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VERBES AUXILIAIRES

199. Les verbes suivants servent ou ont servi d’auxiliaires: avoir, être, aller, venir, rendre. Sur leur emploi il faut remarquer que:

1° Les verbes auxiliaires principaux sont avoir et être. Ex.: Il a vendu sa maison, il a dansé toute la nuit, il est arrivé hier, il a été décoré, etc. Dans les paragraphes suivants, nous examinerons en détail l’emploi qu’on a fait, dans les différentes périodes de la langue, des deux verbes. Sur leur omission dans la vieille langue, voir V, § 24,5,6.

2° Aller (ou s’en aller ) suivi d’un infinitif sert à marquer le futur prochain (§ 290,2). Ex.: Avec la liberté Rome s’en va renaître (Corneille, Cinna, I, sc. 3). Nous l’allons montrer tout à l’heure (La Fontaine, Fables, I, n° 10).

3° Aller çt venir suivis d’un gérondif servaient à marquer la continuité. Ex.: Quel malheur me va poursuivant (Corneille, Poésies). Ces deux veuves . . . L’allaient quelquefois festonnant, C’est-à-dire ajustant sa tète (La Fontaine, Fables, I, n° 17). Comp. § 247.

4° Rendre s’employait autrefois devant un participe passé; on disait rendre effacé et rendre vengé. Ces tours disparaissent avec la Renaissance; Malherbe les condamne (I3, § 52).

Remarque. On connaît l’emploi que fait l’anglais du verbe to do dans les propositions négatives et interrogatives: I do not like it. What do you think ? Rien de pareil ne se trouve dans le français commun. Pourtant une chanson de geste médiévale («Raoul de Cambrai») offre un certain nombre de passages où faire est employé comme une sorte d’auxiliaire servant à renforcer l’idée exprimée par un verbe à l’infinitif. Ex.: Ma mere as arce qi si me tenoit chier, De moi meïsme as fait le chief brisier (v. 1748). La coiffe bonne li a fait desmaillier, Et des chevox li fist asez trenchier (v. 4510 — 11). Des tours pareils se rencontrent parfois dans d’autres textes: Un grand peuple de la Grant Hermenie qui vont en Jérusalem, et

me proient, sire, que je lour face moustrer le saint roy (Joinville, § 566). Ici face moustrer paraît synonyme de moustre. Actuellement faire sert à former des factitifs: faire démolir, faire venir , etc. Signalons aussi l’emploi que faisait la vieille langue de faire à suivi d’un infinitif pour exprimer une idée d’obligation. Ex.: Cil ki la sunt ne funt mie a blasmer ( Roland , v. 1174). Ce tour remplace le gérondif latin: casligandi non sunt. Il [li chastels] ere si febles que il ne faisoit a tenir (Villehardouin, § 471).

200. Verbes intransitifs. Au moyen âge, ces verbes prenaient comme auxiliaire, tantôt avoir, tantôt être. Ex.: Or a il tant esré et chevaucié Que il vint ... a Potiers (. Aiol , v. 3759). Le long de la mer ont siglé (Troie, v. 3430). Poros furet morte (S te. Eulalie). Mielz me venist, amis, que morte fusse (St. Alexis, v. 485). Ceo est la terre u jeo nez fui (Roman de Rou, III, v. 2783). L’usage médiéval était en général identique à celui de nos jours. Nous ajoutons que plusieurs verbes, surtout ceux qui indiquent un mouvement, se conjuguaient avec les deux auxiliaires, parfois avec une légère nuance de sens. Exemples:

Aller. Ex.: Par tantes teres est alet cunquerant ( Roland , v. 553). Or n’en fera mes plus; trop a avant alé (Vie de Saint Thomas, v. 1019). Tant ont alé qu’il vinrent à la chit de Nevers (Aiol, v. 8178).

Courir. Ex. : Rollant reguardet, puis si li est curut ( Roland , v. 2086). Li Commain orent coru trosque devant Costantinople (Villehardouin, § 386).

