‹ Grammaire historique de la langue françaiseChapitre 42 sur 97 · IMPERATIF · texte numérisé non relu

IMPERATIF

265. Voici d’abord quelques remarques générales sur l’impératif:

1° Le français n’a conservé qu’une seule forme de l’impératif latin, celle du singulier: canta > chante; vide > voi, vois; veni > vien, viens. Pour le pluriel, on a eu recours au subjonctif; chantons - chantez, voyons - voyez, venons - venez sont en effet les formes primitives du subjonctif, remplacées ellesmêmes plus tard par des formes en -ions, -iez (II2, § 136,2). Dans les verbes avoir, être, savoir, vouloir, toutes les formes de l’impératif sont empruntées au subjonctif (II 2, § 155). C’est également à l’aide du subjonctif qu’on a créé une troisième personne de l’impératif (§ 268, 3).

2° Dans la vieille langue, l’impératif était souvent précédé de car, qui fonctionnait comme adverbe et servait, tout comme de nos jours donc, à exprimer l’impatience ou l’encouragement. Voici quelques exemples littéraires qui montrent l’emploi de l’impératif avec ou sans car : Li reis cumandet un soen veier Basbrun: »Va, sis pent tuz a l’arbre de mal fust« (Roland, v. 3953)1 Faites la guer cum vos l’avez enprise, En Sarraguce menez vostre ost banie, Metez le sege a tute vostre vie, Si vengez cels que li fels fist ocire (ib., v. 210 — 214). Dist Pinabel: »Tierri, car te recreiz« (ib., v. 3892). Seignor, fait-il, escoltez (Villehardouin, § 41). Roïne nete et pure, Quar me pren en ta cure Et si me medecine (Rustebuef, II, p. 100). Baron, dist li ainznez, et qar me consoilliez ( Chanson des Saxons, II, 96). Dont s’escria li filz au conte Cui ceste parole abeli: Bele, quar balez, je vous en pri, Et je vous ferai le virenli (La chastelaine de Saint Gille, v. 234 — 35). Fix, car pren les armes et monte u ceval e defen te tere e aïues tes homes e va a l’estor (Aucassin et Nicolete, 8,15). L’emploi

»exhortatif« de car remonte peut-être au latin classique; en tout cas on trouve chez Virgile quare âge et quare agite. Mais, il se peut aussi qu’il se soit développé spontanément en France. Car, dont le sens primitif est à peu près ‘c’est pourquoi’, a dû se rapporter à quelque chose qui précède. Nous en trouvons peut-être une trace dans le passage suivant; Dist Oliver: »Paien unt grant esforz ; De noz Franceis m’i semblet aveir mult poi! Cumpaign Rollant, kar sunez vostre corn, Si l’orrat Caries, si returnerat l’ost« ( Roland , v. 1049 — 1052). Peu à peu le rapport de cause à effet exprimé par car s’est effacé et il a pu s’employer d’une manière indépendante. L’usage moderne ne connaît pas le car exhortatif; il n’a pas survécu au XIVe siècle; c’était un élément qui se trouvait surtout chez les poètes, moins souvent chez les prosateurs.

266. Sujet. Nous avons vu que l’infinitif (§ 213), le participe présent et le gérondif (§ 240 et 241) et le participe passé (§ 262) étaient parfois accompagnés d’un sujet. Il en était de même de l’impératif dans la vieille langue. Ex.: E! reis celestes, tu nos i fai venir (St. Alexis, v. 335). Dites, nel vos celez ja ( Cligès , v. 1606). Tu garis hui mon cors (Aiol, v. 6891). E saches tu que il te reprovent le grant servise que il font fait (Villehardouin, § 213). Tu sois le bien venu sur ces belles campagnes (Garnier, Les Juives, v. 571). On dit maintenant: viens, va, fais-le, va-t-en, viens-t-en, viens-nous-en (V, § 31,3), buvons, buvez, allons, allez, allons-nous-en, allezvous-en, etc. L’absence d’un sujet est toute naturelle; pourtant, dans les cas où la personne doit être désignée, on se sert d’un nom en apostrophe, d’un »interpellatif« : Venez, Jean! Toi, viens près de moi!

