ADVERBES DE COMPARAISON
10. Sur les comparaisons simples, il faut remarquer les points suivants:
1° On se sert ordinairement de l’adverbe comme. Ex.: Elle est aimable comme sa mère. Rien de délicieux comme un dîner d’amis. Rappelons quelques expressions toutes faites qui sont, pour le sens, de véritables superlatifs absolus: Doux comme un agneau. Sourd comme un pot. Muet comme une carpe. Fort comme un Turc. Fort comme la mort. Bon comme du pain. Faux comme un jeton. Au point de vue historique, l’adverbe comme a besoin de quelques explications. On avait dans la vieille langue deux formes de notre mot et deux fonctions différentes. A côté de com qui continue quomo, forme abrégée de quomodo, on avait corne qui représente quomo et (comp. verum et, simul et, dum et, etiam et, item et, etc.). Ex.: Si cum li cerfs s’en vait devant les chiens (Roland, v. 1874). Issi est neirs cume peiz ki est demise (ib., v. 1635). La forme brève a été éliminée à la fin du moyen âge par corne , comme. Cette forme peut parfois être renforcée par l’adverbe tout: Il s’est trompé tout comme moi.
Remarque. Bien des poètes se passent volontiers de l’adverbe comme; au lieu de recourir à une comparaison, ils établissent une identification; ce procédé peut être d’une grande force poétique. P. Verlaine s’en est servi d’une manière très heureuse; nous citerons les vers suivants: Je suis un berceau Qu’une main balance Au creux d’un caveau: Silence, silence (Sagesse).
2° Dans quelques cas, comme a été remplacé par que-, on disait autrefois autant comme , ainsi comme. Ex.: Peut-être que tu mens aussi bien comme lui (Corneille, Le Menteur , IV, sc. 7). On dirait maintenant aussi bien que lui. D’autre
part, on rencontre parfois dans la vieille littérature que au lieu de comme. Ex: Griselidis clere que ray (Guillaume Alexis, Œuvres Poétiques, I, 311).
3° Actuellement on se sert aussi de ainsi que. Ex.: L’aéroplane glisse par les airs ainsi qu’un oiseau. On trouve également de même que , tel que. Ex.: Et la peau grésilla, puis se fendit de même Qu’un fruit mûr (Leconte de Lisle, L’Holocauste). Il errait Tel qu’un homme étouffant dans un air insalubre (L. Dierx, Lazare). Sur l’accord de tel que, abrégé parfois en tel, voir V, § 419.
11. Pour exprimer une comparaison d’égalité, on se sert en français moderne de aussi . . . que, si .. . que, autant . . . que, tant . . . que. Ex.: Elle est aussi aimable que sa sœur. Elle est aussi belle que bonne. Il a autant de livres que son frère. Elle n’est pas si aimable que sa sœur. Il n’a pas tant de livres que son frère. Voici quelques renseignements de détail sur le développement des comparaisons d’égalité:
1" Autresi < altresi (composé de altre et si-, comp. altretel, V, § 418,2) est propre à la langue médiévale; il était suivi de com(e) ou de que. Ex.: Si l’encaeiiient altresi corne un urs ( Roland , v. 1827). Je m’en vois monter autressi Com vous ferez, sanz dire mot (MND, IV, v. 631). La bouce avoit fresce et novele Autresi que une pucelle ( Blancandin , v. 482).
2° Aussi est probablement une formation française. Le mot n’apparaît qu’au XIIe siècle, et il remplace autresi, comme autel et autant remplacent autretel et autretant-, le point de départ de cette substitution curieuse est peut-être à chercher dans des tournures telles que au moins, au plus, au mielz, au plus bel, etc. On disait dans la vieille langue aussi com(e) et aussi que. Ex.: Revint Erec de pasmeisons Aussi cou li hon qui s’esvoille (Erec, v. 4855). Mais aussi cou my devancier Feray, ou mieulx (MND, III, v. 680). Si lui prioit que il gardast bien son serement, aussi que le roy de France vouloit le sien garder (Chronique de Normandie, 8). C’est la tournure aussi . . . que qui l’emporte. Dans la langue moderne, elle s’emploie devant les adjectifs, les participes et les adverbes. Ex.: Il travaille aussi assidûment que son frère. Il est aussi bête que paresseux. On trouve également aussi dans une
phrase négative: Ton frère n'est pas aussi appliqué qu autrefois ; mais si est plus usité, quand le tour est négatif. Comp. encore les deux phrases suivantes: Vous le désirez, et moi aussi, et: Vous ne le désirez pas, ni moi non plus. Au XVIIe siècle, aussi se trouve souvent dans la proposition négative: Comme elle ne souhaite pas l’estime des hommes, elle ne craint pas aussi leur mépris (Massillon). Mais n'allez point aussi, sur les pas de Brébeuf, . . . (Boileau, Art Poétique, I, v. 98). Et moi je ne sais pas, Madame, aussi pourquoi On vous voit, en tous lieux, vous déchaîner sur moi (Molière, Misanthrope, v. 991).
