‹ Grammaire historique de la langue françaiseChapitre 33 sur 97 · B. INFINITIF PUR · texte numérisé non relu

B. INFINITIF PUR

218. Comme nous l’avons dit, l’infinitif se présente tantôt pur (ou pris absolument), tantôt précédé d’une préposition. Nous examinerons d’abord le premier cas. L’infinitif pur s’emploie:

1 0 Comme sujet. Ex. : Promettre et tenir sont deux. Vouloir, c’est pouvoir. Aimer, c’est vivre. On peut dire de même: Vous entendre chanter me plaît beaucoup. Mais, il faut bien remarquer que l’infinitif pur s’emploie comme sujet surtout dans les énoncés d’un caractère gnomique; dans d’autres cas, la préposition de est demandée (§ 222).

2° Comme attribut ou prédicat après être, sembler, s’appeler, paraître, être censé (réputé, supposé). Ex. : Vivre, c’est souffrir.

Sa sœur paraissait avoir vieilli de dix ans. C'est tout dire. Cela s'appelle parler. Exemple littéraire: Est-ce l’ humilier que le sauver (R. Rolland, L'Ame enchantée, III, 223).

3° Après quelques verbes impersonnels: il faut, il vaut mieux ( mieux vaut), il vaut autant ( autant vaut), il (me) semble, il fait cher (bon). Ex.: Il faut le dire. Vaut-il mieux se taire ? Il me semble toujours le voir. Il fait cher vivre aux Indes. Nous regardons l’infinitif de ces phrases comme une sorte de régime (cf. § 191). On dit généralement: Il fait bon dormir. Qu'il fait bon se promener! Mais: Il est bon de se promener tend à entraîner: Il fait bon de se promener.

4° Comme complément d’objet après les »verba sentiendi et declarandi«: aimer mieux, désirer, espérer, préférer, affirmer, assurer, avouer, croire, déclarer, dire, jurer, nier, penser, prétendre, etc. Ex. : Il espère vous revoir. Il croit bavoir oublié. Actuellement aimer, qui autrefois demandait à (§ 221), se construit de la même manière. Ex.: Cependant j’aimais déjà écrire (P. Loti, Le roman d'un enfant, p. 237). De nature, il aimait chiper: deux haricots à la devanture de l’épicier, parfois une pomme de terre, une cerise, un bonbon qu’il ne mangeait même pas (G. Duhamel, Le club des Lyonnais, p. 63).

Remarque. Quelques-uns des verbes cités peuvent admettre devant l’infinitif une préposition; alors ils changent de sens. On dit dire de (ordonner), jurer de (promettre), penser à (songer). Comp.: Je vous dis de vous taire; il a juré de le payer; il pense à le récompenser, et: Elle dit l’avoir reconnu; il jure l’avoir payé-, il pense partir dans un mois.

5° Après les »verba voluntatis«, tels que aimer mieux (autant), daigner , désirer, entendre, préférer, souhaiter, vouloir. Ex.: Il aime mieux s'en aller. Le roi a daigné nous recevoir. Il désire nous entretenir un moment.

Remarque. Souhaiter et désirer prennent parfois, dans la langue littéraire, l’infinitif avec de.

6° Après les verbes exprimant la perception: apercevoir, écouter, entendre, regarder, sentir, voir; il faut y ajouter voici et voilà, qui contiennent le verbe voir. Ex.: Je l'entends venir. Il les regarde marcher. Elle l'a vu tomber. Voici venir le jour de l’an. Comp. § 213,2.

7° Après les verbes auxiliaires de mode tels que devoir, pouvoir , savoir, vouloir, oser, laisser, faire, avoir beau, faillir,

manquer. Ex.: Vous devez tout dire. Il sait bien patiner. Il peut vous être utile. Laissez-moi vous aider. Il le fait trop travailler. Il a beau le dire, personne ne le croit. J’ai failli attendre. Au lieu d’analyser laisser et faire comme des auxiliaires de mode, on peut considérer l’infinitif comme faisant partie d’une proposition infinitive. Comp. § 213,2.

Remarque. Quelques-uns des verbes cités demandaient autrefois la préposition à; on a dit ainsi savoir à lire.

8° Après des verbes indiquant un mouvement: accourir, aller, courir, descendre, envoyer, être (au sens de: aller), mener, monter, rentrer, retourner, revenir, venir. Ex.: Je cours lui porter cette nouvelle. Il a envoyé chercher le médecin. J’irai le voir demain. J’ai été déposer le paquet chez le concierge. Je fus m’asseoir auprès d’elle. Cette construction est de très vieille date. Ex.: Cele faint qu’ele anvoit querre Mon seignor Yvain ( Ivain , v. 1879). Ah, ma fille, je suis bien aise de vous voir, Allons, venez-vous-en faire votre devoir (Molière, Femmes savantes, v. 1545). La périphrase avec aller sert parfois à exprimer le futur (§ 290): Je vais partir dans deux semaines. Dans d’autres cas, elle a la valeur d’un verbe simple: N’allez pas l'irriter par votre mauvaise humeur.

