‹ Grammaire historique de la langue françaiseChapitre 40 sur 97 · A. DÉCLINAISON ET ACCORD · texte numérisé non relu

A. DÉCLINAISON ET ACCORD

248. Du passif latin, le fiançais n’a gardé qu’une seule forme, le participe passé: amatum > amé > aimé, scriptum > escrit > écrit. C est une forme nominale qui se décline régulièrement comme un nom, et peut fonctionner comme un pur adjectif: une lettre écrite, ou comme un substantif: les écrits de Thiers. Elle se combine le plus souvent avec un auxiliaire et sert à former des temps composés et surcomposés; dans ce cas se pose la question de l’accord du participe avec le sujet ou le régime, et elle a donné lieu à beaucoup de discussions qui continuent toujours. Dans un seul cas, il n’y a jamais eu de doute sur l’accord du participe; c’est quand celui-ci est juxtaposé ou sert à former le passif: une ville prise, une ville qui a été prise. Cette règle a toujours existé. Ex.: Fenduz en est mis olifans el gros ( Roland , v. 2295).

Remarque 1. Dans la vieille langue, le participe passé est parfois laissé invariable s’il précède le sujet. Ex.: Kar des dames est avenu L’aventure dont li lais fu (Marie de France, Éliduc, v. 25). Del cors del gentil home lor est pris grans pitiés ( Aiol , v. 7692). Benoit soit l’eure k’en mes flans fut portée ( Aliscans , v. 86). No li cal qu’en fust fait la penitence ( Girart de Roussillon). Destiné me fu, quant fui nés, Une chose moult merveilleuse ( Cleomadès , v. 3646). Après fut sacré à roy Monseigneur Jehan, son filz, dont fut fait par tout le pais une merveilleuse joye (Jehan de Paris, p. 21). On trouve de même en italien: M’è venuto voglia. S’è fatto menzione. Une telle anacoluthe a souvent lieu avec le mot qui commence la phrase ou qui a été placé avant le substantif auquel il se rapporte, comp. § 251.

Remarque 2. Quelques participes restent maintenant invariables, quand ils précèdent le substantif; on dit excepté ma maison, mais ma maison

exceptée (voir V, § 77). Rappelons aussi les expressions abrégées telles que: Reçu mille francs de M. X. Payé cinq cents francs à Mme X. Trouvé dans le jardin deux cadavres.

249. Verbes transitifs. Ces verbes se construisent avec avoir: il a vendu sa maison, il a écrit une lettre. L’origine de cette périphrase remonte haut. Rappelons d’abord des passages tels que: Nutlos habeo scriptos (Plaute, Miles gloriosus, II, sc. 1, v. 48). Multa bona bene parta habemus ( id ., Trinummus, II, sc. 2, v. 66). Verres deorum templis bellum semper habuit indictum (Cicéron). Ce tour devient de plus en plus fréquent; dans les textes de la basse latinité, on lit: Illud sacramentum quod juratum habeo. Cum orationem habuerint factam (voir Du Cange, sous habere). Il faut remarquer qu’en latin classique le verbe habere était actif et prenait un complément d’objet auquel le participe passé était joint comme adjectif; c’est pourquoi habeo rem auditam n’était pas synonyme de andivi rem. Cette dernière phrase contient un simple prétérit: j’ai entendu la chose; la première au contraire contient un présent, suivi de son régime: j’ai la chose comme entendue. Ici il s’agit plutôt du résultat d’une action (comp. : habeo aliquid perspectum ); là, d’une action (comp.: perspexi aliquid). Dans les langues romanes, le tour habeo rem auditam change de valeur: le participe vient se joindre à habere , d’où résulte une construction toute nouvelle, dans laquelle habere perd son indépendance et en vient à former une unité avec le participe passé, qui, à son tour, perd son sens passif. On peut figurer les trois phases de ce développement de la manière suivante: habeo rem auditam — habeo auditam rem — habeo auditum rem. La première étape de ce développement existait encore dans la vieille langue, comme le montrent les exemples suivants: Si vos dirons . . . del fil l’empereur Kyrsac qui les iex ot crevés ( Chronique d’Ernoul, p. 360). Tous les morts eurent les testes tranchées (Commines, I, 7). Celte construction vit toujours. Ex.: Le soldat eut la jambe emportée par un boulet.

