‹ Grammaire historique de la langue françaiseChapitre 34 sur 97 · C. INFINITIF PRÉPOSITIONNEL · texte numérisé non relu

C. INFINITIF PRÉPOSITIONNEL

220. L’infinitif prépositionnel peut dépendre d’un verbe ou d’un nom: Il apprend à danser. Le moment d'agir est venu. C’est une musique agréable à écouter. Il peut aussi être indépendant: A l'entendre, on le dirait fou. Nous examinerons ces deux cas séparément, en commençant par l’infinitif prépositionnel dépendant. Les prépositions dont il s’agit sont de, à, par, pour ; autrefois on employait aussi en. Dans la langue populaire de nos jours, on trouve après devant un infinitif (voir § 76,2).

221. L’emploi des prépositions est toujours allé en augmentant. Beaucoup de verbes qui se construisaient autrefois avec un infinitif pur demandent maintenant une préposition. On trouve par ex. chez Commines commencer, craindre, prier, presser, mander avec un infinitif pur, usage qui a disparu depuis longtemps. Le développement contraire a aussi lieu. Soit le verbe aimer; on disait autrefois j’aime à lire, on dit maintenant plus souvent j'aime lire; nous avons même trouvé chez A. Hermant j’aime de lire, ce qui est un pur archaïsme. Ménage discute s’il faut dire il ne fait que sortir de table ou il ne fait que de sortir de table; son avis est »qu’on supprime élégamment le de« ( Observations , p. 83).

222. De est sans doute la préposition la plus employée. Dans quelques cas, elle présente sa valeur étymologique; mais, le plus souvent, elle est devenue un simple outil grammatical sans signification bien précise. Voici un relevé sommaire des différentes fonctions de notre préposition:

1° Sujet. Nous avons vu que l’infinitif pur peut fonctionner comme sujet (§ 218, i). Pourtant, dans certains cas, on peut ajouter de, surtout quand il s’agit de désigner un fait particulier, tandis que l’ infinitif pur semble servir surtout à exprimer un fait général d’une manière sentencieuse. Exemples littéraires: Mais, dans une profane et riante peinture, De n’oser de la Fable employer la figure, De chasser les Tritons de l’Empire des eaux, D oter à Pan sa flûte, aux Parques leurs ciseaux, D’empêcher que Caron, dans la fatale barque, Ainsi que le berger ne passe le monarque: C’est d’un

scrupule vain s’alarmer sottement (Boileau, Art poétique , III, v. 220 — 25). De trop s’arrêter aux petites choses, cela gâte tout (id., Traité du Sublime). De faire fléchir un courage inflexible, De porter la douleur dans une âme insensible, D’enchaîner un captif de ses fers étonné, . . . C’est là ce que je veux, c’est là ce qui m’irrite (Racine, Phèdre, II, sc. 1). D’avoir été élevé par ma mère m’avait donné des manières douces (Bourget, Disciple, p. 199). A la rigueur, ce suicide avait une signification tout à l’heure, quand d’être à jamais séparé de Charlotte me bouleversait de désespoir (ib., p. 302). De causer avec la comtesse les avait toujours dissipées (id., Cosmopolis, p. 366). Mais il nous semblait que d’être tourné vers eux, ça suffisait pour avoir vent de quelque chose (Jules Romains, Le vin blanc , p. 60). Sur ce de, voir § 88.

2° Après les expressions impersonnelles (excepté celles indiquées au § 218,3) le soi-disant sujet logique est accompagné de la préposition de. On dit: Il est honteux de mentir. Il est difficile de l'éviter. Cela fait plaisir de se retrouver. Il me plaît de le faire. Il est défendu de passer par le jardin. Cela fait du bien de marcher. Exemple littéraire: Il est bon de parler, et meilleur de se taire (La Fontaine, Fables , VIII, n° 10). L’origine de ce de est sans doute analogique. A. Tobler a donné l’explication suivante: le point de départ est à chercher dans une phrase telle que: de mensonge vient honte; par une substitution de termes synonymes, on a: de mentir vient honte; par une nouvelle substitution on arrive à: de mentir est honteux; enfin par un renversement des deux parties de la phrase: (il) est honteux de mentir. On pourrait aussi ajouter l’influence analogique de tours fréquents comme: il est temps de partir, c'est le moment d’agir.

