‹ Grammaire historique de la langue françaiseChapitre 41 sur 97 · B. SENS ET EMPLOI · texte numérisé non relu

B. SENS ET EMPLOI

259. En latin, le participe avait ordinairement une valeur passive: miles inlerfectus; elle a été conservée en roman: fr. un soldat tué , it. un soldato ucciso, esp. un soldado matado. Cependant, il faut remarquer que le participe passé a beaucoup perdu de sa valeur propre et que, très souvent, il n’exprime pas une idée passive.

1° Dans les temps composés des verbes actifs, le participe passé a perdu toute valeur passive. On dit j’écris une lettre et de même j’ai écrit une lettre; dans cette dernière phrase, ai écrit fonctionne tout comme écris: les temps composés ont la même valeur active que les temps simples.

2° Il en est de même du participe des verbes intransitifs et pronominaux; il n’y a rien de passif dans elle est restée seule à la maison, elle est arrivée, elle a couru, la maison s’est écroulée. Le participe passé de ces verbes fonctionne comme un adjectif au sens actif: un bail expiré, une femme évanouie, une fille repentie. Cette propriété s’est étendue au participe des verbes réfléchis: une femme décidée, un homme résolu, un garçon appliqué.

3° Le participe d’un verbe transitif s’emploie couramment comme adjectif au sens passif: une maison démolie, un enfant trouvé, un homme ruiné, un trésor caché. Le participe de beaucoup de verbes intransitifs ne s’emploie pas comme adjectif. Ex.: menti, dormi, toussé, etc. Il faut cependant remarquer que, dans la vieille langue, les participes des deux groupes de verbes s’employaient d’une manière attributive avec un sens actif: ainsi menti prenait le sens de ‘mensonger’, etc. En voici quelques autres exemples: Connu, qui connaît, savant. Ex.: Pois a pris li dus un message, Un moine enleçoné et sage, Bien conëu e enseignié ( Roman de Rou, III, v. 7137). Osé, qui ose, hardi. Ex.: Moût par es baude et osee Quant me tols mon ami ( Romanzen und Pastourellen, III, 49, 31). Oublié, qui oublie, distrait, qui a perdu la tête. Ex.: Tenoient pour sot et pour oublié lor signour (Jehan de Condé, I, 64, v. 39). Sauvé, qui sauve. Ex.: Onques ne trouvai cor, par le Vierge sauvée, Qui me fesist dangier ( Bastart de Bouillon, v. 3495). Pour la langue actuelle, rappelons les participes suivants: assermenté, avisé, caché, conjuré,

couru, dissimulé, entendu, juré, malavisé , osé, passionné. Ex.: Un fonctionnaire assermenté (qui a prêté serment au gouvernement). Un homme caché (qui cache ses pensées comme un cachottier). Un médecin juré (qui a prêté serment). Un conseiller dissimulé (qui cache ses sentiments). Un ton sage et entendu (un ton qui entend, qui comprend parfaitement). Quant à couru, on lit dans le » Nouveau Dictionnaire universel de la Langue Française« par P. Poitevin (1860): »M. de Barante a employé ce mot dans le sens de ‘qui court’ ‘qui se précipite’: Je ne pouvais prétendre ôter le caractère de précipitation à des jugements portés à la hâte, à un style couru au hasard. Ce participe ne doit pas se prendre dans cette acception. « En dépit de l’admonition de Poitevin, plusieurs auteurs postérieurs se sont servis de couru dans le même sens. Ex.: Dès que ce fut ajouté au bas de la page d’une écriture courue, elle se leva (P. Loti, Pêcheur d' Islande, p. 26). Le phénomène signalé se rencontre aussi en espagnol, où par ex. arrepentido, bebido, divertido, leido présentent un sens actif à côté du sens passif.

4° Dans plusieurs cas, il est douteux s’il faut attribuer un sens passif ou un sens actif au participe passé; ainsi dans une femme habituée au travail, habituée peut se comprendre de deux manières absolument différentes; ou bien: que l’on a habituée au travail, — ou bien: qui a pris d’elle-même l’habitude du travail.

260. En français, le participe passé n’a gardé qu’en partie son sens temporel: il se rapporte tantôt au passé, tantôt au présent. Dans son »Art poétique«, Boileau, en parlant de Juvénal, s’écrie: il brise de Séjan la statue adorée (II, v. 162). Ici adorée a le sens du lat. adorata, qui avait été jadis adorée (cf. le texte latin : Ardet adoratum populo caput). Mais si je dis une femme adorée, le sens est tout autre, il se réfère au présent: l’expression citée ne se rapporte pas à une femme qui autrefois a été adorée, mais à une femme qui l’est maintenant. Nous avons déjà examiné cette question en parlant du passif (§ 195).

261. Il est à remarquer que les participes passés employés comme substantifs se comportent, au point de vue syntaxique,

comme leurs verbes (comp. § 69); on dit non seulement il a été condamné à mort , mais aussi un condamné à mort. Ex.: Les vaincus de la vie (Richepin, Le cadet, p. 41). Une découragée de la vie (P. Loti, Les Désenchantées, p. 260). Jacques, sans être un affolé de la vie parisienne (A. Lichtenberger, Petite Madame, p. 72). Dans l’invisible essaim des condamnés à naître (Sully Prudhomme, Vœu). Du moins ne s’y sentent ils plus les emmurés des eaux (A. Le Braz, Le gardien du feu , p. 3). É. Verhaeren a intitulé un de ses recueils de poésie »Les apparus dans mes chemins* (1891). Ce même phénomène s’observe aussi en espagnol, où l’on peut dire los condenados a penas aftictivas o correccionales.

