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PASSIF

193. Du passif latin, une seule forme est restée en français, le participe passé: scriptu m > escrit, écrit; am a tum > amé, aimé (II2, § 22,2); sur le sens de ce participe, voir § 259 — 260. Toutes les autres formes de la voix passive ont disparu en français, comme dans les autres langues romanes. Ainsi il n’y a plus en roman de conjugaison passive spéciale. L’idée du passif s’exprime à l’aide d’une conjugaison périphrastique: au lieu de amor, amabar, amatus sum, a ma b or, on dit en français je suis aimé, j’étais aimé, je fus aimé, je serai aimé (voir II2, § l,i et § 2). Ajoutons que même ce passif périphrastique n’est pas d’un emploi très général dans la langue actuelle; beaucoup de Français paraissent avoir une répugnance instinctive à s’en servir, et il est très peu employé dans le langage du peuple. Il est indubitable qu’on préférera: J’ai entendu l’ennemi bombarder Verdun, à: J’ai entendu Verdun bombardé par l’ennemi; et: Mon ami m’a envoyé une lettre, à: Une lettre nia été envoyée par mon ami.

194. Voici quelques remarques générales sur l’emploi et le sens du passif:

1° La voix passive exprime l’action en la présentant comme subie par le sujet: IJ armée a été vaincue. Il a été tué par son ennemi. J'ai été trompé par mon ami. La maison a été détruite par une explosion.

Remarque. Dans beaucoup de cas, le sujet de la proposition n’a pas un sens proprement »passif«, il n’est pas l’objet d’une action subie; c’est que le participe passé acquiert facilement la valeur d’un adjectif attribut. Ex.: Le laboratoire est ouvert tous les jours de l heure ci 7 heures. Le dispensaire est fermé les dimanches. L’avenue est plantée d’arbres.

2° Ordinairement, tout verbe actif ayant un complément d’objet direct peut passer au passif. On dit le chasseur a nettoyé son fusil et le fusil a été nettoyé par le chasseur. Cependant beaucoup de phrases ne peuvent pas être mises au passif; par ex. : Il a perdu son ami. J’ai vu hier ses enfants. Il désire ma perte. Sa sœur baisse les yeux. Il leva la main pour frapper. Elle tourna la tête. Les verbes avoir et pouvoir n’ont pas de passif: Il a toujours faim. Il n'a rien pu.

Remarque. Un verbe actif peut très bien avoir un sujet ipassif« : II reçoit des coups de bâton. Elle a obtenu une récompense. On peut regarder de la même manière une phrase telle que: Il entend la musique, en comparaison avec: Il écoute la musique.

3° Les locutions marquant l’achèvement peuvent être mises au passif. A côté de on a fini de coudre sa robe, on dit couramment sa robe est finie de coudre; de même son linge est achevé de laver, mes copies sont finies de corriger. Exemple littéraire: Il n’était pas achevé d’être bâti (G. Flaubert, Mme Bovary, p. 110).

4° Les verbes intransitifs n’ont pas de passif. On dit l'oiseau vole, elle rougit, elle sourit, vous tremblez, il grandit, etc., et il est impossible de tourner ces phrases au passif. Cependant nous avons vu (§ 169) que plusieurs verbes intransitifs peuvent parfois être accompagnés d’un complément d’objet, et dans ce cas l’emploi du passif est tout naturel. On dit vivre une vie, vivre une œuvre , ce qui amène: La vie qui est vécue. Cette œuvre a été vécue.

5° Les verbes transitifs indirects ne s’emploient pas au passif. On dit il a pardonné à ses ennemis, il a survécu à tous ses collègues, elle ressemble à sa mère, cette musique a plu au public, il nuit à ses propres intérêts, etc.; il est impossible de tourner ces phrases au passif. Pourtant, comme la construction de plusieurs de ces verbes est assez hésitante (§ 179), le passif s’emploie dans quelques cas exceptionnels que nous avons indiqués ci-dessus (§ 180): Vous êtes tout pardonné.

