‹ Grammaire historique de la langue françaiseChapitre 36 sur 97 · A sert à indiquer · texte numérisé non relu

A sert à indiquer

1° Le moyen, la manière, la condition. Ex.: A en juger par le succès de son livre, il a conquis le public. A tout prendre, il est très content de son sort. A vous entendre, on le croirait penlu. On dit de même à vrai dire, à franchement parler, à y bien regarder, à y regarder de près.

2° Le temps, le moment, les circonstances où l’action se produit. Il faut remarquer que, dans ce cas, l’infinitif était régulièrement accompagné de l’article, souvent aussi d’un sujet (cf. § 214); si le sujet précédait 1 infinitif, l’article avait double fonction. On disait dans la vieille langue a l’aprochier les nefs, al poni chaeir, a l’aube esclairier, etc. Encore au XVIe siècle: Les villes employoyent mille et mille artifices Pour faire comme font les meilleures nourrices De qui le sein fécond se prodigue à l’ouvrir, Veut monstrer qu’il en a pour perdre et pour nourrir (A. d’Aubigné, Les Misères, v. 571). Pour la langue moderne, on ne saurait citer que les locutions au sortir de et au dire de. Exemple littéraire: Il vint chercher la guerre au sortir de l’enfance (Racine, Bajazet, I, sc. 1).

3° L’intention, le but. Ex.: Je ferai mon possible à bien venger mon père (Corneille, Cid, v. 982). Il n’attend qu’un prétexte à l’éloigner de lui (Racine, Andromaque, v. 596). Ce tour est une des constructions les plus caractéristiques de la langue du XVIIe siècle; cependant, dans son fameux Commentaire, Voltaire le traite de barbarisme, et il n’est plus usité.

4° Enfin les classiques employaient un infinitif précédé de à dans plusieurs cas où l’usage moderne demanderait un participe présent ou un gérondif. Ex.: A vaincre sans péril, on triomphe sans gloire (Corneille, Cid, v. 434). A raconter ses maux, souvent on les soulage (id., Polijeucte, v. 161).

232. Avant. Au moyen âge, cette particule fonctionnait surtout comme adverbe (§ 78); son emploi prépositionnel ne devient général qu’au commencement de la Renaissance. Devant un infinitif, l’usage a longtemps hésité: on disait avant partir, avant que partir, avant que de partir et avant de partir. La langue moderne ne reconnaît que ce dernier tour. Voici quelques remarques pour compléter ce que nous avons déjà dit au § 154:

1° Avant partir. Ce tour était assez général au XVIe siècle; on le trouve chez Marot, Rabelais, La Boétie, Montaigne, etc. Ex. : Boire souvent de grand randon, Le dos au feu, le ventre à table, Avant partir de la maison, C’est opiate prouffitable (Marot, Épigrammes, 271). Nul avant mourir ne peut estre dict heureux (Montaigne, I, chap. 3). Cet usage n’est guère accepté au XVIIe siècle; comme nous l’avons déjà dit, Vaugelas

proteste énergiquement contre avant mourir, qui lui paraît barbare. Actuellement, il a tout à fait disparu. Littré observe »que rien n’empêcherait de l’employer encore«, et les juristes s’en servent en termes de procédure: avant dire droit, avant faire droit (= avant de juger définitivement); ils disent même prononcer un avant faire droit.

2° Avant que partir. La langue de la Renaissance admettait devant un nom ou un pronom avant que à côté du simple avant; on disait avant les Latins, avant moy et avant que les Latins, avant que moy. On employait également avant que devant un infinitif. Ex.: Solon avant que mourir veit sa chose publique renversée (Amyot, Compar. de Solon avec Publicola). Suivy par ses gardes, avant que se laisser reprendre, il se donna de l’espée au travers le corps (Montaigne, II, chap. 3). Cet usage, où probablement l’influence de la conjonction avant que s’est fait valoir, existe encore au XVIL siècle. Ex.: Mais, avant que sortir, viens que ton roi t’embrasse (Corneille, Le Cid, IV, sc. 4). Cette tournure est maintenant regardée comme appartenant au langage poétique.

3° Avant que de partir. Ce tour doit sans doute s’expliquer comme un croisement de avant que partir et avant de partir; il s’employait au XVIe siècle concurremment avec les deux autres tours étudiés. Ex.: Il nous falloit faire voir à l’œil et toucher à la main le danger avant que de nous en effrayer (Montaigne, Essais, II, chap. 11). Encore au XVIL siècle: Je viens . . . avant que de sortir, vous donner avis d’une chose (Molière, Malade imaginaire, II, sc. 7). Vaugelas recommandait fortement avant que de mourir ( Remarques , I, 435). Pourtant cette construction a maintenant disparu ou à peu près.

4° Avant de partir. On disait au XVIe siècle non seulement avant huit jours, mais aussi avant de huit jours. Ce de a dû s’introduire également devant un infinitif; pourtant le tour avant de partir n’est devenu général qu’au XVIIIe siècle, et il est le seul resté en usage.

233. Restent encore à examiner quelques prépositions d’un emploi plus rare:

A1 très. On lit dans Joinville (§ 35): Li roys descendi apres mangier ou prael, desouz la chapelle et parloit à l’uys de la porte au conte de Bretaigne. On disait de la même manière

apres disner, apres souper. Notons ici que l’infinitif est à regarder comme un substantif: après manger = après le repas; on dirait actuellement après avoir mangé ; on a pourtant conservé après boire. Le même usage se retrouve en espagnol, où l’on dit después de corner. A partir de la Renaissance, après est ordinairement suivi d’un infinitif passé: après avoir passé son examen il partit pour l’étranger.

Depuis. Ex.: J’ay vescu en trois sortes de condition depuis estre sorty de l’enfance (Montaigne, Essais, I, chap. 40). Depuis vous avoir écrit . . . , j’ai reçu ... un paquet (Malherbe, III, 96). Depuis vous avoir écrit tantôt, la fièvre a pris à ma femme (La Rochefoucauld, Lettres, III, 154). Comp. aussi § 126. La construction de depuis avec l’infinitif n’est plus possible aujourd’hui.

Jusque. Ex.: Un père eut pour toute lignée Un fils qu’il aima trop, jusques à consulter Sur le sort de sa géniture Les diseurs de bonne aventure (La Fontaine, Fables, VIII, nu 16). Cet emploi est maintenant considéré comme obsolète.

Par était autrefois suivi d’un infinitif, et ce tour équivalait souvent au gérondif. Ex. : Par vous tenir quitte il vous rend davantage son obligé (Malherbe, II, 233). Mais ne confondons point par trop approfondir Leurs affaires avec les vôtres (La Fontaine, Fables, III, n° 17). Ce tour, dont on ne se sert plus, remonte au moyen âge. Ex.: Ne ressanbloit pas ceus qui tant font par trop boire Que il en pardent si le sens et le mémoire Qu’il ne saroient pas dire parole voire ( Berte , v. 1697).

Sur, autrefois sour (§ 131), s’employait avec un infinitif pour exprimer une concession. Ex.: Jou te deffenc, sour les membres coper, Que ja por nient n’aies le cor sonné ( Huon de Bordeaux, v. 3722).

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