, avec la précaution que. Ex.: L’amulainnes s’escrie: Frans crestiens menbrus, Veschi ma
il*
belle fille à cui vous serés drus A fin que renoiés le vostre Dieu Jhesus ( Bastart de Bouillon , v. 5252, cf. v. 2233, v. 4192). A 1’ afin que moderne correspondait dans la vieille langue à la fin que.
Pour que, autrefois pour ce que, indiquait primitivement, outre la fin, la raison, la cause. Ex.: La Royne, qui saige dame estoit, apres la sépulture du Roy print le gouvernement du royaulme, pour ce que son filz estoit encore jeune (Jehan de Paris, p. 21). La peste ne l’arreste, ains la peste la craint, Pource qu’un moindre mal un pire mal n’esteint (A. d’Aubigné, Les misères, v. 860). Au XVIIe siècle pource que est remplacé par parce que, que Vaugelas regardait comme plus doux (Remarques, I, 117), sans s’occuper du sens: par indique étymologiquement le moyen (§ 119', 4); mais on passe facilement du moyen à la cause. La forme archaïque pource que se trouve encore chez George Sand (dans »La petite Fadette«) avec le sens de parce que; dans la langue littéraire elle a été remplacée par pour que, qui indique le but. Pourtant on entrevoit parfois un léger reste du sens causal primitif, comme dans le passage suivant: Que voulez-vous? demanda-t-elle, un peu inquiète qu’il ne lui fût arrivé quelque accident pour qu’il revînt si tôt (Ouida, Deux petits sabots ).
Remarque. Signalons l’existence dans la langue populaire d’une nouvelle conjonction finale pour (ne) pas que. Un tour tel que: J’ai fermé la porte pour ne pas avoir froid, a entraîné par analogie: J’ai fermé la porte pour ne pas qu’il ait froid, au lieu du tour normal: J’ai fermé la porte pour qu’il n’ait pas froid.
157. En latin beaucoup de conjonctions servaient à exprimer une concession: quum, si, etsi, etiam si, tamen etsi, quamquam (cf. III, § 5,i), quamvis, licet ; elles ont toutes disparu en roman. En français on a créé un grand nombre de tours nouveaux.
1 0 Les propositions concessives expriment souvent un fait réel, et dans ce cas on se sert actuellement des conjonctions bien que, quoique, malgré que, encore que, nonobstant que; autrefois 011 avait aussi ja soit que. Ex.: Bien que je sois souffrant, je viendrai vous voir ce soir. Il n’est pas généreux, quoiqu’il soit très riche. Voici quelques détails:
Combien que est maintenant vieilli. Corneille s’en servait,
mais il l’a fait disparaître dans une révision de ses oeuvres (■ Romania , XLV, 236). Pour le développement du sens, rappelons que combien qu’il fût jeune a signifié d’abord ‘quelque jeune qu’il fût’ et ensuite ‘quoiqu’il fût jeune’.
Bien que remplace dans la langue moderne combien que. Il est tout à fait synonyme de quoique, et c’est pourquoi il se substitue parfois, abusivement, à quoi que (voir V, § 329, Rem.).
Malgré que s’emploie de nos jours couramment au sens de ‘bien que’; la tournure est surtout propre au langage familier, mais elle est en train de pénétrer dans la littérature. Ex.: L’air brûlait malgré qu’on fût au déclin de la saison (Daudet, Tartarin sur les Alpes, p. 356). Beaucoup d’autres excellents prosateurs s’en sont servis: nous citerons Anatole France, Paul Margueritte, J. -H. Rosny, etc.; pourtant les puristes n’ont pas manqué de protester contre ce néologisme bien innocent, qu’ils ont qualifié de »lourd barbarisme qui a les deux vices rédhibitoires, la laideur et l’inutilité « , et qu’ils ont relégué à la Mangue concierge« ! L’histoire se répète constamment, et l’accueil réservé aux néologismes est toujours le même (comp. III, § 9). Le nouvel emploi de malgré que n’a pas fait disparaître l’ancien. Ex.: J’étais, malgré que j’en eusse, obligé de passer le plus souvent dans des endroits très agités (Duhamel, Confession de Minuit, p. 59). Sur le modèle de malgré qu'il en ait, on a créé quoi qu’il en ait. Ce tour, dont l’absurdité ne se révèle qu’à une analyse littérale, se trouve déjà chez Sainte- Beuve, et il est de nos jours généralement employé.
2° Les propositions concessives peuvent aussi exprimer quelque chose d’hypothétique, et dans ce cas on se sert des conjonctions quand même (quand), alors même que ( même lorsque), même si (si même) et quelques autres. Ex. : Quand même je serais malade, je viendrai vous voir ce soir. En voici quelques exemples littéraires: Et alors même que Crainquebille aurait crié: »Mort aux vaches«, il resterait à savoir si ce mot a, dans sa bouche, le caractère d’un délit (A. France, Crainquebille). Même si vous me déplaisiez, je ne vous le dirais pas (H. Lavedan, Bon temps, p. 74).