Demorer. Ex.: Pour le palais garir i seront demoré (Fierabras, v. 5111). Demuret i unt trop ( Roland , v. 1806).

Meserrer. Ex.: Se sui rien meserrez (Vie de Saint Thomas, v. 5272). Trop avez vers lui meserré (ib., v. 4893).

Venir. Ex.: Cunlre Frauceis li sui venut aider (Roland, v. 2675). Tu . . . conforter m’as si venu (MND, n° 18, v. 1230).

201. Dans la langue actuelle, un tout petit nombre de verbes intransitifs se conjuguent exclusivement avec être; ce sont aller, arriver, décéder, échoir, entrer, mourir, naître, partir, rentrer, retourner, sortir, tomber, venir. Il faut pourtant remarquer que, dans le parler populaire ou vulgaire, on constate une certaine tendance à employer avoir. Ex.: J’ai retourné chez ma tante (J. Marni, Celles qu'on ignore, p. 40).

J’ai tombé ( ead ., Fiacres , p. 270). Deux verbes demandent un examen à part:

Entrer prend régulièrement être ; pourtant avoir s'emploie aussi, quand on veut souligner l’action. Ex.: 11 est vrai que M. de Nemours a entré deux nuits de suite dans le jardin de la forêt, et qu’il a été le jour d’après à Colomiers avec Madame de Mercœur (Mme de la Fayette, La princesse de Clèves, p. 204). Je me dis: Puisque mes pieds ont entré dix fois dans mes bottes, il n’y a aucune raison pour qu’ils n’entrent pas une onzième (A. Dumas, Vicomte de Bragelonne, IV, 85).

Venir et ses composés demandent être: il est revenu, il est parvenu ci le faire, la nouvelle ne lui est pas parvenue. Il faut excepter contrevenir , subvenir, transitifs indirects; circonvenir et prévenir , transitifs directs. Tous ces transitifs ont très régulièrement avoir. Sur convenir, voir § 203,2.

202. La plupart des intransitifs prennent actuellement l’auxiliaire avoir, par ex.: aboyer, balbutier , courir, crier, croître , danser, dormir, engraisser, fuir, grandir, maigrir, marcher, mentir, nager, pâlir, patiner, périr, respirer, rêver, rire, sauter, tarder, tourner, vivre, etc. Le verbe être s’emploie parfois surtout avec les verbes qui indiquent un mouvement. Ex.: Elle est courue se mettre avec lui (A. Daudet, Sapho, p. 135).

203. Un certain nombre de verbes se conjuguent tantôt avec avoir , tantôt avec être; tels sont accourir, apparaître, cesser, demeurer, descendre, disparaître, divorcer, échapper, échouer, éclore, expirer, monter, paraître, passer, rester, sortir, vieillir et quelques autres. Parfois le choix de l’auxiliaire est tout à fait libre; on dit indifféremment ce mot m’est échappé et cette circonstance m’a échappé. Dans d’autres cas, une certaine différence de sens et de style se rattache à l’auxiliaire.

1° Les formes avec avoir marquent «une action qui s’est passée à l’époque dont on parle«; celles avec être marquent un état présent qui résulte de l’action accomplie. Exemples:

Il a passé en Afrique au II est passé en Afrique depuis

mois de mai.

Les fleurs ont éclos pendant la nuit.

Cette dame a beaucoup vieilli.

Kr. Nyrop : Grammaire. VI.

vingt ans.

Les fleurs sont écloses depuis ce matin.

Cette dame est vieillie.

Ma sœur a divorcé l’année passée.

Ma sœur est divorcée.

L’oiseau a échappé de mes mains.

Son bail a expiré hier.

Le bail est expiré.

L’oiseau est échappé.

Son livre a paru il y a une semaine.

Son livre est paru.

Une jeune fille a disparu l'année passée dans ce village.