250. Avoir -f- régime -f participe. Dans ce cas, qui présente l’état le plus ancien de notre construction, le participe passé s’accorde avec le régime. Ex.: Vus li avez tuz ses cas-

tels toluz ( Roland , v. 236). A oui il avoient pais faite (Villehardouin, § 431). Il avoit s’ost assamblée pour aler rescourre Tabarie ( Chronique d’Ernoul, p. 167). Cet ordre de mots disparaît avec le moyen âge. Cependant, les poètes classiques y recourent quelquefois. Ex.: Toy qui dessous ton joug as l’Afrique rangée (Garnier, Porcie, II, v. 222). Ils ont jà tant de fois notre attente trompée (ib., v. 333). Mon père est mort, Elvire, et la première épée, Dont s’est armé Rodrigue, a sa trame coupée (Corneille, Cid, III, sc. 3). Le seul amour de Rome a sa main animée (id., Horace, V, sc. 3). La langue moderne a conservé avoir toute honte bue, avoir soixante ans passés, avoir le dos tourné.

251- Participe -j- avoir -j- régime. Cet ordre de mots ne se trouve que dans l’ancienne langue, et nous constatons que l’accord se faisait souvent avec le régime. Ex.: Tôt est mudez, perdude at sa color (St. Alexis, v. 4). Cruisiedes a ses blanches mains, les belles (Roland, v. 2250). Ceinte a l’espee au senestre giron (Amis et Amiles, v. 1647). Perdue avoit la veue (Villehardouin, § 67). Fermées ont les portes toutes (Guillaume de Palerne, v. 5476). Mais souvent le participe est laissé invariable. Ex.: A quel dolor déduit as ta jovente (St. Alexis, v. 452). Enquis ad mult la lei de salvetet (Roland, v. 126). Perdut avum noz seignurs et noz pers (ib., v. 2148). Cette invariabilité est toute naturelle, vu la distance qui sépare le régime et le participe. Le phénomène s’observe souvent avec les mots mis en tête de la phrase (cf. V, § 79 et ci-dessus § 248, Rem. 1).

252. Avoir -}- participe -j- régime. Cet ordre de mots finit par l’emporter. Sur l’accord du participe, il faut remarquer ce qui suit :

1° Primitivement, le participe s’accordait avec le régime postposé. Ex.: Li emperere ad prise sa herberge (Roland, v. 2488). Quant il eut faites toutes ches desloiautés (Robert de Clari, § 21). Quant li rois ot prise la cité (Chronique d'Ernoul, p. 20). Il avoit ordenees trente sis batailles (Joinville, Chronique). J’ai pardue ma mere (id., § 603). En non de Dieu le tout-puissant, avons ci-arière escriptes partie de bones

paroles et de bons enseignemens nostre saint roy Looys (id., § 68). Li serjant au roy de France et le roy de Navarre m’avoient destruite ma gent et apovroiez (id., § 735). Mais tousjours faisoit faire le noble Roy de France justice de ceulx qui avoient encommancée l’injure contre le roy d’Espaigne (Jehan de Paris, p. 15). Ung homme doit suffire à une femme, ou nature n’auroit pas bien proporcionnées les chouses (Quinze joyes de mariage, p. 102). Cet accord disparaît peu à peu. Pourtant Palsgrave (I3, § 49, Rem.) demande qu’on écrive: J’ay bien retenus tes enseignemens. Dans sa grammaire de 1531, Jacques Dubois est du même avis; il écrit: fai aimées les femmes. Ce sont là des théories très peu en rapport avec l’usage vivant. L’accord surprenant qui se trouve dans une poésie très connue de Ronsard: La rose Qui ce matin avait déclose Sa robe de pourpre au soleil (A Cassandre), peut être dû aux exigences de la rime. Du reste, on peut dire que l’accord était facultatif, surtout chez les poètes, dont plusieurs, comme par ex. Agrippa d’Aubigné, montrent une forte tendance à faire accorder le participe passé avec le régime postposé : Les grands . . . Ont remplis leurs esprits de haines mutuelles (Misères, v. 1046).

