VERBES IMPERSONNELS
190. Tous les verbes examinés jusqu’à présent ont cela de commun qu’ils sont personnels; ils prennent un sujet personnel et présentent parfois, au moins dans la langue écrite, six formes différentes dans le même temps, trois au singulier, trois au pluriel : je suis, tu es, il est, — nous sommes, vous êtes , ils sont (voir IP, § 128 ss.). On a aussi des verbes impersonnels comme il pleut. Ces verbes ne présentent ordinairement dans le même temps qu’une seule forme, celle de la troisième personne du singulier; c’est pourquoi certains grammairiens les ont appelés aussi unipersonnels. Voici quelques remarques de détail:
1° Originairement, les verbes impersonnels n’étaient accompagnés d’aucun pronom sujet. Les Romains disaient pluit, les Français du moyen âge pluet ; cette expression est maintenant et depuis longtemps remplacée par il pleut (pour les détails, voir V, § 173 et § 204); on dit de même: il neige, il tonne, il faut, il g a, il advient, il importe, il vente, etc. On trouve aussi ça (V, § 281, 2) comme sujet: ça pleut, ça chauffe, ça gaze, etc., tour fréquent dans la langue populaire. Sur ce, voir V, § 276.
2° L’ancienne langue possédait un certain nombre de verbes impersonnels qui n’existent plus: estuet, loist, anuité, m en chaut, avespre, membre, afiert. Par contre, le domaine de la construction impersonnelle s’est beaucoup étendu, et elle a été appliquée à un grand nombre de verbes personnels, surtout à ceux qui désignent des idées abstraites; on dit il convient, il vaut mieux, il se peut, il s’ensuit, il est prouvé, il fut arrêté, etc. Pour plusieurs verbes, l’usage a flotté. La Fontaine dit: Il fut dansé, sauté, ballé ( Joconde , v. 518). On dirait maintenant: on dansa, on sauta, on balla.
3° On disait en latin mihi subvenit, d’où en vfr. (il) m'en souvient. Ce tour impersonnel a disparu; il a été remplacé, et depuis longtemps, par je m’en souviens. Un développement analogue se constate en danois où mig lyster a cédé la place à jeg lyster, puis jeg har lyst.
4° Les verbes impersonnels s’emploient quelquefois comme personnels au figuré: Les obus pleuvaient sur la forteresse. Les honneurs pleuvent sur son frère. Le canon tonne. Sa voix tonnait dans la pièce vide. Il a tonné contre ces abus. Comp. les passages suivants: Amour ne voit un miracle pareil Sur qui le Ciel tant de ses grâces pleuve (Ronsard, Amours, I, 74). Notre homme Tranche du roi des airs, pleut, vente et fait en somme Un climat pour lui seul (La Fontaine, Fables, II, n° 13).
5° Les verbes personnels s’emploient sporadiquement comme impersonnels. Le plus souvent, il s’agit ici d’un procédé artistique. On se rappelle les beaux vers de Paul Verlaine: Il pleure dans mon cœur Comme il pleut sur la ville. Il pleure, qui a peut-être été amené par il pleut, est sans aucun doute impersonnel; il indique, comme l’a dit M. A. Meillet, un ruissellement de pleurs pareil à un ruissellement de pluie.
191. Les verbes impersonnels sont parfois accompagnés d’un complément, nom, pronom, infinitif ou proposition: Il est arrivé un malheur. Il est tombé une petite pluie. Il faut quelqu’un pour m’aider. Il est nécessaire de le dire. Il me semble qu’il a tort. L’analyse de ces phrases offre certaines difficultés.
1° A côté de la construction personnelle ordinaire, il y a très souvent une construction impersonnelle. On dit un malheur est arrivé et il est arrivé un malheur; dans cette dernière phrase malheur reste sujet, bien entendu un sujet logique qui ne demande pas l’accord. On dit des accidents arrivent tous les jours et il arrive tous les jours des accidents; comp.: De tous côtés lui vient des donneurs de recettes (La Fontaine, Fables, VIII, n° 3). Dans la vieille langue, l’accord se faisait parfois avec le complément postposé; voir V, § 68, i et § 79.
