‹ Grammaire historique de la langue françaiseChapitre 39 sur 97 · B. SENS ET EMPLOI · texte numérisé non relu

B. SENS ET EMPLOI

239. Le participe présent a primitivement, tout comme le gérondif, un sens actif: chantant veut dire ‘qui chante’ (une femme chantant une romance). Cependant, de très bonne heure, les formes en -ant se sont employées d’une manière assez générale et ont pris un sens plus vague. On lit dans »Orson de Beauvais«: Corone d’or avroiz en vostre chief portant (v. 1588). Ce vers veut dire: Vous aurez une couronne d’or et vous la porterez sur la tête. Mais on pourrait aussi traduire en vostre chief portant par: qui sera portée sur votre tête. En tout cas, portant présente un sens qui peut être qualifié de passif. La vieille langue présente beaucoup d’exemples analogues: apercevant , bevant, conoissant, contant, créant, dotant, entendant, paiant, veant, etc. Pour la langue moderne, il faut citer: cassant, chantant, comptant, dansant,

glissant, passant , payant, voyant. Ex.: Un alliage d’aluminium non cassant. Un café chantant. De l’argent comptant. Une soirée dansante. Un chemin glissant. Une rue (ville) passante. L'entrée payante dans les musées. Une couleur voyante. Un avocat consultant. Le même phénomène se rencontre dans d’autres langues. On trouve en danois hlœsende instrumenter, grœdende taarer, det sœlgende hus.

240. Dans la vieille langue, le gérondif était souvent accompagné d’un nom qu’il est peut-être permis de regarder comme le sujet. Villehardouin écrit: Et li matins fu biels, un poi après le soleil levant ( Conquête , § 156). Il est fort probable qu’il s’agit ici du gérondif; mais on pourrait aussi y voir un participe présent, et la construction serait alors analogue à celle que nous trouvons dans le latin sol oriens. A côté de après le soleil levant on avait aussi: Ains le soleil luisant (Aliscans, v. 8162). A prime sonnant (Raoul de Cambrai, v. 8399). Devant midi sonnant (ib., v. 3226). Al coc chantant (Brut, v. 995). Por mil mars d’or pesant ( Otinel , v. 1839). Toutes ces expressions ont disparu, et dans la langue moderne, le gérondif n’est jamais accompagné d’un sujet.

Remarque. Le gérondif fonctionnait souvent comme substantif et pouvait être accompagné d’un pronom possessif. On disait autrefois a mon vivant, en trestoul mon vivant, en son dormant , en mon estant, en son séant. Nous n’avons conservé de cet usage que de mon vivant, sur son séant.

241. Le gérondif s’employait souvent dans une construction absolue; il était alors accompagné d’un sujet au cas régime. Ex.: Des le matin, solel levant, Desi al vespre, a l’anuitant, Se sont si entre combatu (Wace, R. de Rou, v. 5248). Li Soudan s s’enfuï ou flum, le glaive traînant (Joinville, § 353). Souvent le verbe précédait le nom. Ex.: Fait sun eslais, veant cent mil humes ( Roland , v. 2997). Veant mes iauz l’ocist (Ivain, v. 4914). S’est plainz oiant toz ( Cligés , v. 6511). Fu devisé que li noviaus emperere seroit encoronez a la feste monseignor saint Pere, entrant august (Villehardouin, § 193). On disait en latin omnibus videntibus ; si l'on compare ce tour au français veant toz, on en tire la conclusion que le participe présent a été remplacé par un gérondif; mais on pourrait

aussi regarder l’invariabilité de veant comme un résultat de sa place au commencement de la phrase (cf. V, § 79 et plus loin § 248, Rem. 1). Du reste la question a peu d’importance. Rappelons enlin pour la langue moderne des constructions absolues telles que: Le cas échéant. Cela étant. La vie étant si chère à Paris, il alla s’établir à la campagne. Exemple littéraire: Seulement, les acteurs laissant le masque antique, Le violon tint lieu de chœur et de musique (Boileau, Art poétique, III, v. 91). Les prépositions durant et pendant sont primitivement des formes verbales; voir § 94 et § 122.

