CHAPITRE IV
VERBES PRONOMINAUX.
184. Dans la vieille langue, les verbes neutres étaient souvent accompagnés d’un pronom réfléchi explétif. A côté de li reis dort, on disait aussi li reis se dort. Ce pronom explétif sert à souligner un certain intérêt interne et subjectif à l’action, à mettre en lumière son caractère intime et spontané. C’est une sorte de complément circonstanciel marquant l’intervention personnelle dans l’action. Au moyen âge, le pronom explétif s’employait avec les verbes indiquant soit un mouvement, soit une action: on disait il descent et il se descent, il entre et il s’entre, il fuit et il se fuit, il haste et il se haste, il va et il se va, il desjeune et il se desjeune, il sourit
et il se sourit; soit un état spirituel ou matériel: on disait il
crient et il se crient, il deut et il se dent, il doute et il se
doute, il pense et il se pense; de même il gist ou il se gist, il
siet ou il se siet, il tait ou il se tait; soit le passage d’un état à un autre: on disait il muert ou il se muert, il pasme ou il se pasme, il esvanouist ou il s’esvanouist. Quelques passages pris dans la littérature médiévale renseigneront sur ce groupe de verbes pronominaux:
Descendre. Ex.: Il se conseillèrent ensemble et loerent au roi que il se descendist de la nef la ou il estoit, et entrast en une autre (Joinville, § 624); comp.: Il descendirent la, jusques a nou (ici, § 353).
Dormir. Ex.: Dune vient a la pulcele, Si baise sa mamele, En sun devant se dort, Issi vient a sa mort (Philippe de Thaün, Bestiaire, v. 409). Si fut verté qu’il se dormirent (Ambroise, Guerre Sainte, v. 11913). Car l’on se dort le soir la ou on ne sait se l’on se trouvera ou font de la mer au matin (Joinville, § 127).
Être. Ex.: Et si ne set, qui je me sui ( Yvain , v. 4296).
Si ne set il, qui je me sui (ib., v. 5989). Mais jou me fui vers aus courecous et maris ( Aiol , v. 8005). Comp.: Li furmiz ki vuiz est En la trace s’en est (Philippe de Thaün, Bestiaire, v. 882). Les expressions s'en uait , s'en vient, s’en retourne, etc., ont pu amener s’en est au sens de s'en va (cf. § 204, i).
Gésir. Ex : Cume mort se girat (Philippe de Thaün, Bestiaire, v. 496); comp.: La gist gule baee (ib., v. 1783). La veïssiez hisdos atur [spectacle] Des malades qui se giseient (Ambroise, Guerre Sainte, v. 10859).
Penser. Ex.: Si me suis pensée que plus beau mariage ne pourroit trouver ( Jehan de Paris, p. 28). Comp. § 186,2.
Seoir. Ex.: Je alai au roy la ou il se seoit en un pavillon (Joinville, § 566)
Vouloir. Ex.: Qui se viaut, si l’oie ( Ivain , v. 1447). Et dist que dormir se uoloit ( Auberée , v. 229).
Remarque. Le pronom explétif rappelle et le soi-disant datif éthique (voir V, § 191) et le ïdativus commodi et incommodi». Dans la »Peregrinatio Ætheriæ ad loca sancta«, texte de la dernière moitié du IVe siècle, on trouve parfois un pronom explétif analogue, et il est alternativement mis au datif ou à l’accusatif. Ex.: Gustauimus nobis loco in horto ante rubum cum sanctis ipsis (chap. IV, s). Uadent se unus quisque ad ospitium suum (chap XXV, 7). Sedete uobis (chap. XXXVI, 5). Comp.: (Tubercula) sanantur sibi et aliis locis renascuntur ( Mulomedicina Chironis, p. 364). L’emploi d’un pronom réfléchi explétif pour souligner le caractère subjectif de l’expression se rencontre déjà en latin classique où l’on trouve mutare se (et mulaiï ) à côté de muiare.
185. Encore au temps de la Renaissance, beaucoup de verbes intransitifs s’employaient comme pronominaux; on trouve ainsi s’apparaistre, se blesmir, se condescendre, se consentir, se craindre, se descendre, etc. Au grand siècle, l’usage médiéval se retrouve chez La Fontaine, qui aimait à archaïser. Ex.: Le premier qui les vit de rire s’éclata ( Fables , III, n° 1). Du reste l’usage était flottant; on hésitait entre apparaître et s'apparaître, disparaître et se disparaître, éclater et s'éclater, éclore et s’éclore, etc.
