‹ Grammaire historique de la langue françaiseChapitre 27 sur 97 · VERBES A RÉGIME INDIRECT · texte numérisé non relu

VERBES A RÉGIME INDIRECT

178. Plusieurs verbes sont accompagnés d’un régime indirect qui indique ordinairement la personne (ou la chose) vers laquelle se dirige l’action. Il est exprimé à l’aide de la préposition à ou du datif; à côté de il aime son voisin , on a il nuit à son voisin et il lui nuit. Les verbes dont il s’agit sont plaire, déplaire, nuire, pardonner, ressembler, survivre, obéir, succéder, satisfaire, consentir. La construction française reproduit parfois celle du latin; on dit nuire, obéir, plaire à qn, parce qu’on disait primitivement nocere, obedire, placere alicui. Dans d’autres cas, il s’agit sans doute d’un développement français dû à une analogie quelconque. Exemples:

Ressembler, qui est primitivement un augmentatif de sembler (III, § 495,7), était d’abord accompagné d’un régime direct ou plutôt d’un prédicat (comp. § 170). Ex.: Li amiralz ben resemblet barun ( Roland , v. 3172). Je resemblois l’arondelle qui vole (Marot, Eglogue au Roy). Ses pleurs . . . ressemblent un torrent (Malherbe, I, 15, v. 304). Bossuet se sert encore de la même construction. Pourtant Vaugelas ( Remarques , II, 258) ne l’admet qu’en poésie et la regarde en fait comme vieillie et fautive; selon lui, le bon usage demande absolument ressembler à qn. et à qch. La nouvelle construction est probablement due à l’influence analogique de être semblable à.

Survivre, qui avait autrefois aussi le sens général de ‘vivre plus longtemps que’, fonctionnait comme un verbe transitif direct. Ex.: Tut survesquiet e Virgilie e Orner ( Roland , v. 2616). Il la penroit à famme, et seroit roine d’Engleterre, se il survivoit le roi son pere ( Ménestrel de Reims, § 17). Sa femme le survesquit (Malherbe, I, 425). Selon Vaugelas ( Remarques , II, 315), on » dit également bien surviure à son pere et surviure son pere«. De nos jours, survivre est exclusivement cons-

truit avec un régime indirect: il a survécu à son père, il lui a survécu.

179. L’usage actuel fait une distinction très nette entre le régime direct et le régime indirect. Autrefois l’usage était plutôt flottant, et une analyse logique de la construction des différents verbes montre clairement que la distinction moderne est, pour une grande partie, assez arbitraire. Soit le passage suivant de Guez de Balzac: On a puni autrefois un Grec à Athènes pour avoir servi les Perses de truchement ( Lettres , V, 4). L’usage actuel remplacerait les Perses par aux Perses ; mais c’est là presque une question de mode grammaticale, car les deux constructions, envisagées d’un point de vue général, sont également bonnes et s’expliquent sans aucune difficulté. Du reste il y a eu et il y a encore un glissement perpétuel entre les deux groupes de verbes. Nous allons examiner quelques verbes qui hésitent ou qui ont hésité entre les deux constructions:

Aider se construisait autrefois avec un régime indirect. Ex.: Respunt li quens: Kar li aluns aider ( Roland , v. 1676). A l’arcevesque Turpin alat aider (ib., v. 2169). E lui aidez e pur seignur le tenez ( ib ., v. 364). Et Nostre Sires demonstra bien ke il voloit aidier à nostre gent (Villehardouin, § 566). Et Diex lour aidera aussi comme il fist mo}r (Joinville, § 406). Qui se peut sauver quand on lui aide n’est pas malhabile homme (Malherbe, II, 451). Voilà comme le Ciel aide aux gens qui sont inspirés de lui (Furetière, Roman bourgeois, II, 61). On dira encore: Je lui aiderai à porter ce fardeau : mais aider à ses amis a été remplacé par aider ses amis. L’emploi du verbe avec régime direct remonte au moyen âge. Ex.: Si les envoya en la terre de Romenie, por aidier cels d’Andrenople et cels del Dimot (Villehardouin, § 404).

Croire. A côté de credere aliquid, on avait credere alicui, et cette dernière construction s’est conservée en français, où l’on trouve croire à Dieu, aux miracles, à la vertu, à l'amitié, aux médecins, etc. Ex.: Allez, ne croyez point à monsieur votre père (Molière, Tartufe, II, sc. 2). Les gens qui croient à Dieu et qui n’y croient pas (G. de Maupassant, Une Vie). Si encore il ne s’agissait que de croire à Dieu, mais il faut croire à un Dieu de telles dimensions et de telle forme, de

telle couleur et de telle race (R. Roland, Jean-Christophe. L’adolescent , p. 31). Cependant on trouve aussi croire employé comme transitif avec un complément de personne; on dit croire les médecins, croire un homme, comme croire le mal. La langue actuelle fait une distinction entre croire aux médecins (avoir confiance dans l’art de la médecine) et croire les médecins (ajouter foi à ce que disent les médecins). Sur croire en, voir § 98,4.