2° De très bonne heure le participe est laissé invariable, ce qui indique que le lien entre celui-ci et le régime est rompu et que l’auxiliaire fait corps avec le participe. Ex.: Li reis se drecet, si at rendut ses armes (Roland, v. 2849). Grant tens avoit que il n’avoit oï noveles d’als (Villehardouin, § 437). Li crestien avoient tendu une roi de lonc en lonc le pont (Ménestrel de Reims, § 162). Les exemples suivants montreront d’une manière très nette l’influence exercée sur l’accord par l’ordre des mots: Quant il furent en chele mer et il eurent tendu leur voiles et leur banieres mises haut as castiaus des nés (Robert de Clari, § 13). Quant nous eûmes desconfit les Turs et chaciés de leur herberges (Joinville, § 248).

Remarque. La construction j’ai écrite la lettre a cédé la place à j’ai écrit la lettre. C’est un développement qui s’explique aisément. M. É. Bourciez écrit: *11 est naturel qu’à un moment donné nous ayons renoncé à dire j’ai écrite la lettre , pour préférer j’ai écrit la lettre, et c’est là une dissociation qui devait se produire en vertu de la démarche devenue fa-

milière à l’esprit français. Quand je dis j’ai écrit, je ne sais pas encore ce que j’ai écrit, ou, du moins, je ne le fais savoir en aucune façon à mon interlocuteur; ma phrase, ainsi commencée, pourrait s’achever par un tout autre mot que le mot lettre. Mais, quand je dis voilà la lettre que j’ai écrite, qui ne voit que le cas est précisément inverse, et que l’allure progressive de la pensée nous a interdit ici de rompre entre les termes une relation originelle».

253. Régime -(- avoir -f- participe. Dans ce cas, la syntaxe française demande que le participe s’accorde avec le régime. L’accord se fait dès les plus vieux textes, et il est resté en vigueur jusqu’à nos jours, au moins dans la langue littéraire et dans la langue écrite.

1 0 L’usage médiéval est mis en lumière par les citations suivantes: En sun visage sa culur ad perdue ( Roland , v. 2299). La reine se tourne . . . tant que tuit l’orent veue ( Ménestrel de Reims, § 187). Seignor veez l’onor que Diex vos a faite (Villehardouin, § 29). Il régnait dans la vieille langue une grande liberté concernant l’accord des participes. Cette liberté se montre surtout dans les textes poétiques, dont la syntaxe se règle souvent d’après les exigences de la rime ou de la mesure (cf. I3, § 125). Citons sans commentaire les exemples suivants: Malvaise guarde t’ai fait soz mon degret (St. Alexis, v. 393). Mult an fu li rois liez, grant joie en a menee (Gni de Bourgogne, v. 4266). Mult ont les dames grant joie demené (Aliscans, v. 8285). Et moult i ont de vostre gent tué (Huon de Bordeaux, v. 8211). Mais tant avons passés de jors (Guillaume de Palerne, v. 8371). Tant avoit de lor gent ocise le jour ( Chronique d’Ernoul, p. 45). On constate aussi, même chez les prosateurs, des accords tout à fait fautifs, comme dans le passage suivant de Joinville: Pour l’amour que il orent veue que li roys m’avoit moustrée (Chronique, § 665). Ici, neue est une faute évidente; il aurait fallu veu - — au moins selon la manière actuelle d’analyser le passage cité.

Remarque. On sait qu’au moyen âge un pronom personnel régime pouvait s’omettre devant un datif du même pronom. L’accord se faisait alors parfois avec le pronom omis. Ex.: Fors de Deu, sun espus, qui li aveit conquise (La Vie de Saint Thomas, v. 3128). Cet accord, qui montre que le mot omis est toujours présent à l’esprit, s’observe encore au grand siècle; pour les exemples, voir V, § 234, Rem.