La jeune fille est disparue.

J’ai grimpé ci cet arbre pour cueillir des fruits.

Le talus où nous étions grimpés pour voir passer les troupes.

On peut dire trois mois ont passé et trois mois sont passés. Dans le premier cas on marque l’action, l’écoulement du temps; dans le deuxième cas on marque le résultat, l’action accomplie. Cette différence a été observée déjà par Ménage. Vaugelas avait soutenu qu’il fallait dire il est entré, il est sorti, il est monté, il est descendu. Ménage reconnaît qu’on parle d’ordinaire de la sorte; mais il ajoute qu’on peut dire aussi il a sorti, il a monté. Il donne les exemples suivants: «Monsieur a sorti ce matin. Cestadire qu’il est sorti, & revenu: car s’il n’estoit pas revenu, on diroit, M. est sorti: M. est sorti dés le matin. Aussi-tost que Madame est venue de la Messe, elle a monté en sa chambre. Vn tel Escolier n’a pas monté en troisième; il est demeuré en quatrième. J'ay monté à cbeval sous Arnolfini« ( Observations , p. 386). Cependant, malgré toutes les décisions des grammairiens, l’usage est resté flottant, comme le montrent les exemples littéraires suivants: Je suis passé une fois encore sous sa fenêtre (Alain-Fournier, Le grand Meaulnes, p. 331). Il n’était jamais passé dans un petit pays aux heures de classe ( ib ., p. 56).

2° Dans d’autres cas, le choix de l’auxiliaire amène un changement essentiel du sens du verbe. Nous citerons comme exemple convenir qui dans le sens de ‘plaire’ prend avoir: cet homme ne m’a pas convenu; il prend être dans le sens de ‘faire une convention’ ou ‘reconnaître’: nous sommes convenus d’acheter cette maison. Ainsi le veut la grammaire officielle; cependant on constate dans la langue actuelle une forte tendance à employer avoir dans les deux sens. On dit couramment nous avons convenu que le payement se fera en dollars;

les deux pays ont convenu de régler en commun ces difficultés; les deux soldats ont convenu qu’ils avaient tort.

204. Examinons ensuite quelques cas où le verbe avoir a été remplacé par être, grâce à une influence analogique:

1° Le verbe être se conjugue régulièrement avec avoir. On dit fai été, j’avais été , j'aurais été, etc.; mais on trouve sporadiquement je suis été , etc. (comp. it. sono stato, ail. ich bin gewesen). Cet usage paraît dû à l’analogie des autres verbes intransitifs (je suis été ^ je suis couché). Il apparaît au XVe siècle. Ex.: Je sui esté ( Mystère de St. Adrien, v. 4727). Sont esté tels gens comme vous (Fournier, TFAR, p. 71). Cet usage n’a jamais appartenu au français commun. Pour la langue actuelle, je ne saurais citer que le passage suivant: Non, je n’y suis pas été. Mais j’irai (Colette Willy, L’envers du Music-Hall, p. 169). Ici, être au sens de aller a déterminé le choix du verbe auxiliaire. On sait en effet que certains temps du verbe être prennent parfois le sens d’un verbe de mouvement; mais on garde ordinairement avoir comme verbe auxiliaire. Ex.: Nous avons été droit devant nous, sans but, presque silencieux (Réval, Sèvriennes , p. 328).

2° La phrase j’ai pu venir cède parfois la place à je suis pu venir. On change d’auxiliaire, parce que venir, qui est le verbe dominant de la locution verbale pouvoir venir, se construit ordinairement avec être. Cet usage a lieu avec les verbes pouvoir, vouloir, devoir, employés devant l’infinitif d’un verbe intransitif indiquant un mouvement; il est surtout propre au moyen français. Ex.: Vous estes voulue apparoir (MND, I, 19, v. 460). Sur l’asnesse est voulu monter (Greban, Passion, v. 16135). Est-il si fort mallade qu’il ne fust peu venir jusques ici ( Jehan de Paris, p. 91). Du puis ou elle estoit deue cheoir (Latour-Landry, 75). Devers vous suys voulu venir (Gringore, II, 107). Je ne suis point voulu passer oultre (Marguerite, Lettres, 58). C’est toujours l’analogie qui est en jeu. En italien, le changement d’auxiliaire en pareil cas est presque devenu la règle; à côté de ho potuto farlo on trouve sono potuto andare.