242. Dans la vieille langue, le gérondif pouvait être régi par une préposition, tout comme l’infinitif. Ces deux modes s’équivalaient souvent. On disait indifféremment sans mensonge disant et sans mensonge dire, az porz passant et az porz passer, etc. Comp. : Vous m’en avés fet confort et en parler et en chantant ( Violette , v. 2425). Voici les prépositions qui pouvaient régir un gérondif:

A. Ex.: Et vint anvers Hugon a espérons brochant ( Orson de Beauvais, v. 3534). Si l’orrat Caries qui est as porz passant ( Roland , v. 1071). VII an i ai ocis a son cors desfandant ( Floovent , v. 2091). Ne se falront dusqu’as menbres perdant ( Ogier le Danois, v. 5424).

De. Ex.: Le manace de la teste perdant ( Raoul de Cambrai, v. 4070).

En. Ex.: Ni ad cheval ki puisset ester en estant: Ki herbe voelt il la prent en gisant ( Roland , v. 2522 — 23). Comp. l’expression technique du bois en étant.

Par. Ex.: Uns grans peuples de la Grant Hermenie qui aloit en pelerinaige en Jérusalem, par grant trëu rendant aus Sarrazins qui les conduisoient (Joinville, § 565). Servi vos ai par mes armes portant ( Raoul de Cambrai, v. 682).

Por. Ex.: Mais il le fait por vie racatant ( Ogier le Danois, v. 5476). Ne l’en mentist por un menbre perdant (ib., v. 11589). Notez que por s’emploie souvent de cette manière dans les propositions négatives pour exprimer une concession.

Sans. Ex.: Passer le feroi mer sans nul terme prenant ( Gaufreg , v. 7517). Si grant colp li dona sans menchonge disant ( Jérusalem , v. 8495).

Sor. Ex. : Que li bons rois . . . li deffendi sor les membres perdant (. Huon de Bordeaux , v. 4646). Morra pour lui sor son corps défendant ( Antioche , II, 256).

243. L’usage moderne diffère beaucoup de celui qui régnait au moyen âge. A l’exception de la locution figée à son corps défendant, le gérondif ne peut plus être régi que par la préposition en; on dit en perdant sa fortune, en rentrant chez lui , en défendant la ville, etc. Ce n’est qu’après le XVIIe siècle que l’emploi de en dans ces cas est devenu obligatoire. Au grand siècle, on constate une certaine hésitation. Comp.: Un simple chœur où chacun en dansant Et du dieu des raisins entonnant les louanges S’efforcait d’attirer de fertiles vendanges (Boileau, Art Poétique, III, 63). De nos jours encore, en ne s’emploie pas dans certains cas. Notez les locutions suivantes: Chemin faisant. Donnant, donnant. Généralement (franchement, sérieusement ) parlant. Dans les périphrases formées à l’aide des verbes aller et être (cf. § 247), on peut garder ou omettre en: Les dépenses allaient toujours en augmentant. Chaque année les dépenses avaient été croissant.

244. Le gérondif se rapporte généralement à un mot de la proposition principale, à laquelle il sert de caractéristique. Voici les possibilités qui se présentent:

1° Le gérondif se rapporte régulièrement au sujet de la phrase principale. Ex.: Li niés Marsilie .. . Dist a sun uncle belement en riant ( Roland , v. 862). Cet usage vit toujours: Il fume en se promenant. Je l’ai vu en descendant l’escalier. On apprend en enseignant. En forgeant on devient forgeron. Parfois le sujet n’est pas directement exprimé, comme dans le vers suivant: Je vois qu’en m’écoutant, vos yeux au ciel s’adressent (Racine, Esther). Ici, le vrai sujet du gérondif est vous contenu dans vos yeux.