267. L’impératif forme un énoncé indépendant. Ex.: Mais, mon petit monsieur, prenez-le un peu moins haut (Molière, Misanthrope, I, sc. 2). Telle est la règle aujourd’hui et telle était la règle générale d’autrefois. Il faut cependant remarquer ce qui suit.

1° Dans la vieille langue, l’impératif se rencontre parfois dans une proposition subordonnée après un verbe de volonté, »de sorte que ce qui a d’abord l’air d’une proposition objective prend ensuite, par l’anacoluthe, la forme d’un ordre di-

rect« (A. Tobler). Ex.: Je te requier qu’en guerredon D’un de ces cierges me fai don (G. de Coincy, Miracles, 316, 42). Je le commant Que tu quanque cist sarrazins te donra, char, poissons et vins, Boif et mengüe (Méon, Nouveau Recueil, II, 283, 147). Por dieu te pri ... Qe en l’estor hui seul ne me guerpis ( Raoul de Cambrai, v. 2652). Cette construction, qui ne manque pas d’une certaine énergie, paraît remonter assez haut dans le parler vulgaire. Nous renvoyons au verset suivant de l’évangile selon Saint Luc: Primus dixit ei : villam emi, et necesse habeo exire, et videre illam; rogo te habe me excusalum (XIV, v. 18).

2° Dans la vieille langue, on employait aussi l’impératif après la conjonction consécutive si que. Ex.: Nous avons touz cause de joie: Si que chantez tant c’on vous oie (MND, XXVII, v. 2121). Une anacoluthe correspondante se trouve dans la langue moderne après c’est pourquoi. Ex.: C’est pourquoi, leur dit l’Hirondelle, Mangez ce grain (La Fontaine, Fables, I, n° 8). C’est pourquoi, faisons la guerre (Daudet, Évangéliste, p. 72). Il faut bien savoir qu’actuellement cest pourquoi fonctionne comme une sorte de conjonction de coordination, et laisse par conséquent le libre usage du mode.

3° Dans la vieille langue, l’infinitif négatif s’employait comme un impératif négatif, et cet infinitif se trouvait souvent sous la dépendance d’une proposition principale contenant surtout un verbe de volonté. Ex.: Ceste corone de Jesu la te vié, Filz Looïs, que tu ne la baillier ( Couronnement Louis, v. 86). Garde que trop ne te liaster ( Chastoiement , II, 346). Garde ne demorer tu pas ( Ivain , v. 734). Comp. § 268,4.

268. Un ordre ne s’exprime pas toujours à l’aide de l’impératif. Ce mode est remplacé de différentes manières, et l’explication en est souvent facile à trouver. Nous rappellerons seulement que, dans beaucoup de cas, l’emploi de l’impératif peut avoir quelque chose de brutal ou de peu poli; c’est pourquoi l’ordre est volontiers remplacé par une prière, un désir, une question ou atténué d’une autre manière. Ce sont là des procédés de politesse ou d’euphémie demandés par la société.

1° Un ordre peut être exprimé à l’aide d’une locution interrogative; dans ces locutions, on ne sent presque plus l’interroga-

tion, et elles sont le plus souvent suivies d’un point d’exelamation. Ex.: Veux-tu te taire! Voulez-vous rester tranquilles! Vas-tu te taire? Ne vas-tu pas te taire? Te tairas-tu?

2° Le futur remplace quelquefois l’impératif; c’est un procédé de politesse ou de déférence. Au lieu de dire: Priez le concierge de monter à l'instant même, on dit: Vous prierez le concierge de monter à l’instant même. C’est une sorte d’impératif atténué. Mais on se sert aussi du futur quand il s’agit d’exprimer un commandement absolu: Tes père et mère honoreras. Comp. § 289.