186. Sur le sort dans la langue actuelle des verbes pronominaux subjectifs que nous venons d’étudier, on peut faire les observations suivantes:
1" Dans la langue littéraire, l’emploi facultatif du pronom explétif ne s’est maintenu que dans quelques cas isolés. On
dit approcher et s’approcher , avancer et s’avancer, mourir et se mourir, cependant avec une légère nuance de signification dans ce dernier exemple. Les deux constructions se retrouvent également avec les verbes qui expriment un mouvement; on dit aller et s’en aller , fuir et s'enfuir, retourner et s’en retourner, revenir et s’en revenir, voler et s'envoler ; on a également suivre et s’ensuivre, mais les deux verbes diffèrent beaucoup quant à l’emploi et au sens. Rappelons qu’un très grand écrivain moderne, Gustave Flaubert, avait une prédilection prononcée pour l’emploi pronominal non seulement des verbes intransitifs, mais aussi des transitifs. Ex.: Le sujet se tarissant ( Madame Bovary, p. 106). La neige se fondant tombait goutte à goutte (ib., p. 342). Bientôt le stréphopode témoigna l’envie d’aller en pèlerinage à Bon Secours, s’il se guérissait (ib., p. 200). Un immense étonnement qui se finissait en tristesse (ib., p. 118). Des enfants qui s’amusaient à se jouer entre eux (ib., p. 29). Alors elle se renversa la tête en poussant un soupir (ib., p. 360). Par moments ils s’échangeaient une parole (ib., p. 174). Il est évident qu’il s’agit dans tous ces passages d’un procédé artistique voulu; l’addition du pronom donne au verbe une signification plus énergique et une plus grande sonorité.
2° L’emploi d'un pronom explétif vit toujours dans la langue populaire, qui dit se batailler, se bouger, se languir, se signer (apposer sa signature), se trotter, se veiller. Ex.: Et comme l’autre ne se bougeait ... (G. Courteline, Les gaîtés de l’escadron, p. 6). Il vit également dans plusieurs patois du Nord de la France et dans tout le Midi. On lit dans »Numa Roumestan« : Alors, voyant ça, j’ai mis la barque à la calangue et je me suis pensé: allons voirNuma! C'est un pilote provençal qui parle, et Daudet a évidemment décalqué une expression provençale.
3° Dans la plupart des cas, l’usage moderne officiel a supprimé l’emploi du pronom explétif; on dit apparaître, blêmir, bouger, craindre, crier, déjeuner, descendre, dîner, dormir, éclater, entrer, penser, trotter.
4° Dans quelques cas, l’usage moderne a maintenu le pronom explétif; ainsi les verbes suivants s’emploient de nos jours exclusivement comme pronominaux: s’affaiblir, s’évanouir, se taire, s'écrouler, s’écrier, se pâmer, s’endormir.
5° A ce dernier groupe il faut ajouter les verbes saperce-
Kr. Nyrop: Grammaire. VI. 13
voir, s’aviser, s’emparer, se repentir, se souvenir. Ces verbes sont construits avec un régime indirect précédé de la préposition de: s'apercevoir de qch., etc. Ici se n’est pas un régime direct; il s’agit probablement d’une influence des verbes intransitifs accompagnés d’un pronom explétif; comme on a dit se jouer de qch., on en est venu à dire s apercevoir de qch.
187. A côté des verbes pronominaux que nous venons d’étudier, il y a un autre groupe de pronominaux que nous appellerons réfléchis. Ce groupe se compose de verbes transitifs dont l’action se porte directement (sans préposition) sur un objet qui se trouve être identique au sujet: tels sont s’appeler, se baigner, se cacher, se coucher, se donner, se farder, se fiancer, se heurter, se jeter, se laver, se lever, se louer, se marier, se pendre , se sauver, se tromper, se vouer, etc. Dans un grand nombre de cas, le sens objectif et passif est très peu prononcé: s’amuser, s’ennuyer, se réjouir, s’alarmer, se promener, s'arrêter, se tromper, etc. Souvent il s’est effacé presque complètement : s’éveiller, s’essouffler, s’effrayer, s’ agrandir, s’écouler, etc. Remarquez aussi les expressions cela ne se fait pas, cela ne se dit pas; ici la forme réfléchie fonctionne comme passif (voir § 196). C’est le même réfléchi que nous trouvons dans cela ne se peut pas, le français n’ayant pas de passif du verbe pouvoir.