2° Le gérondif peut aussi se rapporter au régime direct ou indirect de la principale. Ex. : Tous les ont envoiés par haute mer naiant Droit a Constantinoble ( Antioche , I, 136). Jeanne, en te baisant, tu me dis Que j’ay le chef à demy gris (Ronsard, Odes, IV, 31). Malherbe relève de semblables constructions chez Desportes et les blâme. Toutefois on les retrouve chez les poètes classiques. Ex.: Mes crimes, en

vivant, me la [la palme] pourraient ôter (Corneille, Polyeucte, v. 664). Le Ciel . . . Pour différents emplois nous fabrique en naissant (Molière, Femmes savantes , v. 54). Si son astre en naissant ne l’a formé poète (Boileau, Art poétique, I, 4). Songez-vous qu’en naissant mes bras vous ont reçue (Racine, Phèdre, I, sc. 3). Cet usage est actuellement abandonné par la grammaire officielle; pourtant, on le rencontre par-ci par-là s’il n’y a pas d’équivoque. Ex.: Le bien lui vient en dormant. Savez-vous l’idée qui m’est venue ce matin en déjeunant ?

3° Le gérondif s’emploie parfois d’une manière adverbiale sans se rapporter à aucun mot précis de la phrase précédente ou suivante. On dit par ex.: L’appétit vient en mangeant. On paie en servant. Comp.: Ne connaîtrais-tu pas quelque honnête faussaire Qui servît ses amis, en le payant, s’entend (Racine, Plaideurs, v. 149)? Que veux-tu, mon ami? cela passera en grandissant; à son âge j’étais comme lui (A. Daudet, Le petit Chose, p. 6). On peut aussi noter les locutions humainement parlant, généralement parlant.

4° Rappelons enfin l’emploi du gérondif de certains verbes impersonnels. Ex.: Ils sembloient plutôt des fantômes que des hommes, ne leur étant resté que la parole à quoi on put les reconnoître (Vaugelas, Quinte-Curce, V, 5). Mais lui fallant un pic, je sortis hors d’effroi (Molière, Les Fâcheux, II, sc. 2). Cette construction est moins employée maintenant qu’autrefois ; pourtant on se sert parfois des locutions y ayant, étant donné, étant établi, etc. Ex.: On ne louera jamais trop l’exposition de Tartufe, n’y ayant rien peut-être au théâtre ni de plus large, ni de plus simple, ni de plus habile (F. Brunetière, dans la Revue Bleue, 1891, II, 790 b). Ce tour a, pour les oreilles modernes, quelque chose d'archaïque et sent son XVIIe siècle. Étant donné est au contraire assez fréquent, mais ce tour est peut-être à regarder comme un participe.

245. Le gérondif sert à exprimer des » circonstances*, telles que le temps, la condition, la concession, la cause:

1° Temps (contemporanéité). Ex.: En recevant votre lettre, elle s’est mise à rire. Je l’ai vu en descendant l'escalier. Comp.: Votre chaleur pour lui tombe en vous séparant (Molière, Misanthrope, v. 23). Cet emploi se trouve déjà dans la vieille langue. Ex.. Asez est mielz que mœrium cumbatant ( Roland ,

v. 1475). Cette construction continue l’emploi de l’»ablativus gerundii« latin: pervenire fugiendo. 11 s’agit ici d’une détermination adverbiale qui indique le temps et la manière.

2° Condition. Ex.: En ayant bien soin du malade, vous pourrez le sauver. Comp.: Mes crimes, en vivant, me la [la palme] pourraient ôter (Corneille, Polgeucte, v. 664). J’observe comme vous cent choses tous les jours, Qui pourraient mieux aller, prenant un autre cours (Molière, Le Misanthrope . v. 160). Notez que le verbe principal est au futur et plus souvent encore au conditionnel.

3° Concession. On peut dire: Tout en pleurant (= quoiqu’elle pleurât), elle éclata de rire. Ex.: Il ne le croira pas encore en l’ayant vu (Molière, Ecole des maris, III, sc. 5).

4° Cause. Ex.: En forgeant on devient forgeron. En travaillant mal, il a gravement compromis sa réussite.

246. Le participe présent, s’il n’est pas devenu un pur adjectif, garde sa valeur verbale: un homme parlant six langues trouvera toujours une position avantageuse. Dans quelques cas représentant un usage archaïque, le régime précède le verbe: il n'a pas un sou vaillant. Quant au sens attaché au participe présent, il faut remarquer que:

1° Il exprime le temps. Ex.: Je l'ai vu descendant l'escalier. Les soldats apercevant l'ennemi, firent feu sur lui. 11 marque ainsi la simultanéité ou la succession immédiate.