2° Au temps de la Renaissance, l’usage indiqué est mis en vers par Marot qui s’exprime ainsi :

Enfans, oyez une leçon,

Nostre langue a ceste façon Que le terme qui va devant,

Volontiers régit le suivant;

Les vieux exemples je suivra y Pour le mieulx; car a dire vray La chanson fust bien ordonnée Qui dict: M' amour vous ay donnée Et du bateau est estonné Qui dit: M’ amour vous ay donné, etc.

Cette leçon, soigneusement reproduite par Ramus et Vaugelas, est devenue la charte du participe passé, et elle domine encore la syntaxe française. On ne dit plus sa couleur a perdue; il faut il a perdu sa couleur. Mais toutes les fois que l’usage actuel demande que le régime précède le participe, l’accord est rigoureusement réclamé dans la langue écrite. Ex. : Quelle carrière a-l-il choisie? Quelles perspectives il nous a ouvertes! Laquelle de ces deux récompenses auriez-vous préférée? La lettre que fai écrite. Ces hommes-là, je les ai connus autrefois. Combien de projets a-t-il faits!

Remarque. Dans les cas où le pronom relatif se rapporte à un tour composé (cf. V, § 65) l'accord dépend du sens. On dit ainsi: Le peu de confiance que vous m’avez témoigné m’a ôté le courage; mais: Le peu de confiance que vous m'avez témoignée m’a rendu le courage La Bruyère a écrit dans son discours de réception à l’Académie française: ><Toutes les sortes de talents que l’on voit répandus parmi les hommes se trouvent partagés entre vous*.

3° L’arrêté ministériel du 26 février 1901 a essayé d’introduire dans les règles concernant l’accord du participe passé construit avec avoir, une simplification radicale. Voici le texte qui a soulevé tant de débats: »Pour le participe passé construit avec l’auxiliaire avoir, on tolérera qu’il reste invariable dans tous les cas où l’on prescrit aujourd’hui de le faire accorder avec le complément. Ex. : les livres que j'ai lu ou lus; — les fleurs quelles ont cueilli ou cueillies ; — ta peine que j’ai pris ou prises.

Kr. Nyrop: Grammaire. VI.

4° Pour juger cette simplification d’une manière équitable, il faut se rappeler que, dans un grand nombre de cas, la règle de l’accord du participe passé est une simple question d’orthographe. Dans la langue parlée, la différence entre le livre que j'ai lu et les livres que j'ai lus est absolument nulle, et on peut dire la même chose quand il s’agit d’une forme féminine comme dans le livre que j'ai acheté et la maison que j’ai achetée (voir sur cette question délicate Manuel phonétique, §113, Rem. 1). La question présente des difficultés véritables dans un seul cas, celui où la forme féminine du participe se distingue nettement du masculin: la peine que j’ai pris ou prise. Ici, il ne s’agit plus d’une question orthographique, mais bien d’une question de morphologie. Nous rappellerons à ce sujet qu’il est hors de doute que la langue cultivée conserve toujours une forme féminine prise , mise, écrite, différente de la forme masculine pris, mis, écrit (cf. II2, § 444 ss.). Mais on peut constater en même temps que, dans la langue parlée, il y a une tendance à généraliser la forme masculine (cf. V, § 54). Voici quelques exemples à l’appui: Hein! mamzelle Mariette, l’avez-vous mis la main sur le bon numéro, bavezvous mis (P. Bourget, Le disciple, p. 10)? Ami, mon bel ami, Est-ce là les promesses Que tu m’avais promis (Decombe, Chansons populaires, p. 335). De ces passages on peut en tout cas tirer la conclusion que le peuple ignore la règle de Marot. Elle est aussi étrangère au langage des enfants. M. Émile Rodhe raconte: »Je me rappelle qu’étant en visite, il y a quelques années, chez un professeur de rhétorique de ma connaissance, j’ai entendu sa petite fille âgée de sept ans dire en parlant d’une pomme: » C’est moi qui l’ai pris.« Le père lui tira l’oreille et, levant le doigt d’un air menaçant, corrigea la faute en lui disant: »prise«\ « Il est évident que nous avons ici affaire à une » simplification* qui, dans certains cas, choquerait l’oreille de tous les gens instruits en France. Il ne faut pas devancer le développement. Du reste, l’intérêt pratique de la question est nul, ou à peu près, parce que les auteurs français n’ont tenu aucun compte de l’Arrêté ministériel et ont continué à se servir des règles traditionnelles.