188. Nous venons de voir (§ 184) que, dans les verbes intransitifs, l’emploi du pronom explétif était autrefois facultatif; cette hésitation gagnait aussi les verbes réfléchis. L’existence de il dort à côté de il se dort amenait il trait à côté de il se trait. Ex.: Quant li quens Garins de Biaucare vit qu’il ne poroit Aucassin son fil retraire des amors Nicolete, il traist au visconte de le vile ( Aucassin et Nicolete, 4,2). Sur ce phénomène il faut faire les observations suivantes:
1 0 L’omission du pronom est devenue la règle dans le verbe partir, dont le sens primitif est ‘partager’ (conservé dans avoir maille à partir avec qn.; cf. IV, § 111). On a dit d’abord et jusqu’à la Renaissance, soi partir d’une ville ou tout simplement soi partir. Ex.: Des pastoriax se part tost ( Aucassin et Nicolete, 23,4). La parole est finée, et li conseils se part ( Chanson des Saxons, XXIX). Voyant que là n’es-
toyent que troys tigneux et ung pelé de légistes, se partit dudict lieu (Rabelais, Pantagruel , II, 5). L’omission du pronom se constate déjà dans les Lois de Guillaume; elle est devenue la règle après la Renaissance.
2° Tout comme on disait partir pour soi partir, on disait aussi lever pour soi lever. Ex.: Et quant il furent en haute mer une tormente leva grande et merveilleuse ( Aucassin et Nicolete, 28, 7). Cet emploi de lever ne s’est pas généralisé; mais la langue moderne en garde encore quelques traces: La pâte ne lèvera pas. Les blés commencent à lever. J'en avais le cœur qui levait. L’usage moderne admet également baigner (= être plongé) au lieu de se baigner, dans des phrases telles que: Le cadavre baignait dans le sang. Il faut que les sardines baignent dans l'huile. Le jardin du château baignait dans une lumière d’or.
3° L’omission du pronom a souvent lieu à l’infinitif après les verbes entendre, envoger, faire, laisser, sentir, voir; on dit faire taire un enfant, laisser reposer le cheval, etc. (voir V, § 235). Dans certains cas, le sens diffère selon qu’on emploie ou omet le pronom réfléchi; comp. je les faisais se rhabiller et je les faisais rhabiller. Dans d’autres cas on peut ajouter ou omettre le pronom sans aucune différence de sens. Guy de Maupassant a écrit: La tombée du soir faisait s’exhaler de la terre des vapeurs imperceptibles. Ici le grand styliste aurait pu employer le simple exhaler, sans que le passage eût changé de sens.
4° La langue actuelle admet la porte ferme mal; voir § 198, Rem. 2.
5° L’omission du pronom s’observe parfois chez les poètes. Ex. : Gardez bien de le dire (La Fontaine, Fables, VIII, n° 6). Je ne puis arrêter Qu’un temps fort court (ib., VII, n° 6). Mer grise Où brise La brise (V. Hugo, Les Djinns ). Pli qui fronce un instant sur l’infini des mers, L’homme entre deux néants n’est qu’un jour de misère (Jules Laforgue, Sonnet pour éventail).
189. Un autre groupe de réfléchis se compose de verbes transitifs (indirects) dont l’action se porte sur un objet à l’aide d’une préposition ou d’un datif; tels sont se nuire, se plaire, se ressembler, se succéder, se parler, se survivre. Un
dernier groupe de réfléchis comprend ceux dont le pronom indique, non pas l’objet de l’action, mais le complément d’attribution : construction particulière aux verbes transitifs (directs): se permettre , se promettre, se figurer , s'imaginer, se rappeler , se pardonner. Ex.: Je me rappelle sa figure. Je me figure votre étonnement. Il s’est permis line inconvenance. Je m’imagine mal la chose. Il se pardonne volontiers ses incartades. Dans ce cas, l’omission du pronom réfléchi est rare. Nous citerons comme exemple un vers de »Phèdre«: Je connais mes fureurs, je les rappelle toutes (v. 853). Cependant il s’agit peut-être ici d’un effet de style volontaire: Phèdre voit ses fureurs rassemblées devant elle, comme des Furies, elle les rappelle à sa pensée.
Remarque. Le pronom réfléchi peut, avec le même verbe, fonctionner tantôt comme un datif, tantôt comme un régime direct, selon le sens et la construction de l’ensemble. Ex.: Elle s’est caché la figure. — Elle s’est cachée. Elle s’est coupé le doigt. — Elle s’est coupée au doigt. Ils se sont donné beaucoup de peine. — Ils se sont donnés avec beaucoup de zèle à leurs études. Elle s’est attaché un collier de perles autour du cou. — Elle s’est beaucoup attachée à son professeur.