2° Il exprime les circonstances concomitantes. Ex.: Les ouvriers s’assemblèrent devant l’usine criant: »A bas le directeur /« Ce cas se confond avec le précédent.

3° Il exprime une condition. Ex.: Je pense que, travaillant énergiquement, vous aurez le prix.

4° Il exprime une concession. Ex.: Vous l'avez dit, sachant qu'il était défendu de le dire.

5° Il exprime la cause. Ex.: Ne pouvant plus travailler, j’ai quitté la ville.

6° Il peut remplacer l’infinitif après un «verbum sentiendi«. On dit: Je l’ai vu descendant (ou descendre) l’escalier. Je me vois encore poursuivant (ou poursuivre) lés petits écoliers alertes qui se sauvaient.

7° Il équivaut à une proposition relative. On dit: Trouvezmoi un homme disant (ou qui dise) toujours la vérité.

247. Périphrase. Dès les plus anciens textes, on trouve des expressions périphrastiques formées d’un verbe de mouvement ou du verbe être et d’un gérondif ou participe présent:

1° Aller. La vieille langue se servait beaucoup de la périphrase aller pensant pour penser; elle est restée en usage jusque dans le grand siècle. Ex.: Vielz est e frailes, tôt s’en vait déclinant, Si’st empeiriez, toz biens vait remanant (St. Alexis, v. 9 — 10). Pur un sul levre vait tute jur cornant (Roland, v. 1780). Li leuns en fuiant Sa trace vait cuvrant (Ph. de Thaün, Bestiaire, v. 166). En regardant Si vair oeil vont mon cuer ardant (La chastelaine de Saint Cille, v. 103). Car li dous lourseignos va chantant sa chanson (Bastart de Bouillon, v. 6). Que vous iroys-je plus racomptant (Jehan de Paris, p. 121)? Tant qu’il (le langage) fuyra et s’ira difformant comme il faict (Montaigne, Essais, II, chap. 9). Les plaisirs nous vont décevant (Malherbe, I, 286). Quel malheur me va poursuivant (Corneille, Poésies diverses )? Les fous vont l’emportant (La Fontaine, Fables, IX, n° 1). Cette périphrase est déclarée vieillie par Vaugelas, qui ne l’admet que dans le cas où aller a son sens propre: une rivière va serpentant. La langue actuelle ne l’a pas abandonnée; on dit couramment: Cela va toujours en augmentant. La maladie va empirant. La fièvre va déclinant. L’état du malade va s' améliorant. Exemples littéraires: Il m’écrivit plusieurs lettres dont le lyrisme allait fléchissant (G. Duhamel, Les sept dernières Plaies, p. 117). Assurément le spectacle de tant de nouveautés contrariantes l’étonnait et d’autant plus que la gravité en allait croissante (Rébelliau, Bossuet, p. 185).

2° Venir se combinait, comme aller, avec le gérondif. Ex.: Curant i vint Margariz de Sibilie (Roland, v. 955). Le cheval brochet, si vient poignant vers lui (ib., v. 2055). S’en vindrent moût honteusement fuiant parmi le poncel (Joinville, § 246). Ce tour a disparu.

Remarque. Plusieurs gérondifs s’employaient si fréquemment avec les verbes indiquant un mouvement qu’ils ont fini par devenir une sorte d’adverbes: batant, brochant, corant, errant, ferant, poignant.

3° Etre. Dans la vieille langue et jusqu’au milieu du XVIIe siècle, être se combinait avec le participe présent surtout pour exprimer la continuité; on disait estre aiclanz pour aidier.

Ex.: Caries ne creint nul hom ki seit vivant ( Roland , v. 2740). Ne placet Deu, ço li respunt Rollant, Que ço seit dit de nul hume vivant, Ne pur paien, que ja seie cornant ( ib ., v. 1075). Je sui fdle a cest roi cui vous estes aidant ( Orson de Beauvais, v. 1584). Devant le tref Charlon sont a pié dessandant (ib., v. 2990). Cette périphrase est encore employée par Voiture, Balzac et Pascal. Fénelon écrit: Il faut donc concevoir que vous êtes éternellement créant tout ce qu’il vous plaît de créer. Elle ne semble pas avoir passé dans l’usage moderne, qui préfère d’autres tours: être en train de, être à.

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