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INFINITIF

A. REMARQUES GÉNÉRALES

211. Les grammairiens latins qualifient l’infinitif de »nomen verbi«, et il est en effet à regarder comme une sorte de substantif verbal. Il y faut voir, comme l’a dit M. Bréal, le fruit d’une union tardivement accomplie entre le substantif et le verbe. Il faut aussi remarquer que l’infinitif est dépouillé de l’idée de personne, de nombre et de mode; dans les langues romanes, qui n’ont pas conservé le parfait cantavisse, l’idée de temps a également disparu. L’infinitif sert ainsi à exprimer l’idée verbale pure. Tout en gardant sa valeur de verbe, il peut être sujet, prédicat, régime, complément circonstanciel. Dans ces fonctions, il est tantôt employé absolument, tantôt précédé d’une préposition.

212. Sens passif. L’infinitif est une forme active du verbe. Ex.: Il aime à boire du virt. Elle aime à manger des gâteaux. Cependant, dans certains cas, l’infinitif semble prendre un sens passif. Ex.: Ce. vin est prêt à boire. Ce fruit est bon à manger. Tout dépend ici du sens linguistique individuel, et il vaudrait peut-être mieux dire que l’infinitif, dans ces cas, a pris une valeur générale où l’idée de l’actif et du passif s’efface. On peut analyser une couleur voyante par sune couleur qui est vue« ou »une couleur qu’on voit« (§ 239); il en est de même de l’infinitif: un livre facile à lire peut se comprendre comme »un livre qui est lu facilement* ou »un livre qu’on lit facilement*. Voici quelques détails:

1° Après quelques verbes de sensation et de mouvement, tels que entendre, sentir, voir, mener, et après faire et laisser, l’infinitif s’emploie avec une valeur passive. Ex.: L’air que j'ai entendu chanter. Je me sentis saisir par le bras. Avez-vous jamais vu prendre un renard? On le mène pendre. Votre bonté vous fait aimer. Les Anglais laissèrent reprendre Calais. On se sert quelquefois de l’accord pour indiquer le sens qu’il faut attribuer à l’infinitif. Ainsi, à côté de: La romance que j'ai entendu chanter, on écrit : La femme que j’ai entendue chanter (§ 256,4).

2° Le sens passif se retrouve aussi après certains adjectifs suivis de à, et dans quelques cas analogues. Ex.: Ce fruit est bon à manger. Ce vin est prêt à boire. Un spectacle admirable à voir. Ce serait curieux à voir. Elle est faite à peindre. Il est à plaindre. Comp. : La honte d’un affront, que chacun d’eux croit voir Ou de nouveau reçue, ou prête à recevoir (Corneille, Polgeucte, v. 744). Cet avis est plus propre à donner à la reine (id., Nicomède, v. 959). Une perte facile et prête à réparer (id., Othon, v. 1696).

3° Il en était de même autrefois dans certains tours où l’adjectif était suivi de de. On a dit un spectacle digne de voir ; on dit maintenant digne d’être vu. Ex.: Tout ce qui est digne d’eseripre (Marguerite de Navarre, Lettres ).

213. Il faut remarquer que l’infinitif est parfois accompagné d’un sujet. C’est là un phénomène propre surtout aux exclamations (§ 219,3). Ex.: Moi trahir ma patrie! Mes enfants mendier dans la rue! Lui conduire une auto! Ma sœur prendre des bains froids! Pour l’infinitif narratif, nous renvoyons au § 217. Il s’agit dans ces cas de propositions indépendantes; mais l’infinitif est aussi accompagné d’un sujet dans plusieurs autres cas. Ce phénomène est surtout propre à la vieille langue; il a été l’objet de beaucoup de discussions qu’il est impossible de résumer ici. Tout en renvoyant aux études de Tobler et de Lerch, nous nous contenterons des observations suivantes :

1° L’adjonction d’un sujet (au cas régime) s’observe au moyen âge dans un assez grand nombre de tours; elle avait surtout lieu quand il s’agissait d’un infinitif prépositionnel, et la préposition régissante était le plus souvent pour. Ex.:

Por le vilain crever d’envie, Chanterai de cuer liement (La cliastelaine de Saint Cille, p. p. O. Schultz-Gora. V. 168). Lors por revenir sa color Le comancierent a beignier (Erec, v. 5222). Costume estoit de commencier .... quascun lo sien mestier (Brut de Munich, v. 3544). Il volsissent que li os se departist por aler en son pais chacun (Villehardouin, § 60). Ce li samhle granz meschiez De morir tel gent sanz raison (Escanor, v. 20659). Fist . . . maisons de beguines, et lour donna rentes pour elles vivre (Joinville, § 725). Tous les grans seigneurs y estoient sans y faillir ung (Commines, 4,i).

2° La construction latine nommée »accusativus cum infinitivo« a été imitée en français par les auteurs de la Renaissance. Les premiers exemples de ce latinisme se trouvent à la fin du XIVe siècle; mais ce n’est qu’au XVIe qu’il obtient une extension relativement grande pour s’éclipser très vite après. Exemples littéraires: Jugeans par renommee Telle dame estre emperëis de Rome (Eustache Deschamps, III, 220, s). Disant les choses estre justes et raisonnables (Commines, I,i). Disoit misere estre compagne de procès (Rabelais, 1, chap. 20). 11 luy feust respondu qu’ilz demandoient les cloches leur estre rendues (id., I, chap. 18). Aristote dit appartenir aux beaux le droit de commander (Montaigne, Essais, III, chap. 12). Des exemples isolés de cette construction se trouvent encore au XVIIe siècle. Ex.: Qui n’eût cru par cette retraite La cour céleste être défaite (Scarron, Typhon, III). Comp. § 218,6.

3° Dans une de ses poésies, Desportes a écrit: Quelle fureur peut estre tant extrême . . . Pour l’appetit chasser la volonté? Ce sont là des vers très contournés: ils n’ont pas trouvé grâce aux yeux de Malherbe, qui les a rayés dans son exemplaire. L’emploi d’un sujet explicite avec un infinitif prépositionnel devient rare après le moyen âge. Pourtant on peut constater son existence, dans certains cas, jusqu’à nos jours. Ex.: Ce catéchisme servira à deux usages, assavoir d'instruction à tout le peuple, pour tous profiter à ce qu’on preschera (Calvin, Lettres, I, 272). Rien n’est changé du siècle d’Amadis, Hors que pour être amitié maintenue Plus n’est besoin d’Urgande déconnue; On aime encore comme on aimoit jadis (La Fontaine, Ballades et Rondeaux, n° 11). Il faudra songer à chercher quelque invention pour se pouvoir entretenir tous deux (Molière, Georges Dandin, I,

sc. 2). Pour être seuls tous deux, il l’emmena vers la petite ferme (Zola, Débâcle, p. 94). Les soldats devaient défiler sur la place Turenne pour jeter chacun ses armes . . au tas qui grandissait (ib., p. 433).

4° La construction médiévale s’est conservée dans la langue juridique. Ex.: M. le président annonce que la cause est mise en délibéré pour le jugement être prononcé à quinzaine (V. Hugo, Notre-Dame de Paris). Toute ma fortune restera entre les mains de mon notaire, pendant trois ans, pour ma volonté exprimée plus haut être accomplie (Maupassant, L’héritage). Dans une pièce d'Émile Augier, un jeune étudiant en droit dit: Il va le vendre pour le prix en être distribué aux pauvres (. L’habit vert , sc. 3).

5° Finissons en rappelant que plusieurs patois modernes emploient un infinitif accompagné d’un sujet. Le même phénomène s’observe aussi à Paris dans le parler vulgaire. M. F. Brunot cite dans son «Histoire de la langue française* (I, 302, note 2) les phrases: un oreiller pour moi dormir et un saucisson pour moi manger', il ajoute que ce sont des constructions de l’Est; elles se retrouvent, en effet, surtout en wallon, en picard et en lorrain, mais elles ne sont pas inconnues au langage populaire d’autres provinces. En voici quelques exemples: Apportez-moi du lait pour les enfants boire. C'est une grosse peine pour mon père mourir. Donnez-moi un verre pour moi boire. Fentes votre possible pour vous m' envoyer du tabac.

