A. FLEXION ET ACCORD
235. Dans la vieille langue, le participe présent se déclinait comme les adjectifs du quatrième groupe (II3, § 261,4), où l’on distinguait le cas et le nombre, mais non pas le genre.' Ex.: Tanz colps ad pris de bons espiez trenchanz ( Roland , v. 554). Suventes feiz veums que li plus mesfaisanz Devient simples e bons e del tut repentanz (Vie de Saint Thomas, v. 1332 — 33). Le participe présent conservait aussi sa valeur verbale. Ex.: Ocist son pere ... et sa mere dedens lor lis dormans (Jourdain de Blaivies , v. 1551). Elle estoit son pere cremanz (Voir Palefroi , v. 222). Il faut remarquer qu’on crée de bonne heure une forme spéciale pour le féminin, soit en retranchant au nominatif singulier l’s du masculin ( chantanz
> chantant), soit en y ajoutant un -e féminin ( chantanz > chantante). Durant tout le moyen âge, on hésite entre le féminin étymologique et le féminin analogique en -e (voir II2, § 385). La même hésitation se retrouve chez les grammairiens de la Renaissance. Palsgrave déclare que »partyciples in -ant hâve no feminynes«; mais Robert Estienne (1557), au contraire, soutient que »tous participes presens sont terminez en ant pour le masculin et en ante pour le féminin comme aimant, aimanter.
236. Voici quelques remarques sommaires sur l'histoire du participe présent à partir de la Renaissance:
1° Au XVIe siècle, le participe présent se déclinait; il était variable en nombre et quelquefois variable en genre, selon le bon plaisir des auteurs. Ex.: Nymphes fuyantes le satyreau (Ronsard). Lettres venantes de Rome (La Noue). Elles sont de Scédase, pleurantes à l’entour de leurs sépultures et maudissantes les Lacédémoniens (Ainyot). Femmes venans a estre vefves (Montaigne, III, chap. 5). Passions servans seulement à . . . (/£>., chap. 1). Apres tant de douces merveilles Ravissants l’esprit heureux (Desportes).
2° L’accord indiqué se retrouve encore au XVIIe siècle. Ex.: Et, du nom de maris fièrement se parants (Molière, École des maris, I, sc. 4). Bâtons flottants sur l’eau (La Fontaine, Fables, IV, n° 10). Et pour lier des mots si mal s’entr’aecordants (Boileau, Épîtres, XI, v. 63). Les morts se ranimants à la voix d’Élisée (Racine, Athalie, v. 124).
3° Cependant, c’est au grand siècle qu’est créé le dogme de l’invariabilité du participe présent. Malherbe commence a campagne. Il blâme le vers suivant de Desportes: Non, pour mille vertus honorants ta jeunesse; »car, ajoute-t-il, il faut un participe féminin à vertus. Or, le participe féminin ne vaudroit rien ici; il devoit donc user d’une autre façon de parler «. Vaugelas n’aimait pas non plus la forme féminine des participes présents; il remarque par exemple (II, 154): »On dit fort bien je les ai] trouuez mangeans des confitures, beuuants de la limonade, mais on ne dira jamais en parlant de femmes je les ay trouuées mangeantes des confitures, ny beuuantes de la limonade, ny ayantes le verre à la main, comme nous avons dit « .
Kr. Nyrop: Grammaire. VI.