3° Ainsi, en vfr. aussi einsi, ensi, eissi, issi, d’origine douteuse pour la première partie. On disait autrefois ainsi com(e) et ainsi que. Ex.: Qui est ele? — La bele Iseut: Einsi se vest con cele seut (Beroul, Tristan, v. 3776). Li lous chisoient estormi Des cops ensi corne endormiz ( Ysopet de Lyon, v. 2751). De nos jours, ainsi que ne s’emploie plus de cette manière; il est devenu synonyme de comme.
4° Si (lat. sic). On employait au moyen âge la combinaison si com(e ). Ex.: Asne est fols par nature Si cum dit escripture (Ph. de Thaon, Bestiaire, v. 81). En français moderne, si s’emploie dans les propositions négatives devant les adjectifs, les participes, les adverbes. Ex.: Je ne suis pas si naïf que tu crois. Jamais rien ne lui avait paru si beau. Il ne se plaint pas si fortement que vous. Dans le cas où il ne s’agit pas d’une comparaison, mais d’une indication d’intensité et de grandeur, si . . . que s’emploie régulièrement dans les phrases affirmatives: il est si éloquent qu'il enchante tout le monde. Il introduit alors une conséquence. Devant un participe passé d’un verbe actif employé comme adjectif, si peut être remplacé par tant: Enfin l'heure tant désirée sonna. Comp. § 7,h.
5° Autant s’emploie dans les propositions affirmatives ou négatives devant les substantifs et les verbes. Ex.: Il a autant de chevaux que vous. Elle n'a pas autant d'admirateurs que sa sœur. Il peut aussi s’employer avec les adjectifs, mars à condition de ne pas les précéder immédiatement: Je suis autant que vous curieux de le savoir. Je suis certain quelle est bonne autant que belle. Au grand siècle autant (que) pouvait précéder l’adjectif. Ex.: Votre belle âme est haute
autant que malheureuse (Corneille). Un jour autant heureux que je l’ai cru funeste (Racine).
6° Tant s’emploie dans les propositions négatives, devant les substantifs et les verbes. Ex.: Il n'a pas tant d'amis que son père. Elle n’a pas tant dansé que sa sœur. Dans le cas où tant . . . que n’indique pas une comparaison, mais une conséquence, il s’emploie aussi dans les phrases affirmatives: Il a acheté tant de livres qu’il ne pourra jamais les lire. Il a tant couru qu’il est tout en nage. Quand on renverse l’ordre naturel des propositions, tant introduit la causale placée après la principale (qui formule la conséquence): Il n’ose parler, tant il est timide. Signalons enfin l’emploi de tant que (= autant que ) dans la locution figée tous tant que nous sommes.
12. Pour exprimer une comparaison d’inégalité (infériorité ou supériorité), on emploie surtout les adverbes plus, moins, autrement, davantage. Ex.: Elle est plus aimable que sa sœur. Elle est moins belle que bonne. Il a plus de livres que son frère. Plus fait douceur que violence. Il ne fait pas autre chose que cela. Il parle autrement qu’il ne pense. Pour la vieille langue, il faut aussi rappeler mais (lat. ma gis); on trouve encore dans Villon l’expression ne moins ne mais, et cet emploi primitif survit encore dans plusieurs parlers du centre de la France, où l’on entend par ex.: Il g en a mais d’un qui m’ont dit cela; il en est de même en normand. Voici maintenant quelques remarques sur les rapports entre les deux termes de la comparaison:
1° En latin, le second terme d’une comparaison d’inégalité se construisait de plusieurs manières différentes; une seule paraît être restée en roman. On disait: Lingua Graeca locupletior est quam Latinci ; on dit actuellement en français: La langue grecque est plus riche que la latine. La construction des deux propositions est apparemment la même; il faut seulement noter que le lat. quam a été remplacé par que, qui primitivement semble avoir introduit une proposition de comparaison complète: La langue grecque est plus riche qu’on ne croit.
2° L’ablatif de comparaison a disparu et on a recouru à la préposition de: major Scipione a cédé la place à major de Scipione. Cette construction se continue dans les langues
romanes. On disait en vieux français plus sage de Salomon, plus fort de moi, etc.; on dit encore plus de cent francs (voir plus loin § 89).