Remarque. En espagnol, l’infinitif est très souvent accompagné d'un sujet: Viaja por necesitarlo su salud. Muriô al concluirse la guerra. Al entrar ijo en el vagôn. Je citerai aussi une phrase de la dédicace qui précède le Journal de Christophe Colomb: Despues de vuestras Altezas haber dado fin â la guerra de los moros que reinaban en Europa y haber acabado la guerra en la muy grande ciudad de Granada . . .

214. Des infinitifs substantivés s’emploient dès les plus anciens textes. Leur nombre était assez restreint au com mencement, mais il va toujours en augmentant et Chrestien de Troyes en fait un assez large usage. Aux XIIIe et XIVe siècles, les infinitifs substantivés sont très répandus; au siècle suivant, leur nombre diminue considérablement, et à la fin de la Renaissance, ils sont en train de disparaître, malgré la

Pléiade. Ils se déclinaient comme les substantifs masculins du type murs (II2, § 252). Ils étaient déterminés par un article ou un pronom, ils étaient souvent accompagnés d’un adjectif ou suivis d’un génitif; on disait ainsi li repentirs, son beau chanter, un bon taisir, li tremblers del leun, a l’assambler des chevaliers, al passer del flum, a l'entrer del tref. Ex.: Dreit a Lalice rejoint li suons edrers (St. Alexis, v. 190). Ja li corners ne nos avreit mester (Roland, v. 1742). Jo oi al corner que guaires ne vivrat (ib., v. 2108). Dist l’emperere: Tens est del herberger; En Rencesvals est tart del repairer (ib., v. 2482 — 83). La fist son maingier aprester Et apareillier son souper (Roman de Rou, III, v. 8915). Mais au passer dou pont illec lor mescheï (Qrson de Beauvais, v. 1114). Et se ele fu en peine de l’entrer, encor fu ele en forçor de l’oissir (Aucassin et Nicolete, 16,22). Il vous convient avoir la cure . . . du porter (MND, III, 461). De ton lamenter ne me chaut (ib., III, 964). Le faire bien est la salvacion de nostre ame (E. Deschamps, II, 13,27). Que vault le lire a cellui qui n’apprant (ib., III, 5,4). Dans les Chroniques de Froissart, on lit au passer de la riviere, a l'issir des messes, au vuidier de la ville, au saillir de mon enfance, etc. Dans les »Cent nouvelles nouvelles* on trouve le dormir, le juger, etc.

Remarque. Dans certains cas, l’infinitif substantivé est précédé d’un régime direct. Ex.: Et quant ce vint au congié prendre (Chastelaine de St. Gille , v. 304). Si l’on voulait attribuer à l’article contenu dans au une double valeur, on aurait là un curieux exemple d’haplologie (cf. I3, § 515). Comp. : Quant vint au prendre le congié (Flore et Blanceflor, v. 1168).

215. L’infinitif substantivé est en usage encore au XVIe siècle. On trouve chez Marguerite de Navarre vostre vouloir, ung dormir, mon long celer, endormi du dormir sans fin, jnsques au saillir, un secret dont le taire me met en l'estât que vous voyez, etc. J. du Bellay aimait fort ce tour qu’il recommandait aux autres poètes. Il dit: »Use donc hardiment de l’infinitif pour le nom, comme l’aller, le chanter, le vivre, le mourir « (Deffence et Illustration, II, chap. 9). Montaigne en fait souvent usage: C’est le jouir, non le posséder qui nous rend heureux (Essais, I, chap. 42). L’estre morts ne les fasche pas, mais ouy bien le mourir (ib., chap. 13). Il écrit de même le longtemps vivre, le peu de temps vivre. Ces tours disparais-