Entendre se construisait en vieux français avec à. Ex.: Or entendés a mi, bonne gent eürée ( Bastart de Bouillon, v. 29,54). Entens à moi ( Quinze joies de mariage ). Le tour vit encore au XVIe siècle. Ronaventure des Périers s’en sert au sens de ‘faire attention à’ ou de ‘s’adonner à’. Ex.: Entendez vous . . . à ce que je veulx dire ( Lijsis , 34). La jeune femme . . . qui avoit des-ja mis à part la souvenance de son honneur pour entendre du tout à ses plaisirs ( Noiwelles Récréations, n° 6).

Prétendre, dans la langue moderne, se construit avec un régime tantôt direct, tantôt indirect, et cela avec un sens différent: il prétend une part dans les bénéfices , il prétend aux honneurs; le premier emploi semble en train de vieillir.

Prier, autrefois preiier ou proiier (II3, § 28, i), était au moyen âge suivi d’un double régime, un régime indirect de personne et un régime direct de chose. Ex.: Tant li preierent li meillor Sarrazin ( Roland , v. 451). Ici li est pour le li; voir V, § 234. Li empereres retorne en Constantinoble et mande ses barons, et lor prie ke il li doinsent consel (Villehardouin, § 560). Si vos proient comme à seignor que . . . (ih., § 293). Même s’il n’y avait pas de régime direct de chose, le régime de personne était au datif. Ex.: Alons li encore prier (Joinville, § 660). Pourtant l’usage était hésitant, et quand prier signifiait ‘adorer’, le cas régime absolu était employé. Ex.: Ni ad paien nel prit e ne l’aort ( Roland , v. 854). Après le moyen âge l’usage continue à hésiter. Généralement je leur prie est remplacé par je les prie, mais la vieille construction se retrouve surtout chez les poètes. Ex.: Le pontife Sarree . . . Prie à Dieu que son âme aux saints lieux soit receuë (Garnier, Les Juifues, v. 1960). Que diriez-vous ... de quelque général d’armée qui prieroit aux Dieux que l’ennemi avec un grand nombre d’hommes le vînt attaquer (Malherbe, II, 193). Piron

dit encore prier à Dieu dans un vers adressé à Voltaire; c’était un archaïsme.

Servir demandait le datif en latin : servire alicui; dans la langue vulgaire il paraît être devenu transitif: servire aliquem. Cependant le datif réapparaît par-ci par là, en roumain, en vieux provençal et en vieux français. Citons pour cette dernière langue: Deus cui el servid (St. Léger , v. 29). Il nem faldrat, s’il veit que jo lui serve (St. Alexis , v. 495). On trouve aussi le régime direct: Puis vait li enfes l’emperedor servir (ib., v. 35). On pourrait aussi voir dans la forme l’emperedor un datif exprimé sans préposition (V, § 96,3); mais, comme l’emploi transitif de servir devient de plus en plus général, il vaut peut-être mieux la regarder comme un accusatif. Ex.: Dans la ville d’Amboise demeuroit le serviteur d’une princesse, qui la servoit de valet de chambre (Heptaméron, n° 27). Pourtant la construction avec un régime indirect se continue jusqu’à la fin de la Renaissance. Ex.: Ils avoient la charge de panser les pauvres et de leur servir (Calvin, Institution Chrestienne, IV, ni, 9). Vous servez aux hommes, aux affaires et à la vie (Malherbe, II, 600). Depuis le grand siècle la construction indirecte a disparu; on dit servir son ami et te servir (mais lui servir de secrétaire).

180. Nous pouvons observer actuellement comment un verbe à régime indirect se change en verbe à régime direct. La grammaire officielle demande qu’on écrive je pardonne à mes ennemis et je leur pardonne. Cependant le parler de tous les jours accepte pardonner qn. Ex.: Je l’ai pardonnée avant de mourir (R. Dorgelès, Les croix de bois, p. 235). Cette construction se retrouve sous la plume des meilleurs auteurs. Ex.: Elle avait repris ses habitudes d’avant si irréprochables que tous l’avaient pardonnée (P. Loti, Ramuntcho, p 11). Elle remonte au moins au grand siècle; on lit dans la correspondance de Mme de Maintenon: Dieu pardonne ceux qui y ont répandu cet esprit (III, 172). Le caractère essentiellement transitif de notre verbe amène une construction passive telle que: Vous êtes tout pardonné. On dit de même: Il veut être obéi. Un tel emploi au passif d’un verbe qui, régulièrement, est accompagné d’un régime indirect, s’observe aussi dans:

Des lettres répondues (comp. avoir mille lettres à répondre). Un départ consenti. Les conditions sont satisfaites.

