‹ Grammaire historique de la langue françaiseChapitre 35 sur 97 · Pour est employé dans les cas suivants · texte numérisé non relu

Pour est employé dans les cas suivants

1° Après le verbe attendre: c’est un tour propre à la langue toute moderne. Ex.: Il attendait pour commencer l’attaque (Daudet, Idimmortel, p. 24). J’attends pour la juger (Gvp, Leurs âmes, p. 71). Ce tour est probablement dû à l’influence des phrases où pour introduit un infinitif indépendant comme dans: Attends le terme de sa vie pour la juger (France, Crime de Sylvestre Bonnard, p. 32).

2° Parfois après s'efforcer et des verbes analogues. On trouve dans la langue parlée de nos jours s'efforcer pour faire quelque chose à côté de s'efforcer de (ou faire des efforts pour).

3° Après certains participes passés: préparé, désigné, né, fait. On dit il est désigné pour obtenir cette récompense, il est né pour devenir soldat, elle est faite pour inspirer l'amour, elle était mal préparée pour se défendre, etc. Dans plusieurs cas, on hésite ou hésitait entre pour et à.

4° Après le verbe être, surtout employé négativement. Ex.. Ces détails sont pour vous montrer qu'il a abusé de votre confiance. Ces nouvelles ne sont pas pour vous déplaire. Cela n'est pas pour vous effrayer.

227. En pouvait servir, dans la vieille langue, à introduire un infinitif. Ex.: Et Alixandre se déporté En veoir et en esgarder (Henri d’Andeli, Lai d'Aristote, v. 457). Cet usage disparaît avec le moyen âge et en a été remplacé surtout par à.

Ajoutons qu'on trouve chez Guez de Balzac: Les plus considérables d’entre eux et qui prétendent le plus en bien dire ( Dissertations chrétiennes). L’ancien usage a pu se conserver en ce cas, parce que bien dire était à regarder comme un substantif. Les langues romanes ont hésité entre deux expressions synonymes: in cantando, et le néologisme in cantare, »forme par laquelle l’infinitivus vient prendre, après une préposition, une place qu’il abandonnait entièrement en latin classique à un remplaçant, le gerundium« (C. de Boer). Ce dernier tour, qui se retrouve encore en provençal et en catalan, a disparu du domaine français, où en chantant l’a emporté. Voir plus loin § 242.

D. INFINITIF PBÉPOSITIONNEL INDÉPENDANT.

228- Les prépositions introduisant des compléments circonstanciels sont à, afin de, après, avant (de), jusqu'à, pour, sans, etc. ; autrefois on avait aussi depuis, par et quelques autres. Dans la langue moderne, l’infinitif se rapporte régulièrement au sujet de la proposition: Il disparut sans mot dire. Je le ferai pour vous plaire. Après avoir vendu sa maison elle est partie pour /' Amérique. Avant de partir, sa mère l’a béni. Il faut ajouter que l’infinitif peut, exceptionnellement, se rapporter au régime direct ou indirect, surtout quand il se trouve sous la dépendance de pour. Ex.: Nous avons deux bonnes pour tenir la maison. On vous donnera toute une semaine pour voir Naples.

229. Sur le rapport entre l’infinitif et le sujet de la proposition, il faut encore remarquer ceci:

1° Boileau a écrit dans son »Art poétique« : Sans garder dans ses vers un ordre méthodique, Son sujet de soi-même et s’arrange et s’explique (III, v. 303). Il s’agit d’Homère, et sans garder veut dire sans qu’il garde. Il y a donc changement de sujet. Cf.: Et sans aller rêver dans le double vallon, La colère suffit et vaut un Apollon ( Satire , I, v. 143). Cette liberté se retrouve fréquemment au XVIIe siècle. Molière n’écrit-il pas dans »l’Avare«: Bends-le moi sans te fouiller (I, sc. 3)? Pour le XVIe siècle, nous rappellerons le passage

suivant de Marguerite de Navarre: L’amour qui de mon costé ne se peut plus porter sans mourir ( Heptaméron ).

2° L’infinitif peut, s’il n’y a pas d’équivoque possible, se rapporter au régime du verbe principal comme dans le passage suivant, lu dans un roman moderne: »Madame le faisait trotter pour ses commissions, ou bien elle l’emmenait dans les grands magasins afin de la conseiller et de porter ses paquets. « C’est là un cas exceptionnel. Ordinairement, la langue moderne n’admet pas un tour tel que: avant de partir ta mère embrassa son fils, si c’est le fils qui part; dans la phrase citée avant de partir doit se rapporter à la mère.

3° L’infinitif se rapporte au régime indirect du verbe principal. Ex.: C’est ce que je demande et j’aurois lieu de plainte Si, m’exposant à vous pour me parler sans feinte, Vous alliez me trahir, et me déguiser rien (Molière,. Le Misanthrope , v. 302). Quel mal vous ai-je fait? et quelle est mon offense, Pour armer contre moi toute votre éloquence? Pour vouloir me détruire . . . (id., Les femmes savantes, v. 1162 — 63).

4° L’infinitif se rapporte à un sujet indéterminé. Ex.: La jupe prêtée par Alphonsine, coquettement relevée et fermée par un point de couture afin de pouvoir courir et sauter dans les roches, montrait la cheville et le bas du mollet, un ferme mollet de petite femme souple et forte (Maupassant, Pierre et Jean, p. 192). Cet emploi, fréquent dans le langage parlé actuel, est rare dans la langue littéraire.

