L’omission du régime direct a surtout lieu quand il
est tout indiqué par les circonstances. On dit consacrer l’hostie; mais il y a des moments où le régime est superflu, et c’est pourquoi on peut dire, sans devenir obscur: au moment où le prêtre consacre. Comp.: La dextre auguste qui
consacre (J.-M. de Heredia, Vitrail). Une telle omission du
régime est un phénomène qui remonte très haut. Ex.: Li
doi baron brocent, si ont esperonné (. Fierabras , v. 770). Les deux verbes synonymes brochier et esperonner sont ordinairement objectifs et ont le mot cheval comme complément d’objet. Ex.: Ot le Oliver, sin ad mult grand irur, Le cheval brochet des oriez esperuns ( Roland , v. 1225). Dans beaucoup de cas, l’omission du régime est presque devenue la règle; on dit la poule pond et on n’a pas besoin d’ajouter des œufs. En jouant à l’écarté, on se contente de dire prendre sans ajouter de régime; comp.: C’est à vous de prendre (A de
Musset, R ne faut jurer de rien , II, sc. 2). Ce phénomène est surtout général dans le langage technique: un témoin dépose , le tribunal prononce, un cheval mène, un boxeur encaisse, un champion abandonne (pour d’autres détails, voir IV, § 94 ss.).
Ces exemples de la langue actuelle nous montrent que, quand celui qui parle ne considère pas l’objet de l’action, celui-ci disparaît et laisse la place au seul verbe exprimant l’action. Voici deux verbes qui ont pris un sens particulier par l’omission du régime:
Adresser s’employait autrefois au sens de: toucher droit où l’on vise, aller droit au but. Ex.: Toutes voulaient lui plaire; En quoi notre amoureux ne se pressait pas tant: Bien adresser n’est pas petite affaire (La Fontaine, Fables , I, n° 17). Il s’agit ici d’un terme de sport; on sous-entend la balle (comp. IV, § 347).
Rompre s’emploie comme intransitif dans la locution rompre en visière à qn. Alceste dit: Mon dessein Est de rompre en visière à tout le genre humain (Le Misanthrope , v. 96). Nous avons ici à faire à une expression qui remonte au temps de la chevalerie médiévale où l’on rompait une lance dans la visière de l'adversaire.
177. Il y a entre les verbes d’action une fluctuation constante. Les verbes qui, primitivement, se construisent avec un régime direct peuvent changer de construction et devenir transitifs indirects ou intransitifs et vice versa. Ces changements sont parfois dus à des influences analogiques, mais on constate aussi linfluence d’autres facteurs. Exemples:
Délibérer était autrefois transitif. Dans son conte charmant »Les femmes et le secret*, Noël du Fail raconte: Ils demeurèrent plus tard qu’ils n’avoient coustume, pour délibérer une difficulté à fer esmoulu et de grand poids. Cette construction, employée encore au XVIIe siècle, a disparu; on ne dit plus que délibérer sur (ou d’)une chose (verbe transitif indirect).
Marcher signifie primitivement ‘presser avec le pied’, ‘fouler’. Ex.: Hoem ki a serpent marchié (Wace, Rou, III, v. 474). Marchay l’erbe poignant menue (A. Chartier, Le livre des quatre dames, p. 564). On dit encore marcher l'argile, marcher les cuirs , marcher le gazon-, mais, en dehors de ces emplois techniques, le verbe -est devenu intransitif, et l’emploi subjectif apparaît déjà au moyen âge.
Oublier s’employait parfois comme intransitif et demandait la préposition de. Ex.: Chil honme qu’ensi vont par estrainge
contrée ... Il ont de leur mouller assés tost oubliée ( Bastart de Bouillon, v. 2890). On disait en latin oblivisci alicujus rei; mais il vaut peut-être mieux penser à une influence analogique de il me souvient de (comp. V, § 34). Oublier est devenu exclusivement transitif direct.
Savoir a de tout temps été un verbe transitif direct: savoir une langue. Cependant il se construit parfois au moyen âge avec la préposition de. Ex.: Qui de maint barat moût sauoit (. Auberée , v. 105). On trouve de même savoir de Vescremie , del governal, etc.; comp. esp. saber de todo. Rappelons aussi le tour vieilli dire d'un, puis d’un autre (cf. V, § 410, Rem. 1).