195. A cause de la valeur sémantique variable du participe passé (§ 260), la phrase il est vaincu peut avoir deux sens assez différents. Elle peut désigner une action qui s’accomplit, comme dans le vers fameux de Corneille: Qui veut

mourir ou vaincre est vaincu rarement ( Horace , II, sc. 1). Ici nous avons le présent du passif (— on le vainc). Mais, si je dis les rebelles sont vaincus, il s’agit d’une action accomplie, d’un état. La même différence s’observe entre les fruits sont vendus au jour le jour (action qui s’accomplit) et les fruits sont vendus (état), entre le parti communiste est battu et le rocher est battu par les flots de la mer, entre le crime est commis et la plupart des crimes sont commis en état d’ivresse, etc. Ainsi, quand le participe est le dernier mot de la phrase, il est fortement accentué, et c’est l’action verbale qui est soulignée, l’action accomplie ( les rebelles sont battus ); au contraire, quand un complément de temps, de manière, de but est ajouté, celui-ci attire l’accent, et l’expression verbale forme une entité exprimant l’action en voie d’accomplissement ( les rochers sont battus par les flots). Plusieurs verbes admettent les deux sens; mais le plus souvent ils ne présentent que l’un des deux. On peut établir le groupement suivant:

1° Quelques verbes n’ont pas de terme marqué à leur action; elle n’aboutit à aucun résultat et ne peut par conséquent pas être normalement considérée comme accomplie. Ces verbes ont régulièrement un présent passif: Il est toujours critiqué. Elle est aimée de ses élèves. Il est loué et blâmé en même temps.

2° Les verbes, qui expriment une action dont le terme est marqué et qui produit un résultat déterminé, désignent le plus souvent le résultat, l’action accomplie. Ex.: Les chevaux sont attelés. L'ennemi est vaincu. L’argent est volé. La maison est brûlée. Si avec ces verbes on veut exprimer le présent, faction qui s’accomplit, il faut recourir à un autre tour. La phrase les chevaux sont attelés désigne le résultat de l’action; pour exprimer le présent passif il faut dire on attelle les chevaux. Dans quelques cas ces verbes peuvent aussi indiquer l’action qui s’accomplit. Ex.: Ce livre est lu par toute l’Europe. Ces rochers sont frappés par les flots. La présence d’un complément circonstanciel d’agent semble enlever au verbe passif sa valeur d’ » accompli «.

196. L’idée passive s’exprime aussi à l’aide du verbe réfléchi: La porte s’ouvre. C’est là un procédé qu’on a pu constater dans beaucoup de langues; le passif du grec, du latin,

du lithuanien, du slave et des langues Scandinaves est à l’origine une forme réfléchie. En danois, on a créé une forme passive par l’addition d’une s, par ex. kaldes , findes, bygges, spises ; cette s est le reste du pronom réfléchi sig: ainsi de kaldes représente une contraction de de kalde sig. En vieux norrois, on trouve les formes plus complètes kallask, flnnask, dont la sourde finale met l’explication donnée hors de doute. Quant au sens, on passe facilement du sens réfléchi à celui du passif, comme le montrent les phrases suivantes: Le monde de la nature se divise en trois règnes. Toutes ces choses se sont vite oubliées. Ces marchandises ne se transportent qu’à l’aide d'un auto-camion.

197. L’emploi du réfléchi pour exprimer le passif se retrouve dans toutes les langues romanes. Il se montre sporadiquement en latin classique. Ex.: Clamor se tollit in auras (Virgile, Enéide, II, v. 455). Pour le français, l’emploi du pronominal à la place du passif ne se développe que vers la fin du moyen âge. On le constate déjà au XIIIe siècle, mais il ne devient tout à fait général qu’au temps de la Renaissance. Exemples littéraires: Or se cante (Aucassin et Nicolete). Ceux-ci se gardent longuement sans pourrir ( Jehan de Paris, p. 55). Vecy un denier, ne faison Rien qui soit ou Dieu ne se nomme ( Patelin , v. 233). Si fault que tout cela se mette, Il faudra dire mot à mot ( Farce du Cuvier , v. 118). Allons vistement; la soupe se mange; je pindarise, je cuidois dire: on mange la soupe (B. de Verville, Moyen de parvenir, 7). Avec l’ayde de Dieu qui m’a assisté je m’enterreray avec ceste heureuse réputation (Monluc, Commentaires, III, 499). Les serfs demi-humains, des hommes excrements, Se vendoyent, se contoyent au roole des juments (A. d’Aubigné, Misères , v. 1084). La même tournure s’emploie encore régulièrement au siècle classique. Ex.: Ce prétérit se conjugue par la plupart de cette sorte (Vaugelas, Remarques, I, 196). Vous prêchez des maximes de vivre Qui par d’honnêtes gens ne se doivent point suivre (Molière, Tartufe, v. 38). Une telle action ne saurait s’excuser (id., Misanthrope, v. 15). Sur quelque préférence une estime se fonde (ib., v. 57). Il en est de même dans la poésie populaire: Elle s’est pendue et brûlée Dessus la place du marché (Rolland, Chansons Populaires,

