VERBES SUBJECTIFS
163. Les verbes personnels peuvent se diviser en deux catégories. On a d’un côté les verbes subjectifs ou intransitifs, et de l’autre les verbes objectifs ou transitifs. Les premiers ne comportent pas de compléments d’objet parce qu’ils sont l’expression d’une action qui, pour ainsi dire, ne sort pas du sujet: il rougit , il tousse, il court, il vit, etc. Les verbes objectifs au contraire sont généralement accompagnés d’un complément d’objet: il a vendu sa maison. Disons tout de suite qu’il n’y a pas de limites bien fixes entre ces deux sortes de verbes: beaucoup de subjectifs deviennent facilement objectifs et vice versa. Les verbes subjectifs comprennent au moins cinq groupes selon qu’ils expriment un mouvement, une action, un état, le passage à un état ou une manière d’être. Il faut pourtant ajouter que ces groupes ne se distinguent pas nettement et que l’attribution d’un mot à un de ces groupes est souvent tout à fait arbitraire.
164. Verbes exprimant un mouvement: marcher, aller, venir, courir, sortir, sauter, danser, voler, nager, ramper, descendre, monter, tomber, passer, tourner, entrer, rentrer, arriver, partir, serpenter, etc. Plusieurs de ces verbes deviennent facilement objectifs. Il arrive qu’un complément de circonstance (conip. V, § 96,5, e, 7, 8) est regardé comme un complément d’objet. Ex.: Kar quant il ot alees Trestutes les contrées (Philippe de Thaun, Comput, v. 1861). Il n’ot pas une archiee alee (. Ivain , v. 3443). Si pense k’il venra arriéré Très tout
en itele maniéré Cele voie k alee avoit ( Chev . as II espees, v. 9367). Il arrive aussi que le verbe devient factitif, sortir n’a pas seulement le sens de ‘quitter un lieu’ (cf. vfr. issir), mais aussi de ‘faire quitter un lieu’ : Je sors. Le domestique a sorti la voiture. Voici quelques observations sur l’emploi objectif de plusieurs verbes de mouvement:
Courir s’emploie avec un objet direct. Il prend alors le sens de: poursuivre à la course, parcourir, fréquenter, etc. On dit courir le cerf, un lièvre; courir un prix, les honneurs, le cachet : courir les champs, les rues; courir les bals publics; courir un danger, etc. Exemples littéraires: Courez du bel esprit la carrière épineuse (Boileau, Art poétique I, v. 8). Pour courir l’Océan de l’un à l’autre bout (id., Satires, VIII, v. 74). Courir les grands chemins ( ih ., v. 126). Je cours tout le sérail comme si tu y étois (Montesquieu, Lettres persanes, n° 7).
Descendre, employé objectivement, est d’un usage général dans la langue moderne: descendre un tableau, une malle, un sac. Dans descendre l'escalier, l’escalier est un complément de circonstance (Comp. V, § 96,5).
Fuir s’emploie comme verbe objectif dans le tour fuir un danger. Au moyen âge il avait parfois le sens de ‘emmener en fuite’. Ex.: Mais je l’an a foï ( Orson de Beauvais, v. 969).
Monter se comporte comme descendre et s’emploie assez souvent comme verbe objectif: monter les bagages, une horloge, un moteur, un magasin, un ragon, les prix, etc. Il peut aussi avoir un nom de personne comme complément. Ex.: Mais quand un roi m’insulte et pour surcroît me raille, Ma colère va haut et me monte à sa taille (V. Hugo, Hernani, II, sc. 3).
Sortir. Ex. : Il a sorti le cheval de l'écurie. Sortez-moi ces hottes. Il a sorti sa montre.
Tomber comme verbe objectif se rencontre surtout dans le langage très populaire: tomber une femme, tomber un adversaire, etc. Ce tour provient peut-être de l’argot des lutteurs. Ex.: Il se dépêchait bien vite de lui faire faire la grenouille: triste et navré et inconsolable quand une contestation le forçait à le tomber une seconde fois (E. de Concourt, Les frères Zemganno, p. 48). L’argot parlementaire s’en sert également: tomber un ministre, un ministère. Un tel emploi est fréquent dans les idiomes du Midi, d’où il a pénétré dans les romans d’A. Daudet. Ex.: Elle ne pleurait pas, elle
tombait des larmes ( Numa Roumestan, p. 43). Les voilà qui tombent tous des larmes ( Tartarin sur les Alpes, p. 141).
Tourner s’emploie, depuis longtemps, comme verbe objectif dans beaucoup d’expressions. La cinématographie a créé tourner un film. Ex.: Je connais l’endroit pour y avoir tourné un film (P. Morand, Ouvert la nuit, p. 120). Cette expression a amené tourner quelqu’un. Ex.: Car le bon curé avait été tourné dans son jardin, près du tombeau de Poilu, et son visage hilare, où passait cependant parfois l’ombre d’un souci douloureux, s’épanouissait sur tous les écrans lumineux de France (Clément Vautel, Mon curé chez les pauvres, p. 38).