sent avec le XVIe siècle. Pourtant La Fontaine y recourt parfois. Ex.: Et le financier se plaignait Que les soins de la Providence N’eussent pas au marché fait vendre le dormir Comme le manger et le boire ( Fables , VIII, n° 2). Le long dormir est exclus de ce lieu (Le diable de Pape figuier e). Rappelons aussi penser, fréquemment employé par Corneille: De pensers sur pensers mon âme est agitée (Polgeucte, v. 1005). André Chénier s’en sert encore: Sur des pensers nouveaux faisons des vers antiques. Depuis le XVIIe siècle, le mot n’est d’ailleurs employé qu’en poésie, où il offre des commodités que ne présente pas le nom féminin pensée.

216. Un grand styliste moderne, Chateaubriand, employait volontiers les infinitifs substantivés; il disait: le passer sur les flots, le dormir sur la mousse, le détaler des courants, etc. Il ne paraît pas avoir trouvé d’imitateurs. La grammaire officielle de nos jours ne reconnaît qu’un tout petit nombre d’infinitifs substantivés; les voici: avoir , baiser, boire, coucher, devoir, déjeuner, dîner, être, lever, manger , parler, penser, (au, un) pis-aller, pouvoir, repentir, rire , savoir, savoir-faire, savoir-vivre, sortir, souper, sourire, souvenir, vivre, vouloir. Plusieurs de ces mots ne s’emploient comme substantifs que dans certaines locutions: l’aller et le retour, perdre le boire et le manger, au sortir du théâtre, etc. Citons encore loisir, manoir, plaisir, qui sont devenus de purs substantifs. En dehors des exemples cités, quelques poètes modernes se servent parfois d’autres infinitifs comme substantifs; A. Samain dit par ex. aux confins du sentir.

217. L infinitif, qui est un »verbum infinitum«, remplace parfois le verbe personnel. Cet emploi de l’infinitif se rencontre surtout dans des récits d’une allure vive, dans la description animée de différents événements; c’est l’infinitif appelé »historique« ou »de narration «. L’infinitif historique est en règle générale précédé de la préposition de et accompagné d’un sujet; il se rencontre déjà au XVe siècle dans les »Cent nouvelles nouvelles* et au XVIe chez Rabelais et Des Périers. La Fontaine, qui aimait comme ces derniers auteurs un style alerte et vivant, s’en sert également; il a trouvé des imitateurs jusqu’à nos jours; mais il faut bien noter que

l’infinitif historique n’a jamais pénétré dans la langue usuelle, il représente un procédé littéraire. Voici maintenant une série d’exemples montrant l’emploi de l’infinitif historique à travers les temps: Et bon mary de soy courroucer (Cent nouv. nouv.). Lors chiens d’aller et de s’entrebattre l’un l’autre à belles dentz (Rabelais). Il [le lièvre] s’en alla passer sur le bord d’un étang. Grenouilles aussitôt de sauter dans les ondes; Grenouilles de rentrer en leurs grottes profondes ( Fables , II, n° 14). Ainsi dit le renard; et flatteurs d’applaudir (ib., VII, n° 1). Je leur répondis que je n’en savais rien, et eux de rire (Gautier, Mlle de Maupin ). Et chacun de penser comme lui même : Quel brave homme que ce docteur (Richepin, La Glu). Au bas d’une montagne la machine mit sa roue dans un fossé et pencha; chacun de sauter dehors à la façon des moutons de Panurge (Taine, Voyage aux Pyrénées , p. 121). Aussitôt Balzac de se plaindre et d’écrire avec une résignation comique (Doumic, Histoire de ta littérature française, 26e éd. P. 218). Je vais vous parler avec autant de vérité que de simplicité ... Et là-dessus de raconter toute son histoire, depuis Buffon jusqu’à M. de Montperreux (Henry de Jouvenel, La vie orageuse de Mirabeau, p. 99). Notez que dans ce dernier exemple il n’y a pas de sujet. Comp.: L’ours l’accepte, et d’aller (La Fontaine, Fables, VIII, n° 10). »Serviteur au portier«, dit-il; et de courir (ib., IX, n° 10).

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