2° L’analyse syntaxique d’une phrase telle que il faut quelqu’un est assez difficile. Au point de vue historique, quelqu’un est à regarder comme un régime; on disait autrefois
il covient moût esgart (non pas mouz esgarz), et on dit maintenant il le faut. Donc l’expression impersonnelle a acquis une certaine force active et peut être suivie d’un régime direct. Citons un passage de la farce de Patelin : Helas! Helas! l’heure s’apresse, Qu’il fault son dernier sacrement (v. 856 — 857). Ici il fault doit être regardé comme une formule active et sacrement comme son régime direct. Cependant cette analyse est tout historique. Si l’on s’en tient exclusivement à la langue actuelle et au sens linguistique moderne, il vaut mieux, croyons-nous, regarder le »complément«, surtout quand il s’agit d’un nom ou d’un pronom, comme une sorte de sujet: il faut quelqu'un — quelqu’un est nécessaire.
3° Remarquons aussi que les verbes impersonnels qui désignent les phénomènes de la nature peuvent être accompagnés d’un complément, surtout quand ils sont pris au figuré: il pleut des hallebardes , des balles, des décorations. Comment analyser cette construction? On disait en latin pluit scinguinem ou pluit sanguine , et l’analyse de ces phrases est assez claire; mais comment expliquer il pleut du sang ? Il y a, croyonsnous, une certaine identité de construction entre il pleut du sang et il arrive tous les jours des accidents. Remarquez enfin qu’on ne dit pas seulement il fait du vent, mais aussi il fait étouffant.
4° Les verbes impersonnels sont parfois accompagnés d’un régime indirect indiquant la personne: il me plaît, il leur convient, il nous importe, il leur faut, etc. Villehardouin écrit: Par fine destrece convint l’empereor Henri et sa gent que il laissast la voie d’aler a Andrenople (§ 480). Ici l'empereor, qui est au datif, peut avoir entraîné sa gent pour à sa gent.
192. Voici quelques remarques sur le développement historique de la locution impersonnelle il g a. Elle présente deux sens différents; elle indique tantôt l’existence: il g a des voleurs dans la maison, il g a 18 kilomètres de Paris à Versailles ; tantôt le temps écoulé: il est mort il g a trois ans. Elle remonte au latin vulgaire qui employait habet dans les deux sens. Ex.: Habebat autem de eo loco ad montem Dei forsitan quattuor milia ( Peregrinatio Aetheriae, 1, 2). Ex quo hinc profectus est, habet annos XIV ( Historia Apollonii, 31). L’usage latin se continue en vieux français. Ex. : En icest
siecle nen at parfite amour (St. Alexis, v. 68). Tanz jorz at que nem vidrent (ib., v. 210). Comme on le voit, le verbe est toujours suivi d’un cas régime; quant à l’adverbe de lieu y, indispensable dans la langue moderne, il ne s’employait primitivement que dans les cas où il servait à exprimer une détermination de lieu. Ex.: La vide est fraisle, n’i at durable onour (St. Alexis , v. 69). Cel jorn i out cent mil lairmes ploredes (ib., v. 595). Se vos l’oüssez fait, i oüst félonie (Pèlerinage de Charlemagne, v. 689). Et Franceis les esguardent, n’i out un n’en parolt (ib., v. 812). Plus tard au moyen âge l’adverbe y s’ajoutait même s’il y avait déjà une détermination de lieu ou si le lieu s’entendait de lui-même. Ex.: Il y eust grant foison d’arbres en la montaigne (Joinville, § 190). Moût en y ot de noiez en l’un fleuve et en l’autre (id., § 201). Grâce à cet emploi pléonastique (comp. V, § 6), y perdit peu à peu sa valeur propre et finit par s’introduire dans toutes les phrases, étant regardé comme appartenant au verbe dont il précisait le sens impersonnel. Cette évolution s’opère au XVe et au XVIe siècles. Sporadiquement il a pour il y a se dit encore au commencement du XVIIe siècle. Ex.: Il m’a paru que la véritable cause est qu’il en a de vrais (Pascal, Pensées , II, 71). La Fontaine recourt à la forme primitive. Ex.: N’a pas longtemps de Rome revenoit Certain cadet (Contes, I, 3,i). Rappelons aussi naguère (il n'y a guère), qui pour beaucoup de Français indique un temps très éloigné: jadis et naguère sont regardés, non comme une antithèse, mais comme une équivalence.