Voler s’employait au moyen âge comme verbe transitif dans des termes de fauconnerie: voler le héron, la perdrix , etc. [Le sens objectif se généralise: de ‘chasser au vol’, notre verbe passe au sens de ‘chasser’ en général. Enfin il s’emploie métaphoriquement comme tant d’autres termes de vénerie pour ‘faire du butin’. Ce sens semble avoir appartenu surtout à l’argot des malfaiteurs, et de cet argot il passe, au XVIe siècle, dans le français commun, qui adopte voler au sens de ‘dérober’.
165. Verbes exprimant une action ou une production: respirer, halener, souffler, crier, bruire, siffler, tousser, éternuer, balbutier, chanter, parler, causer, hurler, aboyer, hennir, mentir, penser, pleurer, rire, sourire, intriguer, progresser, fumer, etc., (sur l’emploi intransitif de boutonner , etc., par l’ellipse du pronom réfléchi, voir § 198, Rem. 2). Quelques-uns des verbes cités s’emploient parfois comme objectifs:
Aboyer s’employait au XVIe siècle comme verbe objectif avec des sens assez variés. Ex.: Il a abbayé nostre Religion et blasphémé contre Jesus-Christ (Le Loyer, Hist. des Spectres, V, 3). Abboyans ce gros monceau d’or (Noël du Fail, II, 201). Cette cavallerie espagnole .... fut toujours abayée d’une escoupeterie (A. d’Aubigné, Hist. Univ., XIV, 18).
Bruire était souvent pris objectivement au XVIe siècle. Ex.: De sa voix enroüee elle bruira ces mots (A. d’Aubigné, Les Misères, v. 88). On disait de même bruire une ode envenimée, bruire un arrest de mort.
Causer. Ex.: Un peintre qui cause ses tableaux et ne les peint jamais . . . (Marni, Comment elles se donnent, p. 59).
Cet emploi est tout à fait individuel; il a, sans doute, été amené chez l’écrivain par l’opposition avec peindre, lui même objectif.
Fumer est primitivement subjectif: Le bois vert fume, le poêle fume; il s’emploie ensuite avec un complément d’objet (au sens de ‘envelopper de fumée’): fumer un renard; fumer un hareng, un saumon, etc.; puis, comme verbe factitif (au sens de ‘faire produire de la fumée’): fumer du tabac, un cigare.
Halener. Ex.: Adont reprist le cor que forment aliéna (. Baslart de Bouillon, v. 3472). Le vieux poète emploie ici halener d’une manière objective, tout comme on dit actuellement souffler le feu.
Mentir. On disait au XVIe siècle mentir (le nom de) Jésus. Cet emploi est fréquent chez Agrippa d’Aubigné; comp.: Sous le nom menti de Jésus ( Les Misères, v. 1247).
Penser est ordinairement suivi d’un complément d’objet indirect: penser à sa patrie. Mais il se construit aussi et dès la Renaissance avec un régime direct. Ex.: Et le plaisir qui ne se peut passer, De les songer, penser, et repenser, Songer, penser et repenser encore (Ronsard, Amours, I, 23). Je suis habituée à penser ma vie (P. Rourget, Le sens de la mort, p. 124). Rappelons aussi l’expression moderne penser une carte.
Pleurer peut prendre comme »objet« la personne ou la chose pour laquelle on verse des larmes. Ex.: Elle a retrouvé sa fille qu’elle avait tant pleurée. Je pleure toujours mes fautes. Comp. § 169.
166. Verbes exprimant un état: vivre, rêver, songer, dormir, tarder, trembler, palpiter, vibrer, osciller, vaciller, hésiter, flotter, chanceler, suer, être, sembler, paraître, demeurer, rester; être debout (comp. lat. stare), être couché (comp. lat. jacere), être assis (comp. lat. sedere). Plusieurs de ces verbes prennent parfois un objet; ils expriment alors une action, non pas un état. Exemples:
Rêver. On dit rêver dans la fièvre, rêver d’argent, rêver à un problème, etc.; mais on dit aussi rêver un naufrage, rêver un poème; rêver le pouvoir, les grandeurs, etc. Ex.: Seul vous exécutez tout ce que j’ai rêvé (Corneille, Polgeude, v. 1169).
Songer, synonyme de rêver , peut se construire comme celuici avec un objet. Ex.: Craint et croit déjà voir ma mort qu’elle a songée (Corneille, Polyeucte , v. 14). Cet emploi a vieilli
Suer est employé objectivement dans suer du sang, suer les grosses gouttes, suer sang et eau, suer l’ennui; on a dit autrefois suer de l’encre.
Remarque 1. Les auteurs modernes font parfois un emploi tout individuel de quelques-uns des verbes précédents. Ex.: Les grands cils allongés palpitent leurs tendresses (A. Samain, L’indifférent). Elle connaissait cette pâleur tremblée de ses lèvres (A. Daudet, Sapho, p. 207). On ne vit pas le bonheur, on ne peut que le mourir (R. Trintzius et A. Valentin, Poudre d’Or, conte en trois actes, précédé de Philippe le Zélé, p. 260).