Remarque 1. Le verbe de mouvement et l’infinitif forment souvent une unité phonétique; c’est pourquoi le pronom, qui est en fait le complément régime de l’infinitif, vient facilement se placer devant le verbe principal. Cet ordre des mots, généralement observé autrefois, se retrouve actuellement surtout dans quelques expressions de tous les jours, où entre le verbe envoyer. Ex.: Je l’ai envoyé chercher. Je ne te l’ai pas envoyé dire (— je te l’ai dit carrément). Nous l’avons envoyé prendre. Voulez-vous bien l’envoyer prendre ? Pour les autres verbes, l’usage actuel est flottant et plusieurs auteurs modernes hésitent entre aller le voir et l’aller voir. Voici à l’appui quelques passages de Georges Duhamel: Salavin pénétra dans sa chambre . .. Puis il reparut et s’alla dépouiller de son paletot dans l’entrée (Le club des Lyonnais, p. 51). Quand il fut de retour au logis, la vieille dame Salavin, qui s’allait coucher, embrassa son fils (ib., p. 71). Il y a aussi des auteurs qui se servent de l’ancien ordre des mots pour donner à leur style une teinte d’archaïsme; nous renvoyons à la prose vigoureuse d’Anatole France. Ce que nous venons de dire de l’ordre des mots observé avec les verbes de mouvement s’applique aussi aux verbes auxiliaires de mode; l’usage actuel demande je peux le faire ; on disait autrefois je le peux faire.

Remarque 2. Dans la vieille langue, on employait aussi la préposition à devant les verbes de mouvement. Ex.: Pur miriesce la frez tenir, Venue

Kr. Nyrop: Grammaire. VI.

a ma plaie guarir (Thomas, Tristan, v. 2560). Une telle construction est encore en usage en espagnol ( voy a comprar unos libros ) et en italien (è andato a comprare una scatola di cerini).

219. L’infinilif pur s’emploie aussi dans quelques tours qui présentent un caractère elliptique et dont plusieurs sont emphatiques.

1 0 Dans des propositions subordonnées, relatives ou interrogatives. Ex.: Je ne sais que faire. Il n'y avait pas dans la pièce le moindre objet où poser agréablement le regard. Il n'a pas de quoi vivre. Avez-vous de quoi écrire ?

2° Dans des interrogations directes. Ex.: Que faire dans ces conditions ? Comment le lui faire savoir? Que croire de tout cela? murmura-t-il.

3° Dans des exclamations de surprise, d’étonnement et d’indignation. On dit ainsi: Penser qu’il a failli se noyer! Et dire qu’il m’a tout caché! Moi dénoncer mes compagnons d'armes! Mon ami est mort, et penser que je ne le reverrai plus ! Exemples littéraires: Endurer un affront comme celui-là, en notre présence (Molière, Précieuses ridicules, sc. 14). L’empereur! l’empereur! être empereur! — O rage, Ne pas l’être! et sentir son cœur plein de courage (V. Hugo, Hernani. IV, sc. 2)! Quoi donc! avoir été prince, empereur et roi! Avoir été l’épée, avoir été la loi! Géant, pour piédestal avoir eu l’Allemagne! . . . Avoir été plus grand qu’Annibal, qu’ Attila, Aussi grand que le monde! ... et que tout tienne là (. ib .). Nous rappellerons aussi des locutions telles que autant dire, autant songer, autant prendre, autant choisir, etc.

4° Dans la locution savoir si. Ex.: De la châtier! Savoir si ce sera un châtiment, en somme (Richepin, Cadet , p. 277). Est-ce qu’il est mort? — Pas tout à fait, mais presque . . . Savoir s’il finira la nuit (Daudet, Soutien, p. 309). Parfois on se contente d’un laconique savoir qui paraît synonyme de l’italien chi lo sa.

5° Dans des formules de commandement. Ex.: S’adresser au bureau. Parler au concierge. Voir plus loin. Ne pas confondre ces deux mots. Ralentir! Exemple littéraire: Pas de farineux ni de laitage! Porter de la laine sur la peau et exposer les parties malades à la fumée de baies de genièvre (G. Flaubert, Mme Bovary). Comp. § 268,3.

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