3° Dans les propositions comparatives après que (à moins que, avant que, plutôt que) et comme. Ex.: Il n’est rien de tel ({lie de voyager. Il vaut mieux vivre que de mourir. Je préfère m’en aller tout de suite plutôt que de continuer ainsi. Rien n encourage les soldats comme de comprendre qu'on s'occupe d'eux. Il n’y a pas de de dans quelques courtes phrases sentencieuses: Mieux vaut savoir qu'avoir.

4Ü Après la plupart des verbes transitifs et pronominaux (pour les exceptions, voir § 218,4 et § 223,3) ainsi qu’après quelques verbes intransitifs: accuser, achever, blâmer, cesser, commander

( ordonner , prescrire, recommander), craindre ( frémir , redouter, trembler), empêcher, éviter, offrir, permettre, etc.; se charger, se contenter, s’étonner, s’excuser, se flatter, se mêler, se réjouir , se repentir, se souvenir, etc.. Ex.: On l’accuse d’avoir trahi son pays. Les ouvriers cesseront de travailler demain. Je vous recommande d'être discret. Il craint d’avoir trop dit. Il s’excuse d’être en retard. Il se souvient de l'avoir rencontré. Dans tous ces cas, il s’agit de compléments de diverse nature.

5° Après les substantifs, les adjectifs et les particules qui régulièrement se construisent avec de. On dit l’espoir de s'enfuir, le plaisir de vivre, il y a lieu de le dire, il est digne d'être récompensé, il est content d'être congédié, il est heureux de vous voir, il est loin de le croire, il est près de réussir. Comp. à condition de, à force de, en train de, sur le point de, faute de, crainte de, etc.

223. A est d’un emploi moins étendu que de; il garde souvent son sens étymologique. Il se rencontre:

1° Après certains substantifs comme complément attributif: un conseil à suivre, un ballet à ravir (= ravissant), un conte à dormir debout. Il faut noter que le »gerundivum« des Latins est remplacé en français par un infinitif régi par à; ainsi puer laudandus est se rend en français par ce garçon est à louer, doit être loué.

2° Après les adjectifs qui désignent une certaine disposition, tels que: adroit, apte, attentif, bon (mauvais), difficile (facile), disposé, enclin, habile, patient, prêt, etc. On dit il est disposé à le faire, et de même il sera le premier à le faire. L’infinitif avec à remplace le second supin latin; pour facile dictu, on dit en français facile à dire.

3° Après beaucoup de verbes qui expriment un effort, une tendance, une aspiration, une direction ou des idées analogues; tels sont aider, apprendre (enseigner), aspirer, chercher, contribuer, consentir, disposer, pencher, parvenir, réussir, tendre, viser, etc.; s’ acharner, s'amuser, s’appliquer, s'apprêter (se préparer, se disposer), se décider, s'engager, se plaire, se résigner, etc. Ex.: Il m’a aidé à vaincre ces difficultés. Il cherche à me nuire. Nous ne parviendrons jamais à le convaincre. Il s’amuse à me faire rager. Il se plaît beaucoup à faire de la bicyclette.

4° Après certaines expressions où l’infinitif avec à indique l’intensité. Ex.: Il est bête à manger du foin. Il sent l’ail à faire horreur. Elle est laide à faire peur. Ils riaient à se tordre. Il gèle à pierre fendre.

5° Dans la vieille langue, après certaines expressions impersonnelles. Ex.: Ains ne li lut a penser De l’anel qu'ele avoit al doit ( Lai de l’Ombre, v. 574). C’est une chose que vos loisl A repantir et a retreire ( Erec , v. 5636).

224. Plusieurs verbes se construisent ou se sont construits avec de ou à. Nous rappellerons à ce sujet une remarque intéressante de Haase: »La langue actuelle, envisageant le complément de certains verbes comme un résultat à atteindre, le construit avec à, tandis que le XVIIe siècle, l’envisageant comme une cause, le construisait avec de«. L’usage moderne n’admet que chercher à, mais autrefois on disait aussi chercher de. Ex.: Le cœur affligé . . . cherche d’être allégé (Malherbe, I, 41). Dans plusieurs cas, l’hésitation entre les deux prépositions paraît due tout simplement à des influences analogiques: ainsi finir de peut avoir amené commencer de. Dans d’autres cas, une légère nuance de sens s’attache au choix de la préposition; pourtant, sur ce point, les distinctions des grammairiens sont souvent trop subtiles et ne rendent pas compte de l’usage naturel de la langue parlée. Voici quelques verbes qui ont hésité entre les deux prépositions:

Attendre (s’) à, autrefois aussi s’attendre de. Ex. : On ne s’attendait guère de voir Ulysse en cette affaire (La Fontaine, Fables , X, n° 2). Mes transports . . . s’attendaient d’éclater (Racine, Bérénice, III, sc. 1). On a blâmé ce vers de Racine en prétendant que de avait été employé pour éviter l’hiatus. Il n’en est rien; l’usage du grand siècle admettait indifféremment de ou à après s’attendre.