Remarque. La question de l’invariabilité du participe passé a soulevé beaucoup de discussions que nous ne pouvons pas résumer ici. Rappelons

seulement qu’on a été fortement indigné de la »tolérance« proposée et qu’on a souvent défendu la syntaxe traditionnelle avec des arguments fort peu heureux. Paul Stapfer, qui pourtant avait beaucoup de bon sens, écrit par ex.: »Le féminin est si joli, si doux, si fondant, si moelleux dans les phrases de ce genre: la poésie que vous avez admirée, les lettres que j’ai écrites, la contrée qu’il a parcourue, que c’est un lourd attentat contre les grâces de proposer qu’on le supprimes ( Récréations , p. 39). On veut à tout prix maintenir la tradition, et à cet effet on invente des arguments dont la valeur au point de vue scientifique est nulle. On ne veut pas admettre que les règles grammaticales ne puissent pas se conserver éternellement. Elles dépendent en effet de beaucoup de facteurs très différents et qui subissent constamment des changements. Aussi le développement historique des langues nous montre-t-il d’une manière très nette que les règles grammaticales ne durent et ne peuvent durer qu’un temps limité, si elles ne sont pas maintenues artificiellement.

254. La question de l’accord du participe passé avec un régime qui précède a été vivement discutée, et les grammairiens ont fabriqué plusieurs règles assez compliquées; elles n’offrent pas grand intérêt, et nous nous dispenserons de les examiner ici en détail. Nous nous contenterons des observations sommaires suivantes:

1° Dans une de ses »Remarques«, Vaugelas admet une «belle et curieuse exception à la Reigle des prétérits participes». Tout en écrivant la lettre que j'ai recette, il veut qu’on écrive la peine que m’a donné cette affaire, parce que le nominatif suit le verbe. Plusieurs grammairiens demandent qu’on écrive les lettres que j’ai receu de mon pere\ le P. Bouhours explique que, »le participe est suffisamment soutenu par ce qui suit«. Ces chinoiseries, qui furent passionnément discutées, se retrouvent chez les auteurs classiques. Ex.: Ces tristes vêtements .... Sont les premiers effets qu’ait produit sa valeur (Corneille, Le Cid, v. 1132). Et jamais il ne m’a prié [il s’agit de Philaminte] de lui rien lire (Molière, Femmes savantes, v. 1138).

2° La syntaxe moderne demande: Vous l’avez échappé belle. Vous me l’avez baillé belle. Le non-accord jure avec les autres règles modernes; il faudrait échappée, baillée, puisque /’ représente la (c-à-d. balle-, voir IV, § 347). L’invariabilité s’explique par le fait que l’adjectif complément dans les cas cités fait corps avec le verbe. Cette manière de voir apparaît aussi dans le vers suivant de Molière: J'ai lu des vers

de vous qu’il n’a point trouvé beaux ( Femmes savantes, v. 1156). Bossuet a écrit: Combien de fois a t elle remercié Dieu humblement de deux grandes grâces: l’une de l’avoir fait chrétienne, l’autre de l’avoir fait reine malheureuse. De nos jours on dirait: Madame, comme vous vous étiez fait belle pour le bat d'hier soir.

3° Quand le complément qui précède est en, le participe reste invariable. Ex.: Avez-vous reçu des lettres ce matin ? — J’en ai reçu. Ce roi a détruit plus de villes qu’il n'en a fondé. Cette règle est toute moderne. Autrefois l’accord était facultatif. Racine écrit: Je ne veux pas vous faire pitié, puisque nous n’en avez pas eue pour moi. L’usage est toujours hésitant quand en est précédé d’un adverbe de quantité; on écrit: Plus on vous a donné de livres, plus vous en avez lus (ou lu).

