VERBES A RÉGIME DIRECT
171. Le régime direct d’un verbe peut être un nom ou une proposition: je sais ma leçon, je sais qu’il est parti. Nous examinerons d’abord le premier cas. Ordinairement, l’usage français continue l’usage latin: salutare aliquem > saluer qn.; laudare aliquem > louer qn.,; gu st are vinu m > goûter le vin-, vendere frumentum > vendre du froment ( blé ). Le régime exprime tantôt l’objet de l’action, tantôt le résultat de l’action, tantôt le contenu. Voici quelques détails:
1° Il exprime l’objet de l’action: remplir une fosse, curer un puits, vendre une maison, peindre les fenêtres, relier un livre, copier une lettre, déchirer sa robe, bombarder une ville, démolir une maison, acheter un tableau, prêter de l’argent, transporter un fardeau, battre l'ennemi, allumer un cigare, cuire un œuf. Les rapports sémantiques entre le verbe et l’objet peuvent être très divers: siffler dans siffler un acteur a un tout autre sens que dans siffler son chien.
Remarque. Parfois l’emploi d’un complément d’objet ne s’explique que par une influence analogique. Soit le vers suivant de La Fontaine: La femme .... Crut la chose et promit ses grands dieux de se taire ( Fables , VIII, n° 6). Le tour promettre ses grands dieux a probablement été formé sur le modèle de jurer ses grands dieux.
2° Il exprime le résultat de l’action: creuser une fosse, foncer un puits, bâtir une maison, peindre un pagsage, imprimer un livre, écrire une lettre, faire une robe, battre du beurre, faire une omelette, cuire du pain, composer un opéra, inventer une machine, dessiner un portrait, construire un avion, coudre une blouse, chanter une chanson, siffler une mélodie.
3° Après certains verbes, le complément exprime tantôt l’objet: battre le blé, chanter une victoire, frapper un chien,
peindre une porte, tantôt le résultat: battre du beurre, chanter une chanson, frapper deux coups, peindre un paysage. Parfois la même phrase peut présenter deux sens différents, selon que le complément doit être regardé comme l’objet ou le résultat de l’action. Ainsi la phrase il peint le banc, peut signifier qu’il reproduit dans son tableau le banc en question; mais elle peut aussi signifier qu’il couvre un banc de couleur.
4° Il exprime le contenu: parler politique, causer chiffons, causer examen, prêcher la vertu, discuter religion. Il semble que ce cas soit surtout particulier à quelques verbes subjectifs employés objectivement.
172. Le complément d’objet direct peut parfois être accompagné d’un attribut. Cette construction s’observe surtout avec des verbes tels que: élire, nommer, appeler, couronner, consacrer, proclamer, déclarer, faire , créer, instituer, saluer, ordonner, réputer, juger, estimer, croire, connaître, etc. Ex.: On l’a élu maire. Le pape le couronna empereur. On l’a ordonné prêtre. Nous l'avons cru ( estimé j honnête homme. Il nous a institués ses héritiers. On le retint prisonnier. Le roi arma son frère chevalier. Avec le verbe faire, on change volontiers de construction, et le régime direct est remplacé par un régime indirect sous la dépendance de la préposition de: La politique européenne a fait du tsar l’allié de la France. Au sujet de cette dernière phrase, rappelons quelques vers d’une tragédie de Robert Garnier: A un Roy? que peut-il endurer d’avantage Que de se voir réduit en si honteux servage? Que de se voir priver de son sceptre ancien? Que d’avoir tout perdu? que de Roy n’estre rien ( Les Juifves, v. 222)?
Remarque. Cet attribut est parfois précédé d'une particule {pour, comme, en); on dit prendre pour, tenir pour, choisir pour ou comme, regarder comme, considérer comme, s’ériger en. Ex.: Il avait désigné mon frère pour son successeur. Il a pris son fils pour associé dans la maison. Parfois il y a eu hésitation: on disait au XVIIe siècle je le liens honnête homme; nous disons aujourd’hui je le tiens pour un honnête homme. Dans la langue familière de nos jours, mettre s’emploie parfois avec un double complément; on dit par ex. mettre un garçon pensionnaire dans un lycée. Dans un langage plus soigné, on se servirait de la particule comme.