III, 2). Plusieurs des passages cités montrent que le pronominal avait souvent un complément d’agent introduit par la préposition par. En voici quelques autres exemples: Ces façons de parler ne s’escrivent plus par les bons escrivains (Vaugelas, Remarques). Quelques restes de feu sous la cendre épandus D’un souffle haletant par Baucis s’allumèrent (La Fontaine, Philémon et Baiicis , v. 51). L’élection s’en faisoit par le peuple (Bossuet, Hist. univ., III).

198. Actuellement, le pronominal remplace le passif dans un grand nombre de cas. On dit toujours cela se dit, cela se fait, la perruque ne se porte plus, ce produit se conserve facilement, cela se trouve partout, ces tapis se détruisent difficilement , le bruit se répand, etc.; remarquez que cet emploi se trouve presque exclusivement à la troisième personne, et que le sujet n’est jamais une personne. Exemple littéraire: Comme le landau s’ébranlait, la fenêtre d’un cabinet de société s’ouvrit au premier (A. Daudet, L'Immortel). Nous avons vu qu'autrefois le verbe réfléchi avec signilication passive pouvait avoir un complément d’agent introduit par la préposition par. Ce tour semble disparu. On dit: Cette pièce ne se joue plus et: Cette maison se vend; mais on ne peut dire: Cette pièce ne se joue plus par cette troupe. Si on voulait indiquer l’agent, il faudrait employer le passif: Cette pièce n’est plus jouée par cette troupe , ou encore on se servirait plus naturellement de l’actif. Si nous disons: Cette maison s’est vendue par le notaire, cela signifie que le notaire a été non pas l’»agent«, mais simplement l’»intermédiaire« entre l’acheteur et le vendeur. Cependant la construction avec par n’est pas inconnue à la langue moderne. Ex.: Dans cette cité, qui se glorifie de sa civilisation, il y a des milliers d’hommes qui s’abrutissent et se tuent par la folie de l’alcool (Laboulaye, Paris). Notons que, dans ce cas, il s’agit d’une cause plutôt que d’un »agent«.

Remarque 1. L’emploi du réfléchi pour exprimer le passif peut dans quelques cas être ambigu. Ainsi il s'est tué peut avoir deux sens. Si je. dis: Il s’est tué d’un coup de revolver, il s’agit bien entendu d’un suicide. Mais le tour cité prend un sens nettement passif dans la phrase suivante: Le prince Kita, beau-frère de l'empereur du Japon, s'est tué, hier après-midi, en automobile, alors qu’il se rendait à Bernay. Beaucoup d’étrangers se trom

pent sur le sens de il s’est noyé. Pour un Français, la phrase présente exclusivement un sens passif; s’il s’agissait d’un suicide, il faudrait recourir à une autre expression et dire par ex.: Il s’ est suicidé en se jetant à l’eau ou simplement: Il sest jeté à l'eau ou enfin: Il s'est noyé volontairement.

Remarque 2. Par l’ellipse du pronom réfléchi, le verbe est changé en intransitif. Ce procédé s’observe dans la langue courante moderne; à côté de: cette robe se boutonne par derrière, on entend: cette robe boutonne par derrière ; de même: la porte ferme mal, la fenêtre ouvre difficilement.

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