205. Verbes impersonnels. Il en est de ces verbes comme des verbes intransitifs: les uns prennent être, les autres avoir.

Ex.: Après le travail et la painne Que ele avoit le jor eü, Li est de l’ostel bien eheü (. Ivain , v. 4896). Mes je ne sai par quel pechié Est au franc home meschëu ( ib ., v. 2925). Malement li est souvenu des biens ki de vos sont venu ( Dolo pathos, v. 375). Forment m’en est mesavenu ( Roman de Rou, III, v. 6721). Com il m’est hui ce jor bien encontre ( Aiol , v. 1288). Il estoit molt durement gielé et negié (Henri de Valenciennes, § 575). As, barons a molt enoié ( Roman de Rou, III, v. 6459). De son devin li a membre {ib., III, v. 6579). Si ot un poi plëu {Raoul de Cambrai, v. 2774). Il a freschement negié ( Roman de la Rose, v. 547). Dans la langue moderne, on emploie également les deux auxiliaires, mais surtout avoir: H est arrivé un malheur, il aurait convenu de l'avouer, il eût mieux valu le dire, il a fallu, il a neigé, il a tonné, etc.

206. Verbes transitifs. Ces verbes se construisent toujours avec avoir. Ex.: Il a vendu sa maison. La maison qu’il a vendue. Il en était de même dans la vieille langue. Ex.: Aubretin ki tout cel mauvais plait avoit basti (Henri de Valenciennes, § 572).

Remarque. Il est curieux d’observer que le verbe passer employé transitivement peut se construire avec le verbe être. Ex.: Li reis quida qu’il fussent mer passé ( Vie de Saint Thomas, v. 2077). Li dui des quatre sunt a Dovre mer passé {ib., v. 5146). Comp. : Nicolete o le vis cler Fu montée le fossé (Aucassin et Nicolete, 17, 1—2). Les accusatifs des passages cités sont probablement à regarder comme des compléments directs; on a aussi voulu les expliquer comme indiquant le lieu où se passe l’action (voir V, § 96,5). La construction citée représente, selon M. E. Walberg, une contamination de estre passé avec avoir mer passée (comp. V, § 31).

207. Verbes pronominaux. Il faut examiner à part les trois groupes de ces verbes.

1° Verbes pronominaux subjectifs. Il s’agit ici de verbes tels que s’écrier, se mourir, se taire, se pâmer, s’en aller etc. Ce sont primitivement des intransitifs (§ 184 ss.), et ils demandent l’auxiliaire être; on disait autrefois il pasme, il est pasmez ou il se pasme, il s’est pasmez. L’emploi de cet auxiliaire est resté en usage jusqu’à nos jours: il s’est écrié, il s’est tu.

2° Sur le modèle de ces verbes on a transformé plusieurs verbes transitifs directs en pronominaux transitifs indirects.

Ainsi, à côté de apercevoir quelque chose on a eu s’ apercevoir de quelque chose. Comparez: s’aviser, se moquer, se railler. Ces verbes demandent également être comme auxiliaire: Ils se sont aperçus de leur erreur. Elles se sont moquées de moi. Elle s'est repentie de son silence.