Remarque 2. 11 peut arriver que l’emploi objectif l’emporte et que la
construction subjective disparaisse tout à fait. Ainsi idolâtrfijer ne présente plus le sens primitif qui était: devenir idolâtre, tomber idolâtre, être fou (de). Villon écrit: Salmon en ydolatria ( Grand Testament , v. 630). De bonne heure ce verbe a subi l’influence des verbes adorer, aimer, etc., et a adopté leur construction.
167. Verbes exprimant le passage à un état: grandir, croître, rougir, bleuir , pâlir, mourir, périr , rouiller, rancir , durcir, vieillir, rajeunir, maigrir, engraisser, grossir, etc. Quelques-uns de ces verbes s’emploient aussi comme objectifs. Exemples:
Croître. Corneille a écrit: Ce malheur toutefois sert à croître sa gloire ( Polyeucte , v. 309). M’ordonner du repos, c’est croître mes malheurs (id., Le Cid, v. 740). L’emploi de croître pour accroître était une licence propre au langage poétique; elle fut condamnée par Vaugelas ( Remarques , I, 436) et l’Académie Française.
Grossir présente dans la langue actuelle deux sens différents: devenir gros et rendre gros. On dit la mer grossit, le raisin commence à grossir et les pluies ont grossi le fleuve, la peur grossit tout.
Périr s’employait autrefois aussi comme transitif. Ex.: Par Dieu! Thiebaut selon mon escient, Amors n’iert ja pour nule mort perie (Thibaut de Champagne, Jeu-parti i). Au nom . . . du Sainct Esperit Qui saulva ce qu’ Adam périt (Villon, Grand Testament, str. 70). De même dans la langue moderne: Comme la petite Lisette qu’une balle perdue a périe (Bourget, Recommencements, p. 264). Cet usage paraît rare
et dialectal. Au § 166, nous avons cité un exemple de l’emploi objectif du verbe mourir.
168. Verbes exprimant une manière d’être ou d’agir: serpenter , cochonner, fouiner, coqueter, minauder, bouder, bourdonner, marivauder (III, § 88,3 et § 148, Rem.), etc. Quelquesuns de ces verbes présentent aussi un emploi objectif: bourdonner un air , bouder sa femme, cochonner un dessin (langage très familier des lycéens).
169. Plusieurs verbes intransitifs peuvent être accompagnés d’un complément d’objet, si ce complément est formé du radical du verbe ou exprime une idée similaire. On dit ainsi vivre une vie, combattre le bon combat, danser une danse, jouer gros jeu, dormir son sommeil. On peut construire de la même manière un verbe impersonnel (cf. § 190); Chateaubriand a écrit dans ses »Mémoires«: La neige neigeait sa lumière. Voici quelques remarques de détail:
Dormir peut avoir comme régime somme ou sommeil; on dit dormir un bon somme, dormir te grand sommeil. Ex.: Le cadavre au teint vert qui dort le grand sommeil (Th. Gautier, En passant à Vergara ). En dehors de ce cas, l’emploi objectif de dormir est tout à fait exceptionnel. Ex.: Et l’amour? L’amour, tu le fais parfois sans même te réveiller. Tu le dors (Duhamel, La pierre d’ILoreb, p. 215).
Pleurer. Ex.: Elles pleuraient les larmes qui avaient été contenues pendant bien des jours (P. Loti, Les désenchantées, p. 52).
Sourire. Ex.: Tu souriais un sourire (A. Samain, Au Jardin de l’Infante).
Vivre. L’emploi objectif de ce verbe est assez général dans la langue actuelle; on ne dit pas seulement vivre sa vie, mais aussi vivre des jours de bonheur, vivre la guerre , etc. Exemples littéraires: Si l’on vivait ses livres, ce ne serait pas la peine de les écrire (P. Bourget, La duchesse bleue, p. 27). La tragédie intérieure que vous viviez alors (, ib ., p. 195). Les théories qu’il a voulu vivre (id., L'étape, p. 51). Le bébé seul me semblait vivre sa joie, les deux autres la dormaient, pour ainsi dire (Duhamel, Confession de minuit, p. 41).
Kr. Nyrop: Grammaire. VI.
170. Rappelons en dernier lieu que certains verbes subjectifs peuvent être accompagnés d’un attribut. Cet attribut peut avoir le caractère d’un simple prédicat: il est professeur; il peut aussi être une simple apposition au sujet: il est mort professeur (comp. V, § 122).
1° Prédicat. Ex.: Il est soldat. Il est malade. Elle est devenue heureuse. Il paraît détraqué. Vous semhlez peu content.
2° Apposition. Ex.: Il sortira vainqueur de la lutte. Son frère est mort colonel. Elle entra la première (V, § 105). Elle est née sourde. Il est né prince. Le brigand tomba raide mort. Elle resta assise. Il est resté veuf.