4° L’accord en genre disparaît tout à fait au commencement du XVIIe siècle et on finit même par supprimer l’accord en nombre. L’Académie Française, en rééditant les Remarques de Vaugelas, critique ainsi les exemples cités ci-dessus: »I1 faut dire, je les ay trouvez ayant, et non pas ayans le verre à la main. Je les ay trouvez mangeant des confitures , beuvant de la limonade, et non pas mangeans des confitures, beuvans de la limonade. Il faut parler de la mesme sorte si le relatif les se rapporte à des femmes. Je les trouvay mangeant des confitures, et non pas mangeantes des confitures; quoy qu’on puisse dire en parlant des femmes, Je les ay trouvées bien mangeantes et bien beuvantes. La raison est qu’aucun verbe actif n'a de participe qui régisse l’accusatif. « Dans sa séance du samedi 3 juin 1679, l’Académie décida qu’on ne déclinerait plus les participes actifs. Cette règle cherche sa justification par ex. dans les deux passages suivants de Racine: Pleurante après son char vous voulez qu’on me voie ( Andro maque, v. 1329). N’est ce pas à vos yeux un spectacle assez doux Que la veuve d’Hector pleurant à vos genoux (ib., v. 860). On soutient que Racine a écrit pleurant pour exprimer l’acte passager; mais ce raisonnement repose sur une simple erreur, Racine a écrit pleurante dans les deux vers. Il faut pourtant avouer que dans beaucoup de cas, la règle est difficile à appliquer, et l’usage est resté longtemps assez hésitant. L’accord se fait encore au XVIIIe siècle; Voltaire écrit dans l’Épître au roi de la Chine: De deux alexandrins côte à côte marchants. Toutefois marchants est ici à la rime.
Remarque. L'ancienne syntaxe se retrouve encore dans quelques formules de nature juridique: les ayants droit, les ayants cause, les ayants compte, cour séante à Paris. On connaît le caractère éminemment conservateur du langage juridique (voir la Table analytique des volumes précédents).
237. De nos jours, la règle de l’Académie est rigoureusement observée: le participe présent exprimant l’action est toujours invariable, tandis que l’adjectif verbal qui exprime l’état s’accorde, comme tous les adjectifs, en genre et en nombre avec le substantif auquel il se rapporte. Cette règle n’est pas toujours facile à appliquer dans les cas où le participe se présente sans complément d’objet. Soit la phrase:
L évolution est indépendante de la volonté des individus parlants. Ici parlants veut dire doués de la parole (cf. une poupée parlante ), et il a un sens purement adjectival. Mais si je dis: Le changement s’accomplit par des degrés insensibles aux individus parlant et écoutant, on pourrait hésiter. Si j’emploie les participes invariables, je comprends des individus qui sont en train de parler et d’écouter. Mais l’emploi de l’ad¬
jectif verbal serait peut-être d’exemples montrant l’emploi
Les chasseurs effrayant les animaux dispersèrent le troupeau.
Les villes environnant Paris.
Des citoyens ne payant pas l'impôt.
Regardez ces débris flottant vers la côte.
Ce voyageur a vu des sauvages errant dans les bois.
Des personnes pensant bien.
Des esprits agissant toujours.
Les chiens , courant dans le bois, ont fait lever un lièvre.
Des manches bouffant aux épaules.
pins naturel. Voici une série des deux formes:
Une obscurité effrayante.
Paris et les villes environnantes.
Des membres non payants.
Une dette flottante.
Ces sauvages vivent errants dans les bois.
Des personnes bien pensantes.
Des esprits toujours agissants.
Les chiens courants, dans le bois, ont fait lever un lièvre.
Une culotte bouffante.
Comme le montrent ces exemples, il arrive très fréquemment que l’adjectif verbal forme avec le nom auquel il est joint un véritable nom composé, du type cerf-volant (IP, § 332 et III, § 560,2).
Remarque. Malgré la précision des règles officielles, la question de l’accord du participe présent reste embrouillée, au moins pour les verbes
intransitifs, et laisse la place libre aux interprétations individuelles. On trouve par ex. une proposition tendante à, une couleur approchante du bleu , etc. Exemples littéraires: Pour la dernière fois, errante en liberté (A. de Vigny, La fille de Jephté ).
238. Pour beaucoup de verbes, on distingue dans la langue écrite le participe présent de l’adjectif verbal. Voici la liste à peu près complète de ces doublets (cf. II2, § 84):
adhérant
adhérent
fatiguant
fatigant
affluant
affluent
influant
influent
convainquant convaincant
intriguant
intrigant
différant
différent
négligeant
négligent
divergeant
divergent
précédant
précédent
équivalant
équivalent
présidant
président
excédant
excédent
provoquant
provocant
excellant
excellent
résidant
résident
expédiant
expédient
suffoquant
suffocant
extravaguant
extravagant
vaquant
vacant
fabriquant
fabricant
Un certain nombre de ces adjectifs verbaux: fabricant, etc. sont passés définitivement dans la catégorie des substantifs.