3° Les limites entre les différentes formes de comparaison sont assez flottantes, et c’est pourquoi on constate, surtout pour la vieille langue, une certaine confusion dans l’emploi des particules comparatives; pour les exemples, voir V, § 31,8.
4° Il faut enfin remarquer qu’on s’est servi, dans la vieille langue, de sur comme terme de comparaison. On disait ainsi sur ( dessus ) toutes la plus bele, au lieu de plus bele que toutes. Ex.: Beaux et bien faits sur tous leurs compagnons (La Fontaine, Fables, V, n° 18). Cet emploi est fréquent chez La Fontaine.
5° Parfois la comparaison est incomplète et le premier terme fait défaut; on omet surtout autre ou autre chose, et le que comparatif acquiert par là le sens de ‘si ce n’est’. Fx. : Puis-je former que des souhaits (Molière, L’Avare, IV, sc, 1). Eh! qui connaît que vous les beautés (La Fontaine, Fables, VII à Montespan). Que peut-il faire que de prier le ciel ( ib ., VII, n° 3).
13. Davantage, autrefois écrit d'avantage, remonte au moyen âge; il signifie d’abord ‘à un plus haut degré’, et de ce sens se tire naturellement celui de ‘plus sûrement’, ‘inévitablement’, comme dans le passage suivant de Froissart, cité par Littré: Seigneurs, le fuir ne nous vaut rien; et si nous fuyons, nous sommes perdus davantage. Pour le développement postérieur de ce mot, il faut remarquer ce qui suit:
1 0 Au temps de la Renaissance, davantage prend le sens de ‘plus’ et devient ainsi un véritable adverbe. Ex.: Il vault mieulx plourer moins et boyre d’advantaige (Rabelais, Pantagruel, II, 3). Il a gardé ce rôle jusqu’à nos jours et s’emploie encore pour indiquer une comparaison avec un ternie précédent: Madame X. est belle, mais sa fdle l’est davantage. Comme adverbe de quantité, il peut être suivi d’un substantif introduit par de. Ex.: Il y a davantage de surveillance (Zola, Fécondité). Cet usage remonte haut; on le trouve déjà dans Malherbe, qui a écrit: Il demande à ses jours davantage de terme. Tous les puristes contemporains blâment cet usage.
Dans certains cas, davantage s’emploie de préférence à plus ; c'est après en et en combinaison avec chaque et à mesure que. Ex.: Elle ne l’en aima que davantage (G. de Maupassant, Contes de la Bécasse, p. 139). De plus en plus poussé à déserter chaque jour davantage sa maison (Zola, Fécondité, p. 305). Les rapports du ménage se gâtaient davantage à mesure que les époux perdaient l’espoir d’avoir un enfant (ib.). On trouve quelques exemples très rares d’un emploi prédicatif de davantage au sens de ‘plus nombreux’. Ex.: Que ceux qui sont davantage se montrent (Zola, Fécondité, p. 544). Cet usage semble venir de la langue parlée.
Remarque. Davantage a quelquefois la valeur d’un superlatif au sens de ‘le plus’. Ex.: Mais entre toutes les fées qui la chérissaient Tulipe l'aimait d’avantage (Perrault, Contes). Comp. II, § 464.
2° Davantage, devenu synonyme de ‘plus’, est pourvu de ses fonctions syntaxiques, et il s’emploie dans les comparaisons complètes suivi de que. Ex.: Je crain que, se dispensans peu à peu, ils n’en viennent là en la lin, de ne se soucier du crime de lese majesté divine d’avantage que les autres (H. Estienne, Deux dialogues, II, 162). On trouve davantage que chez Calvin, La Boëtie, Lanoue, Amyot, Malherbe et tous les classiques jusqu’à Voltaire. Ex.: Dieu n’aime donc pas davantage la vertu, la pudeur . . . que l’impudicité (Massillon). Les grammairiens modernes ont décidé, on ne sait pas bien pourquoi, qu’il ne fallait pas dire davantage que, et l’auteur qui se sert de ce tour est par eux accusé de bousculer la syntaxe. Pourtant davantage que est bien français, et il a si peu vieilli qu’il est employé tout à la fois par le peuple et par les meilleurs écrivains contemporains, soit avec les éléments séparés, soit avec les éléments soudés. Ex.: Il n’est pas de question qui ait passionné davantage l’opinion publique que celle du Masque de Fer (Funck-Brentano, Légendes et Archives de la Bastille, p. 85). Elle causait peut-être davantage que les deux autres (Loti, Les désenchantées, p. 181).