181. Un régime indirect de personne est employé avec faire, souvent aussi avec laisser „ entendre (ouïr), voir, écouter , regarder, quand ces verbes sont accompagnés d’un infinitif suivi d’un complément direct de chose; on dit ainsi je la ferai danser et je ferai danser sa sœur , mais je lui ferai danser une valse et je ferai danser une valse à sa sœur. Citons encore des phrases telles que: Je lui ai entendu chanter cette romance. Nous lui avons fait voir cette pièce. Je ferai lire ce livre à mon fds. Faites prendre ce remède au malade. Je le lui ai entendu dire. Nous avons entendu raconter cette histoire à votre père. Faites lui tenir son serment. La règle ne s’applique pas quand il s’agit de l’infinitif d’un verbe réfléchi. Ex.: Je les ai vus s'amuser. Laissez-le s’emporter tant qu’il voudra.

Remarque. L’emploi de la préposition à peut donner lieu à des équivoques; c’est pourquoi, dans la langue moderne, on se sert parfois de par: Il fit jouer cette comédie par ses jeunes amis. Le général fit attaquer la ville par ses fantassins. J’ai entendu chanter cette romance par votre père.

182. Voici maintenant quelques explications sur la construction que nous venons de signaler:

1° Constatons d’abord qu’elle remonte au moyen âge. Ex.: Dire l’ai oï a plusiors (Roman de Rou, III, v. 341). Fist a deus escuiiers Mener an destre deus destriers (Roman de la charrette, v. 257).

2° Il faut pourtant remarquer qu’au moyen âge on trouve aussi un régime direct de personne employé pour le régime indirect. Ex.: Soventes feiz les veit grant duel mener (St. Alexis, v. 241). Par l’amende de cel mesfait Les fist toutes lor dras oster Et es chemisses demorer (Rustebuef, II, 394). La faisant, avant toutes choses, jurer sa foy et conscience qu’elle ne révélerait à personne vivant cela qu’elle poursuivoit tant honnestement (Noël du Fail, Les femmes et le secret).

3° Un régime direct de personne s’emploie aussi après la Renaissance. Ex.: Et laissa la province admirer le Typhon (Boileau, Art poétique, I, v. 94).

4° Dans la langue actuelle cette dernière construction est devenue assez générale. Ex.: Je l’entendais me dire de sa

voix timbrée finement: »Regardez donc« (P. Bourget, Le disciple , p. 254). Ses gants de drap gris que je ne l’ai jamais vu quitter (/(/., Voyageuses , p. 10). Léon mangeait, et Mme Lefèvre évoquait les milliers de repas qu’elle l’avait vu prendre, quand il était tout petit (M. Arland, Les âmes en peine. Paris 1927. P. 293). Mme Lefèvre feignit de chercher une cuiller dans un tiroir, pour qu’il ne la vît pas essuyer ses yeux (ib., p. 304). L’entendre ainsi parler la bonne parole (P. Morand, Fermé la nuit, p. 20). Les soupirs que je l’avais entendue pousser (J. de Lacretelle, Silbermann). Dans la langue actuelle, on dit presque indifféremment: J’ai vu partager cette erreur à des hommes de bon sens, et J'ai vu des hommes de bon sens partager cette erreur. Il faut ajouter que le datif est toujours demandé avec faire: Je lui ai fait danser une valse; il en est de même quand il y a deux pronoms personnels: Ces quelques syllabes, je les leur ai entendu répéter.

Remarque. Dans quelques cas, la phrase offre une signification différente selon qu’on emploie le régime direct ou le régime indirect du pronom personnel. Si je dis: Je lui ai vu remettre ta dépêche, je veux dire que j'ai vu qu’on lui a remis la dépêche; ici l’infinitif a le sens passif (§ 212). Si, au contraire, je me sers du régime direct: Je l’ai vu remettre la dépêche, le sens devient tout autre, et la phrase veut dire: je l'ai vu qui remettait la dépêche.

183. Comment expliquer l’emploi du datif dans les cas cités? On a essayé de l’expliquer de différentes manières, mais sans parvenir à un résultat certain. Pour notre part, nous sommes enclin à le regarder comme une sorte de »cas d’inté,rêt«, dont l’emploi est parfois dû à l’analogie (comp. V, § 36,2). En tout cas, l’emploi d’un régime indirect de personne à côté d’un régime direct de chose paraît plus conforme au génie de la langue française que l’emploi de deux régimes directs (comp. § 173). A. Tobler remarque: »Je peux voir écrire un homme, je peux voir écrire une lettre, mais je ne peux pas voir écrire, en même temps et dans le même acte, un homme et une lettre. Voilà pourquoi on ne peut pas dire: je vois écrire l’élève la lettre « (VB, I, 200). Mais que vaut cette explication pour des exemples comme: J'ai vu l'élève écrire la lettre. Je l’ai vu écrire la lettre. L’élève que j'ai vu écrire la lettre ?

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