Commander de, autrefois commander à. Ex. : Le feu comande a alumer Et son nevo a amener (Réroul, Tristan, v. 895—896). Encore chez Ronsard (voir Littré).

Commencer. Les grammairiens ont voulu établir une différence essentielle dans l’emploi des deux prépositions: l’enfant commence à marcher, et te malade commence de sortir. Cette différence existe en partie dans la langue littéraire; mais la langue parlée se sert presque exclusivement de la préposition

à. Les exigences de l’euphonie semblent quelquefois amener de pour éviter deux a consécutifs; on évitera volontiers commença à. Pourtant l’emploi de de est sujet à caution, tandis qu’il est toujours permis d’employer à. Au point de vue historique, la préposition traditionnelle est à. Ex.: Baisset sun chef, si cumencet a penser ( Roland , v. 138). Commencer de apparaît au XVIe siècle, et cette construction est peut-être due à l’influence de finir de. Sur commencer par, voir § 225.

Consentir à, autrefois aussi consentir de. Ex.: Consentez seulement de vous voir adorée (La Fontaine, Elégie , III, v. 37). Mais enfin je consens d’oublier le passé (Racine, Andromaque, IV, sc. 5). L’emploi de à, également très usité au grand

siècle, a fini par l’emporter.

Continuer se construit tantôt avec de, tantôt avec à. Plu¬

sieurs grammairiens ont voulu trouver dans l’emploi des deux prépositions des nuances sémantiques essentielles. Ainsi il continue à boire se dirait d’un homme qui vide lentement

son verre, tandis que il continue de boire se dirait d’un ivrogne. Cette distinction n’est pas appuyée par l’usage. Le choix de la préposition semble très souvent dépendre d’une prédilection individuelle; nous croyons ainsi avoir observé que Romain Rolland préfère continuer de.

Essayer. On dit maintenant essayer de-, mais l’usage a

longtemps hésité. Essayer à , qu’admettent encore plusieurs grammairiens, appartient au style soutenu et quelque peu archaïque. Notez qu’on dit toujours s'essayer à.

Plaire (se) à, autrefois se plaire de. Ex.: Oui, j’écris rarement et me plais de le faire (M. Régnier, Satires, n° 15). Cette erreur extrême Est un mal que chacun se plaît d’entretenir (La Fontaine, Fables , I, n° 11).

Tâcher de, autrefois aussi tâcher à. Ex.: Je vois qu’envers mon frère on tâche à me noircir (Molière, Tartufe, v. 1144). Cette construction n’est pas encore tout à fait abandonnée. Ex.: Je tâche à tuer le ridicule d’être roi (Sarment, La couronne de carton, III, sc. 1). L’analogie de chercher à a pu agir ici. Comp, ci-dessus commencer.

Remarque. L’emploi des prépositions après les adjectifs était également flottant. A côté de prest à, on trouve aussi prest de. Ex.: Belle, ce dist Liziars, vostre commant suis prest de faire (G. de Nevers, Roman de la Violette, p. p. Lowe, p. 8). L’hésitation se continue jusqu’au XVIIe siècle:

On a fait contre vous dix entreprises vaines; Peut-être l'onzième est prête d’éclater (Corneille, Cinna , II, sc. 1). Je me sens prêt, s’il veut, de lui donner la vie (Racine, Athalie, IV, sc. 2). Plus on aime une maîtresse, et plus on est prêt de la haïr (La Rochefoucauld, Maximes). L’usage moderne n’admet que prêt ù. Pour les substantifs, on constate également une forte hésitation. On dit actuellement avoir du plaisir à, avoir de la peine ù, avoir de l’intérêt à, etc.; dans ces cas, on se servait autrefois aussi du de causal. Ex.: Il y a bien du plaisir à recevoir un bienfait, voire de lui tendre les mains (Malherbe, II, 24). Nous ne prendrions point de plaisir de vivre ( id ., Il, 18). J’ai tant d’intérêt de connoître ce fils (Corneille, Don Sanche, V, sc. 3).

225. Par ne s’emploie actuellement qu’avec les verbes commencer , débuter et finir. Ex. : Il commença par me demander pardon. Il finira par se surmener. Cet emploi paraît relativement récent.

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