3° Verbes pronominaux objectifs ou réfléchis. Il s'agit ici de verbes tels que se tromper, se promener, se laver, se lever, se coucher, se marier, se pendre, etc. Tous ces verbes demandent maintenant l’auxiliaire être-, autrefois ils se conjuguaient avec avoir. L’analogie des autres verbes pronominaux a amené le changement de je m’ai lavé (§ 209) en je me suis lavé. L’emploi de être dans ces verbes remonte au moyen âge. Ex.: Sempres murrai, mais cher me sui vendut ( Roland , v. 2053). Venget m’en sui, mais n’i ad traïsun (, ib ., v. 3778).

208. Dans les cas où le verbe pronominal se trouve sous la dépendance d’un auxiliaire de mode et où le pronom personnel précède les deux verbes, on se sert également de l’auxiliaire être. On dit maintenant je peux me lever et j’ai pu me lever; mais autrefois l’ordre des mots était autre, et l’auxiliaire de mode et l’infinitif étaient étroitement liés; c’est pourquoi on disait je me peux lever et je me suis pu lever. Ex.: Ce chevalier s’est voulu à moy obliger (Fournier, TFAR, p. 187). Si ceste troupe se feust peu joindre aveques M. le prince de Condé (Monluc, III, 53). Me suys vouleu ruyner ( id ., II, 380). Je ne me suis onques voulu aider de ladite depesche (id., III, 348). Le plus dangereux lien qui se feust sceu présenter (id., I, 102). Les Espaignolz ne se feussent ausez acheminer vers la France (id,, III, 53). Je me suis commencé à bien porter (id., 193). Si jamais aulcun s’en est pu nettement descharger (Montaigne, Essais ). Regulus si cruellement traité pour ne s’être pas voulu permettre de mentir (Malherbe, II, 71). Cependant il ne s’en étoit pu taire (id., II, 202). De quelque air que je m’y sois pu prendre (Molière, L'école des femmes, v. 968). Tâchons de nous résoudre, et de nous contenter Du seul fruit amoureux qui m’en est pu rester (ib., v. 1663). Pour tous les gens de bien j’ai de grandes tendresses Et ne me suis voulu, Monsieur, charger des pièces Que pour vous obliger (Tartufe, v. 1774). S’étant

su lui-même avertir (La Fontaine, Fables, VIII, n° 1). Ce tour disparaît avec le grand siècle. Un phénomène tout à fait analogue se retrouve en italien. Ex.: Non s’erano voluti piegare alla dominazione medicea.

209. Dès les plus anciens textes, on se sert aussi du verbe auxiliaire avoir, quand il s’agit des verbes réfléchis. On dit actuellement il s’est trompé à côté de il m’a trompé, il a trompé son ami, etc., et cet usage a lieu de surprendre; mais nous ferons remarquer qu’on a dit autrefois il s’a trompé et que cette manière de dire vit toujours dans le parler populaire.

1° Au moyen âge, le verbe avoir était généralement employé. Ex.: Parfitement s’ad à Deu comandet (St. Alexis, v. 288). Trois fois le list, lors s’a pasmé ( Flore et Blanceflor, v. 711). Sire, fait elle, aves vëu Com cius enfes s’a contenu (; ib ., v. 1284; cf. v. 2339, 2940). Lubias s’a et vestu et chaucié (Amis et Amiles, v. 2321). Firent grant joie, qu’il s’ont entretrouvé (Jourdain de Blaivies, v. 3068). De ce dont m’ai consirré (Blondel de Nesle, p. p. L. Wiese, IV, 39). Car je m’ay gratee le dos si fort que le sang se coule (Manière de langage, p. p. P. Meyer, p. 403). Trop longuement m’ai laissé assoter (Aliscans, v. 3357). Hier ot un an très tout passé Que de vous querre m’ay lassé (Richars li biaus, v. 3984). On lit dans un texte lorrain du XIIe siècle: J’abite en esperance et m’a endracié a esperance de pieti et m’ai dené esperance de vie eu penitance [c.-à-d.: Habito jam in spe, erexi me ad spem pietatis, dedi michi spem vite in penetentia] (Romania, V, 295).