255. Quelques verbes intransitifs sont accompagnés d’un complément circonstanciel de prix, de valeur, de poids, de durée, de distance, etc. (cf. V, § 96,7); ils n’ont pas de régime direct, et le participe passé reste toujours invariable. Mais ces mêmes verbes deviennent facilement transitifs, surtout quand ils sont employés au figuré (cf. § 163); dans ce cas, le participe s’accorde régulièrement avec le régime direct précédent. Les verbes dont il s’agit sont courir, coûter, peser, valoir, vivre:

Courir. Ex. : Les trois kilomètres que j’ai couru. Les grands dangers que j’ai courus. Comp. § 164.

Coûter. Ex.: La forte somme que cette villa m'a coûté. Les peines que ce livre m’a coûtées (causées). Selon T Académie, coûter doit toujours rester invariable. Rappelons pourtant que Racine a écrit: Après tous les ennuis que ce jour m’a coûtés Ai-je pu rassurer mes esprits agités (. Britannicus , v. 1578)? Ici l’accord que présente coûtés est dû à l’emploi figuré du verbe.

Peser. Ex.: Les quatre-vingts kilos qu’il a pesé, il ne les pèse l>lus. Les marchandises que nous avons pesées ce matin ont déjà été envoyées à Riga.

Valoir. Ex. : La somme que ce tableau a valu, il ne la vaudra pins. Les récompenses que ce travail lui a values.

Vivre. Littré demande qu’on écrive les années qu'il a vécu, en ajoutant qu’il faut entendre: les années pendant lesquelles il a vécu. Quelques auteurs suivent l’opinion de Littré. Ex.: Me voici arrivé aux pages les plus sombres de mon histoire, aux jours de misère et de honte que Daniel Eyssette a vécu à côté de cette femme (A. Daudet, Le petit chose, p. 107). Mais la plupart regardent vivre comme un verbe transitif. Ex.: Les belles journées qu’ils avaient vécues là-bas (Zola, L'Œuvre , p. 38). Des félicités qu’on n’avait pas vécues (il)., p. 190). Ces deux jours sont des plus beaux que j’aie vécus (Boylesve, Le meilleur ami, p. 234). Coinp. § 169.

256. Quand le participe passé est suivi d’un infinitif, l’usage ancien diffère de celui de nos jours:

1° Au moyen âge, le participe était variable. Ex.: Caries en ad la mure, mercit Deu; En l’oret punt l’ad faite manuvrer (Roland, v. 2506). Le cambre ont faite encenser et joncier (Alessin, v. 120). Li marchis eut faite toute se gent armer (Robert de Clari, § 33). Bien sot que mes sires Enjorrans de Couci avoit ja faite faire la couronne (Ménestrel de Reims, § 347). Si a faites les dames dedens les chars entrer ( Gui de Rourgogne, v. 4070). Cet usage existait encore au temps de la Renaissance. Desportes écrit: Qui ma flamme a nourrie Et l’a faite ainsi croître. Mais Malherbe le blâme et remarque: »I1 faut dire fait et non faite: on ne dit pas, je l’ai faite venir«.

2° De très bonne heure on a laissé fait invariable. Ex.: Les dis messages ad fait enz hosteler (Roland, v. 160). Ne mais que d’une chape qu’unt fait suz li pleier (Vie de Saint Thomas, v. 2097). Tel est aussi l’usage actuel. Ex.: Il les a fait fusiller. Les maisons qu’il a fait démolir. Il les a fait se réconcilier. L’invariabilité du participe passé nous montre que les mots fait démolir ont été regardés comme un tout et forment groupe (cf. V, § 42); c’est le même phénomène que nous avons étudié au § 254,2.