3° Ajoutons en dernier lieu les pronoms relatifs indéfinis qui que (V, § 307), quoi que (V, § 329), quel . . . que (V, § 336), quelque . . . que (V, § 445—46), et les locutions conjonctives
tout . . . que (V, § 430,2, Rem.), où . . . que, si . . . que, pour . . . que, pour peu que. Ex.: Si habituée qu’elle fût à vivre dans un monde lettré . . elle s’accommodait fort de respirer le parfum d’un encens flatteur, encore que cet encens ne brûlât pas pour elle (Henri Ardel, Cœur de sceptique, p. 6). Rappelons ici les tours synonymes suivants: quelque riche qu’il soit , tout riche qu’il soit, tout riche qu’il est (§ 326), pour riche qu’il soit, si riche qu’il soit, si riche soit-il. Nous verrons plus tard qu’une concession peut s’exprimer de plusieurs autres manières.
158. La conjonction la plus employée pour exprimer une condition ou une hypothèse est si, autrefois se (III, § 626, i). Sur son emploi, il faut remarquer les points suivants:
1° Si peut introduire une proposition indépendante. Ex.: S’il part, je partirai. S’il venait, je le lui dirais. S'il était (fût) venu, je le lui aurais (eusse) dit. Je le ferais, si je pouvais.
2° Si peut introduire une proposition dépendante. Ex.: Dis-moi si tu veux y aller. Je vous demande si vous connaissez sa cousine. Je ne sais s’il viendra ce soir. On est curieux de savoir si l’accord est possible. Si je fus assidu au lit de ce malade, vous pouvez l’imaginer. Dans tous ces cas, si sert à introduire une proposition interrogative indirecte. Sur les propositions alternatives d’interrogation, dont la seconde partie est introduite par si, voir V, § 31,5. Exemples littéraires: Tu penses si notre chèvre était heureuse (Daudet, La chèvre de Monsieur Seguin). Est-ce que je me mêle, moi, si sa femme le fait cocu avec son cousin (G. Feydeau, On purge bébé, sc. 7).
3° Si peut dépendre de la locution adverbiale à peine. Ex.: C’est à peine si nous eûmes de la place (A. Lafon, L’élève Gilles, p. 40). C’est à peine si, par moments, on sent la table qui s’enfonce et le parquet qui se dérobe imperceptiblement (Dorgelès, Partir . . ., p. 20). Le verbe peut faire défaut dans la principale: A peine si le monsieur joua (E. et J. Concourt, Manette Salomon, p. 86). A peine si le dauphin souffrit (G. Duhamel, Le Prince Jajfar, p. 54).
Remarque. Une condition ne s’exprime pas toujours à l’aide d’une conjonction; un énoncé peut présenter un sens nettement conditionnel sans que ce sens soit directement indiqué. Ex.: Et votre complaisance un peu
moins étendue De tant de soupirants chasserait la cohue (Molière, Le Misanthrope, v. 473). Actuellement dans la langue parlée une condition peut s’exprimer par une simple juxtaposition de phrases. Ex.: Une supposition: il vient, je le chasse. Le parler populaire préfère toujours la parataxe à la subordination.
159. Comme plusieurs des exemples cités le montrent, si n’indique pas toujours une condition; il peut aussi indiquer un fait réel et désigne souvent la cause. Voici quelques-uns des sens particuliers que si présente:
1° Si a le sens de ‘puisque’. Ex.: Comment l’aurais-je fait, si je n’étais pas né (La Fontaine, Fables, I, n° 10)? Comment oses-tu dire que tu es de noble race, si tu es le plus traître de tous les hommes (Scarron, Roman comique, II, 14).
2° Si sert parfois à constater un fait et a le sens de ‘aussi vrai que’; cet emploi remonte au moyen âge. Ex.: Et se ele fu en peine de l’entrer, encor fu ele en forçor de l’oissir (Aucassin et Nicolete, 16,22). C’était apparemment le bien des deux partis: Car si les loups mangeaient mainte bête égarée, Les bergers de leur peau se faisaient maints habits (La Fontaine, Fables, III, n° 13). Si tu me pris pour Rébecca, tu te trompas (Rostand, La Samaritaine, p. 36)! Comp. § 285,2.
3° Si peut indiquer l’intensité et devenir synonyme de ‘combien’. Ex.: Voyez si je suis sotte (J. Marni, Celles qu'on ignore, p. 53).
4° Si peut avoir une valeur interrogative. Ex.: Demandezlui s'il viendra demain. Cf. § 158,2.