262. Le participe peut s’employer en construction absolue. Ex.: La leçon finie, on est allé s'amuser. La maison écroulée, le constructeur fut arrêté. Ces observations faites, elle se retira. Cette construction rappelle l’ablatif absolu latin qui s’emploie dans hostibus victis, hoc facto, etc. Elle remonte assez haut et était beaucoup employée au temps de la Renaissance. Ex.: Vespres ouyes allèrent soupper (Marguerite de Navarre, Heptamêron ). Il faut noter que, dans ces constructions absolues, le participe passé garde sa valeur temporelle.

Remarque. On trouve parfois au XVe siècle une construction curieuse qui admet la présence d’un infinitif devant le participe passé absolu. Ex.: Le conte de Lencastre dit comme, eulx estre arrivez en Espaigne, en parlèrent au roy et à la royne ( Jehan de Paris, p. 25). Estre arrivé, Jehan de Paris, entre les deux roys d’Espaigne et d’Angleterre, entrèrent en la salle (ib., p. 103). Ce tour dure encore au XVI' siècle.

268. Le participe passé d’un verbe intransitif peut s’employer sans auxiliaire à la manière d’un adjectif; il exprime le temps, la cause ou une hypothèse.

1° Temps, et généralement le passé. Ex.: Revenus chez eux, ils oublièrent toutes les difficultés du voyage. Parvenue au rendez-vous, elle ne trouva pas son ami. Rentrée à l'hôtel, elle se coucha tout de suite. Rentrée à l’hôtel, vous vous coucherez tout de suite. On peut ajouter une fois. Ex.: Une fois partie, elle n’avait plus de regrets. Une fois établi là-bas, vous nous oublierez.

2° Cause. Ex.: Habitués à se reposer sur la tante de

toutes les choses du ménage, ils n’entendaient rien au gouvernement d’une maison (A. Theuriet; cf. Brunot, La pensée et la langue , p. 818).

3° Hypothèse. Ex.. Et cette femme favorisée du sort, placée autrement, eût sans doute agi différemment (Gautier, Jeune France, p. 10).

Remarque. Le participe se rapporte régulièrement au sujet de la proposition. Les poètes n’ont pas toujours respecté cette règle, comme le montreront les citations suivantes: Dans le marais entrés, notre bonne commère S’efforce de tirer son hôte au fond de l’eau (La Fontaine, Fables, IV, n° 11). Percé du coup mortel dont vous m’assassinez, Mes sens par la raison ne sont plus gouvernés (Molière, Le Misanthrope, v. 1311). Exilé sur le sol au milieu des huées, Ses ailes de géant l’empêchent de marcher (Baudelaire, L’Albatros). De telles constructions se rencontrent rarement chez les prosateurs. Ex.: Elle s’échappait la nuit, et, parvenue au rendezvous, Théodore la torturait avec ses inquiétudes et ses instances (Flaubert, Un cœur simple, p. 11). Il y a dans ce dernier passage une équivoque qui n’existe pas dans le vers de Baudelaire.

264. Quelquefois un substantif se trouve construit avec le participe passé, »de telle sorte qu’on doit moins entendre par cette désignation la personne ou la chose elle-même mise dans un certain état, que l’action accomplie sur le sujet et exprimée par le participe« (Madvig). C’est ainsi qu’on dit les Maures défaits au lieu de la défaite des Maures. Une telle tournure était générale en latin: ab urbe condita, post bellum Punicum perfectum, ante Christian natum. Nous la retrouvons en français:

1° Dans la langue médiévale elle s’observe dans une expression telle que ciinz le soleil levé (avant le lever du soleil); mais elle n’était pas beaucoup employée.

2° Elle est surtout propre au grand siècle; les poètes classiques et Bossuet s’en servent souvent, probablement sous l’influence des auteurs latins. Ex.: Après mon père mort, je n’ai point à choisir (Corneille, Le Cid, v. 1208). Après la mort du Comte et les Mores défaits (ib., v. 1523). Là, on célébra Rocroi délivré (Bossuet, Coudé). Que dès les premiers vers l’action préparée Sans peine du sujet aplanisse l’entrée (Boileau, Art poétique, III, v. 27).

3° Les auteurs modernes se servent encore de cette tournure. Ex.: L’échafaud relevé fut une violence faite au roi (V. Hugo,

Les Misérables, IVe part., 3). Le grand bruit de l’Empire écroulé remplissait encore les oreilles (Daudet, Souvenirs, p. 29). Si l’on s’attardait une heure, c’était sûrement la ligne de retraite sur Belfort coupée (Zola, Débâcle, p. 27). Les auteurs modernes trouvent dans ce procédé de style un moyen intéressant d’éviter l’abstraction et de peindre plus vigoureusement.

4° Elle vit aussi dans le parler populaire. M. F. Brunot rappelle une réclame affichée dans Paris et dont voici le texte: Les couverts lavés à la saponite évitent la contagion ( La pensée et la langue, p. 208).

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