3° L’usage classique demandait l’invariabilité de tout participe passé précédant un infinitif. Ex.: Et je vous ai laissé tout du long quereller (Molière, Tartufe, v. 755). Aurois-je pris la chose ainsi qu’on m’a vu faire, Si l offre de ce cœur n’eût eu de quoi me plaire (ib., v. 1429). Je l’ai laissé passer dans son appartement (Racine, Britannicus, v. 398). Cette

règle est due à une fantaisie de Vaugelas, qui écrit: »L infinitif a cette propriété d’empescher le verbe qui va devant de se rapporter au genre dont il est régi et précédé: mes frères sont allé visiter ma mère« ( Remarques , II, 281). Il se peut que Vaugelas ait senti confusément la tendance de la langue à laisser invariable le participe passé suivi de l’infinitif.

4° L’usage actuel, qui n’a pas suivi le précepte de Vaugelas, laisse le participe invariable quand le régime est le régime de l’infinitif: la romance que fai entendu chanter; si, au contraire, le régime peut être regardé comme le sujet de l’infinitif, le participe est accordé: la dame que j'ai entendue chanter. Dans le premier cas, l’infinitif a un sens passif; dans le second, l’infinitif a le sens d’un participe présent ou d’une proposition relative. Comp. : Cette dame, je l’ai vue peindre (qui peignait). Cette dame, je l'ai vu peindre. Ces soldats, je les ai vus marcher. Ces brigands, je les ai vu prendre par des gendarmes. Comp. § 212.

5° L’usage n’est pas fixé quand il s’agit des participes eu et donné suivis d’un infinitif prépositionnel. On écrit indistinctement la chanson que fai eu (ou eue) à chanter.

257. Verbes pronominaux. Il faut examiner séparément les différents groupes de ces verbes. La question de l’accord du participe prend un aspect tout autre selon qu’on envisage l’ancienne langue ou la langue moderne.

1° Verbes pronominaux ou subjectifs (§ 163). Dans l’ancienne langue, le participe passé de ces verbes s’accordait, bien entendu, avec le sujet. On disait: li reis fu morz ou morz fu li reis, et il fallait dire de même: li reis se fu morz. Ex.: Il se fud morz, damz i fud granz (St. Léger, v. 51). Mais lui ert tart qued il s’en fust tornez (St. Alexis, v. 65). Il s’en sont fui (Ménestrel de Reims, § 171). Cet accord s’est maintenu jusqu’à nos jours. Il s’observe dans des verbes tels que s’en aller, s’enfuir, s’envoler, s'échapper, s'évanouir, se parjurer, se pâmer, se repentir, se taire, se souvenir. Ex.: Ils s'en sont allés. Elle s'en est souvenue, etc.

2° Verbes réfléchis ou objectifs. Dans la vieille langue, le participe passé de ces verbes s’accordait, comme le groupe précédent, avec le sujet. Ex.: Et sot comment li chastelains se estoit maintenuz ( Ménestrel de Reims, § 171). Sor l’arc

d aubor s’est un pou acoutez (P. Meyer, Recueil, 2e partie, X, 125). Vers aus s’est trais isnelement ( Guillaume de Palerne, v. 462). Au départir baisié se sont (. ib ., v. 8971). Ensi fetement s’estoit raiiens ( Chronique d’Ernoul, p. 58). Si truis un autre qui s’i est baigniés (ib., p. 208). Cet accord s’est conservé jusqu’à nos jours et s’observe avec les verbes étudiés au § 187. Comme le sujet et le régime sont identiques, on peut dire indifféremment aujourd’hui que l’accord se fait, soit avec le sujet, soit avec le régime.

3° On sait que, dès les plus anciens textes, les verbes réfléchis, prennent aussi avoir comme verbe auxiliaire: il sa couché va côte-à-côte avec il s’est couché (§ 209). Dans ce tour, il est évident que le pronom réfléchi est le régime direct, et l’accord se fait avec ce régime. Ex.: Parfitement s’ad a Deu comandet (St. Alexis, v. 288). On trouve actuellement dans des textes populaires: Je m'ai évanouie. Je m’ai amusée. Dans ces exemples, l’accord écrit, qui n’existe pas dans la langue parlée, est probablement dû à l’instruction grammaticale de l’auteur.