2° L’emploi de l’auxiliaire avoir avec les verbes pronominaux amène naturellement une construction comme la suivante: Mei ai perdut et tute ma gent ( Roland , v. 2834). On dirait maintenant: Je me sais perdu et j’ai perdu tout mon peuple. Après le moyen âge, l’usage substitue être à avoir dans les cas où il y a, à côté du pronom réfléchi, un autre régime direct. Ex.: Nos majeurs ... se sont privez de la gloire de leurs bien-faitz et nous du fruit de l’imitation d’iceux (Du Bellay, Illustration). Monsieur vostre mary . . . après s’être confessé et receu son Créateur comme bon Chrétien

(Marguerite de Navarre, Heptaméron, n° 13). Au XVIIe siècle, Vaugelas proteste contre la tournure il s’est brûlé et tous ceux qui étoient avec lui ; il veut qu’on dise il s'est brûlé et il a brûlé tous ceux etc. (comp. V, § 24, 5,6). L’avis de Vaugelas l’a emporté, mais il aurait pu choisir un meilleur exemple.

3° Après le moyen âge, l’emploi de avoir avec les verbes pronominaux a disparu de la langue littéraire. Pourtant Monluc, qui était Gascon, suit parfois l’usage médiéval. Il écrit par ex.: Nous nous avions tousjours faict bonne guerre (I, 373). M’ayant trompé plus de vingt fois (V, 282).

4° La langue vulgaire de nos jours se sert constamment de l’auxiliaire avoir. On trouve dans » Paris et la province« par Henri Monnier des phrases comme: Sans vous j’m’en aurais jamais aperçu (p. 138). J’ m’aurais marié (p. 151). Je m’avais trompé (p. 292). J’ m’ai jamais tant amusé (p. 336). Comme moi, quand je m’ai cassé la jambe (p. 374). En voici quelques autres exemples: Je m’ai dit alors: l’enfant a bon cœur (Concourt, La fille Élisa , p. 234). Si Madame s’avait entendue (J. Marni, Fiacres, p. 132). Je m’ai évanouie ( ead ., Celles qu’on ignore, p. 41). V là pourquoi que j’m’ai mis en grève (A. Bruant, Dans la rue, p. 187). J’m’ai toujours connu dans la peine (ib., p. 205). On s’a retrouvé dans ce grand cochon de Paris (H. Lavedan, Les beaux dimanches, p. 116). On 11e s'a jamais touché que la main (ib., p. 118). Je m’en ai aperçu souvent (G. de Maupassant, Bel-ami , p. 156). Dans tous ces passages ce sont des gens du peuple qui parlent. Des exemples se trouvent également dans la poésie populaire: La pauvre fille elle s’a noyée (Puymaigre, Chants populaires recueillis dans le pays messin, I, 97). C’est là une tendance instinctive qui se rencontre couramment dans le langage enfantin.

210. Passif. Nous avons déjà dit (§ 193) qu’en français le passif s’exprime à l’aide d’une périphrase composée du verbe être et du participe passé: je suis loué, j’ai été loué, j’aurais été loué, etc. Cet usage est resté le même dans toutes les périodes de la langue française.

Remarque. J’ai été loué a parfois été remplacé par je suis été loué. Cet usage, probablement dû à l’analogie de je suis loué, n’est plus suivi;

mais il existait au moyen âge et s’employait encore au temps de la Renaissance. Ex.: La ou tu es esté nourrie (Godefroy, s. v. estré). En l’estour sont esté mal menés ( Girard de Roussillon, v. 4774). Tant i sache liom esguarder ne eslire. Que maintes fois ne soit estez redis (Blondel de Nesle, p. p. L. Wiese, XX, 5). Cet usage se retrouve chez Monluc, qui écrit: En trois mois, tout cella fut esté recuilly. Je suis esté contrainct. Je craignois qu’il fut esté thué, etc. Il s’agit probablement d’un gasconisme.

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