173. En latin quelques verbes tels que docere, celare, poscere, orare, rogare, etc. étaient souvent suivis de deux ac-
cusatifs, dont le premier indiquait la personne sur laquelle s’exerçait l’action, et le second la chose qui en était l’objet. On disait: Docet puerum lifteras. Tribunus me primum sententiam rogavit. Une construction analogue existait dans la vieille langue. Nous citerons comme exemples les passages suivants: Aiol son fil baisa la france Avisse Et les iex et la bouche et la poitrine (Aiol, v. 442 — 43). Plus de .VII. fois les baise les bouches et les nés (ib., v. 10180). Grant cop le fiert (Sone de Nansay, v. 10152). Li uns le liert grand cop d’une mace sur le chapel de fer (Joinville, § 549) A côté de ces tours il faut aussi citer ceux qu’a réunis A. Tobler dans VB, I2, 89, note, et dont voici un exemple: Il les fera tous les membres trainchier (Raoul de Cambrai, v. 8550).
174. L’objet d’un verbe transitif peut aussi être une proposition: Il sait que je suis parti. Je crains qu’il ne le fasse. Comp. § 150. Il peut arriver que le régime soit formé par un nom et une proposition coordonnés. Un tel tour se rencontre au XVIIe siècle. Ex.: Je vois votre chagrin et que par modestie Vous ne vous mettez point, Monsieur, de la partie (Molière, Les Femmes savantes, IV, sc. 3). Notre chien, se voyant trop faible contre eux tous, Et que la chair courait un danger manifeste, Voulut avoir . . sa part (La Fontaine, Fables, VIII, n° 7). Mais je crains des chrétiens les complots et les charmes, Et que sur mon époux leur troupeau ramassé Ne venge tant de sang que mon père a versé (Corneille, Polyeucte, v. 254 — 56). Cet emploi de deux compléments d’objet de nature grammaticale différente était général au grand siècle. Il tombe peu à peu en désuétude; pourtant les romantiques s’en servent encore. Ex.: Dis, ne voudrais-tu pas voir une étoile au fond? Ou qu’une voix des nuits, tendre et délicieuse, S’élevant tout à coup, chantât (V. Hugo, Hernani, V, sc. 3)? J’écoutais cependant cette simple harmonie, Et comme le bon sens fait parler le génie (A. de Musset, Poésies Nouvelles). Cette construction n’est pas inconnue à la langue moderne. Ex.: Il comprit son erreur et que le Mont Blanc faisait toute celte clarté (A. Daudet, Tartarin sur les Alpes, p. 309). Elle s’emploie surtout quand le premier complément d’objet est un infinitif. Ex.: Elle espéra trouver grâce et
qu’on la rétablirait dans ses fonctions (Cherbuliez, Miss Rovel, p. 78).
175. Un grand nombre de verbes objectifs s’emploient aussi comme subjectifs. On dit régulièrement: il boit du vin, il plie sa serinette, il parle trois langues, il m’a donné un franc , etc.; mais les quatre verbes cités se construisent aussi sans régime: il boit, il plie sous ce fardeau, il parle toujours, il aime à donner. Nous rappelons ici quelques vers du «Misanthrope*. Oronte dit dans la fameuse scène du sonnet: Vous me flattez et vous croyez peut-être ... (v. 337). Mais Philinte l’interrompt en s’écriant: Non, je ne flatte point. On voit avec quelle facilité le complément peut être supprimé. Voici quelques autres exemples du même phénomène trouvés dans la littérature contemporaine: Ça n’a pas de quoi manger et ça envoie chez le pharmacien (René Trintzius et Amédée Valentin, Pondre d’or, conte en trois actes, p. 148). A mon tour, au lieu d’envoyer chez le docteur Blanche, j’adresse chez vous (ib., p. 153).