4° Examinons enfin les cas où le pronom réfléchi est au datif (§ 189). Dans ce cas aussi, le participe passé s’accordait autrefois avec le sujet. Ex.: Grans caus se sont donné, ne se sont esparnié (Fierabras, v. 876). Si me sui penseiz une chose (Ménestrel de Reims, § 166). Des poins s’est en son front donés Tel cop que il cày pasmés (Sone de Nansay, v. 9455). Je me suis pensée que plus beau mariage ne pourroit trouver (Jehan de Paris). Ils se sont frottez leurs mains (Rabelais). Il se sont donnez la mort (Montaigne). Une femme s’estant frottée les yeux (id.). Elle ne s’est pas reservée un seul coup (Balzac). Molière suivait encore cet usage. Il écrit: Oui, ils se sont donnez l’un et l’autre une promesse de mariage (L'Avare, V, sc. 5). Mais les éditions modernes, même celle de Despois et Mesnard, impriment donné. On lit également chez La Fontaine: Tous deux s’etoient entredonnés la foi (La Gageure des trois Commères, v. 309); les éditions modernes portent entre-donné , conformément à l’usage actuel. Cet usage remonte au commencement de la période classique. Desportes écrit: Ils se sont élus des rois; et Malherbe l’en blâme: »I1 faut dire, ils se sont élu des rois, parce que l’action va hors de l’élisant* ( Qïuvres , IV, 265). Cette manière de

voir, défendue avec empressement par les grammairiens du grand siècle, n’est généralement acceptée qu’au siècle suivant. L’usage moderne l’a reconnue sans restriction. Le participe est toujours invariable quand le pronom réfléchi est un régime indirect. Ex.: Elle s’est nui à elle-même. Ils se sont rappelé toutes ces vieilles histoires. Ils se sont offert des services. Elle s’est lavé les mains. Elles se sont promis de ne jamais ! abandonner. Elles se sont donné beaucoup de mal. Voilà ce que demande la syntaxe officielle. Cependant le parler populaire ou provincial admet: Je me suis faite un chapeau. C’est ce que je me suis dite. Cet usage se retrouve parfois dans la langue littéraire. Ex.: Quand elle l’avait pour la première fois entendu parler de ses idées sur la religion et la politique, elle avait été épouvantée et s’était promise de le convertir (A. Maurois, Ariel, p. 69). Il s’agit ici d’un lapsus évident.

5° Ajoutons que l’Arrêté ministériel du 26 février 1901 coupe court aux difficultés que présente l’application des règles concernant le participe passé des verbes pronominaux. Il admet dans tous les cas l’invariabilité absolue: »Pour le participe passé des verbes réfléchis, on tolérera aussi qu’il reste invariable dans tous les cas où on prescrit aujourd hui de le faire accorder. Ex.: Elles se sont tu ou tues; — les coups que nous nous sommes donné ou donnés «.

258. Verbes intransitifs. Ces verbes prennent comme auxiliaire soit être, soit avoir.

1° Si le verbe se conjugue avec être, le participe s’accorde avec le sujet. On disait au moyen âge: li reis est arrivez (ou arrivez est li reis). Ex.: Caiuz en est li cristals e li ors (Roland, v. 2296). Cette règle vit toujours: elle est arrivée, ils sont partis, etc.

2° Si le verbe se conjugue avec avoir, le participe reste invariable. On dit actuellement elle a couru, et tel était l’usage médiéval (comp. § 200).

Remarque. Molière a écrit: 11 vient de mourir tout à l’heure d’une foiblesse qui lui a prise (Malade imaginaire , III, sc. El). Le participe s’accorde ainsi avec le sujet de la phrase. Cet accord est généralement regardé comme une faute, et on a corrigé prise en pris. Cependant il faut remarquer qu’un pareil accord s’observe chez Pascal, Boileau et plusieurs autres auteurs, surtout avec le verbe paraître. Desportes a admis le même accord, mais Malherbe l’en blâme sévèrement.

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