230. Pour. Comme toutes les autres prépositions pour est étroitement lié à l’ infinitif; sur quelques cas de tmèse, voir § 62. Les emplois de pour sont multiples; nous indiquerons les principaux. Il exprime:

1° La fin, le but, l’intention. Ex.: En France irai pur Carlun guerreier ( Roland , v. 2681). Venuz estes por moi deffandre ( Ivain , v. 4408). Dans quelques textes on trouve por ... a; voir § 64. L’emploi final de pour s’est maintenu jusqu’à nos jours. Ex. : Je ferai tout pour vous être utile. Pour lui épargner cette peine, j’irai moi-même. Le ministre a prononcé ce discours pour tranquilliser ses électeurs. Dans ces exemples, le sujet de la proposition principale est aussi celui de l’infinitif prépositionnel. Voici quelques exemples du XVIIe siècle avec changement de sujet. Dans »Britannicus«, Racine

fait dire à Agrippine qui s’adresse à Burrhus: Ai-je donc élevé si haut votre fortune Pour mettre une barrière entre mon fils et moi (I, sc. 2)? On dirait maintenant : pour que vous mettiez. Un peu plus loin dans la même scène, Agrippine s’écrie: Vous l’ai-je confié pour en faire un ingrat? Pour être, sous son nom, les maîtres de l’État? Au quatrième acte de la même pièce, Néron dit à Agrippine: Quel crime a donc commis ce fils tant condamné? Est-ce pour obéir qu’elle l’a couronné (Sc. II)?

2° La destination. Ex.: Il ne me reste qiï une semaine pour tout préparer. Il ny a que lui pour soutenir une telle chose. Cet infinitif se rapporte souvent au régime. Exemples littéraires : Rien ne vaut la rue pour faire comprendre à un enfant la machine sociale (France, Le livre de mon ami , p. 161). Une très haute armoire à glace qui me servait chaque jour pour me raser (Maupassant, Le Horla, p. 61).

3° Dans quelques cas, le sens final a disparu, et pour sert à indiquer le résultat. Ex.: La chèvre s’est battue toute la nuit avec le loup pour être mangée le matin (Daudet, La chèvre de M. Seguin). On dit de même: Il est parti pour ne plus revenir. Dans d’autres cas, pour finit par indiquer le futur; Stendhal a écrit: Une mouche éphémère naît à neuf heures du matin . . . pour mourir à cinq heures du soir. Parfois il indique tout simplement les circonstances concomitantes. Ex.: C’est ainsi qu’Exeourbaniès, qui a l’air d’un conquistador compagnon de Pizarre, vend de la mercerie, roule des yeux flamboyants pour débiter deux sous de fil (A. Daudet, Tartarin sur les Alpes, p. 51).

4° La cause (cf. § 123,3). Ex.: Pour bien ferir l’emperere nus aimet ( Roland , v. 1092). Cet emploi s’est maintenu jusqu’à nos jours: Il est malade pour avoir mangé trop de cerises. Il a été puni pour avoir copié ton devoir. L’infinitif se rapporte indifféremment au sujet et au régime de la proposition principale. Exemples littéraires: Je hais tous les hommes: Les uns, parce qu’ils sont méchants et malfaisants, Et les autres, pour être aux méchants complaisants (Molière, Le Misanthrope, v. 120). On m’a révoqué pour avoir dit tout haut ce que je pensais (Zola, Vérité, p. 306). Remarquez que le pour causal actuel ne s’emploie qu’avec l’infinitif passé.

5° Pour suivi d’un infinitif peut aussi remplacer une pro-

position introduite par puisque et sert ainsi à motiver l’action (§ 155). Ex.: Pour me connaître mal, tu prends mon sens à gauche (Corneille, Menteur, I, sc. 1). Il faut que mademoiselle Préfère vous aime beaucoup pour être devenue tout d’un coup si bonne avec moi (France, Le crime de Sylvestre Bonnard, p. 215). Quel mal avons-nous fait pour ne plus nous chérir (V. Hugo, Ballades, n° 3)? C’est qu’elle sera tombée, pour être si sale, disait elle tout bas (Loti, Pêcheur d'Islande, p. 242).

6° Conformément à ce que nous avons dit ci-dessus (§ 123,6), pour peut exprimer une concession dans le cas où la proposition principale contient une négation. Cet usage, qui remonte au moyen âge, est toujours vivant. Exemples littéraires: Il n’a si rice home en cest pais, sans le cors le conte Garin, s’il trovoit mes bués ne mes vaces ne mes brebis en ses près n’en sen forment, qu’il fust mie tant herdis por les ex a crever qu’il les en ossast cacier ( Aucassin et Nicolete , 22,19). Elle estoit saige que, pour mourir, ne diroit follye (Marguerite de Navarre, Heptaméron). Vois-tu, pour avoir modelé quelques petites figures je ne suis pas un sculpteur (France, Le lys rouge , p. 303).

7° Dans certains cas, pour suivi d’un infinitif remplace de quelque manière un infinitif sujet. Ex.: Mais le devoir, c’est le diable pour le découvrir (France, Le lys rouge, p. 37). Combien c’était cher à Paris, pour être enterré agréablement (Lavedan, Mamzelle Vertu, p. 13). Il est tard pour venir me voir (Maupassant, Le Horla, p. 152).

8° Pour est parfois placé en tète de phrase; de cette manière on renforce le verbe. Ex.: Pour être trompés, nous le sommes! Pour la connaître, vous la connaissez aussi bien que moi. Comp.: Pour un endroit propre, c’est un endroit propre (A. France, Crainquebille, p. 26). Pour jolie, elle l’avait toujours été comme personne (P. Loti, Pêcheur d'Islande , p. 243).

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