3° Nous avons déjà mentionné (§ 265, i) que les formes du pluriel de l’impératif français appartiennent primitivement au subjonctif. Nous ajouterons ici que, jusqu’à l’heure présente, le subjonctif a souvent remplacé l’impératif. Citons, pour la vieille langue, les exemples suivants : Et se volés eskiever ce tonnent, Dont vous faciès batisier erroment, Si recevés le bautesme avenant ( Huon de Bordeaux, v. 5725). Ne dire ja mes tel oiseuse, Ne ja mes devant moi ne vaignes ( Ivain , v. 1715). Cet usage s’est tout à fait perdu. Dans la langue moderne, le subjonctif s’emploie exclusivement dans les cas où il s’agit de la troisième personne, rarement de la première (cf. §301). Ex.: Qu'ils s’en aillent! Qu'il sache qu’il sera puni! Qu elle sorte , et quelle revienne vite! Que je ne te voie plus! Le subjonctif peut se combiner avec l’impératif. Ex.: Fermez la porte, dit-il au planton. Et qu’on nous laisse tranquilles un instant (G. Duhamel, Les Sept dernières Plaies, p. 100).

Remarque. Ce subjonctif (optatif) impératif a parfois la valeur d’une proposition conditionnelle. Ex.: Qu’il se mette à chanter, tout le monde se tait. On na plus d’argent chez nous; qu’une maison brûle, on ne la reconstruit pas. Comp. § 368,i.

4° Dans la vieille langue on trouve sporadiquement l’imparfait du subjonctif employé comme un impératif. Ex. : Mais faites une chose que je vos dirai: demoressiez trosque al marc, et je vos alongeroie vostre estoire de la feste saint Michel en un an (Villehardouin, § 195). Lez un monstier me faitez un ostel, Une fenestre m’i faitez compasser Et pain et eve m’i feissiez donner ( Jourdain de Blaivies, v. 2362). Le sens impératif de l’imparfait du subjonctif dérive de l’emploi conditionnel de ce temps dans un passage tel que: Sire, dist

Kr. Nyrop: Grammaire. VI. 18

il, s’il vous venoit en gre, Pardonnissiez Gérait de mauvaisté (H uon de Bordeaux , v. 10347).

5° La langue moderne se sert parfois de linfinitif pour exprimer un ordre atténué ou une défense. Cet emploi se trouve surtout dans des formules de différentes sortes, dans des avertissements publics, dans des proverbes, etc. Ex.: Traduire le texte ci-dessus en italien. Mettre dans une casserole un peu de beurre, laisser roussir. S’adresser au concierge. Voir à la dernière page. Ralentir. Bien faire et laisser dire. Comment expliquer cet emploi? On a supposé que dans les formules citées, qui présentent toutes un certain caractère impersonnel, on a choisi le mode le plus général. C'est très douteux. Ce qui est sûr, c’est que, dans le langage des enfants, l’ infinitif joue un très grand rôle et fonctionne souvent comme impératif. O. Jespersen l’explique comme une sorte d’»écho«: les enfants imitent le parler des grandes personnes dans lequel un infinitif régi par un verbe précédent vient souvent en dernier lieu; ils n’entendent et ne perçoivent que l’infinitif, et c’est pourquoi ce mode joue un si grand rôle dans leur langage et s’adapte à toutes les fonctions. Mutatis mutandis, le tour voir à la dernière page pourrait s’expliquer comme une sorte de »réplique« abrégée de il faut voir ci la dernière page.

Remarque. L’emploi impératif de l’infinitif se retrouve en hispano-roman ; on dit par ex. en espagnol: jCalIar! jCallarse! jObedecer! j Dirigirse para los pedidos al secretario! / Restar 200 de 250! Un emploi correspondant de l’infinitif affirmatif s’observe aussi, mais moins souvent, en italien. Du reste, notre phénomène remonte très haut et apparaît déjà dans le latin vulgaire.

6° Un ordre négatif, une défense, s’exprimait souvent dans la vieille langue à l’aide d’un infinitif. Ex.: Sire cumpainz, amis, nel dire ja ( Roland , v. 1113). Damnes Deus pere, n’en leissier hunnir France (ib., v. 2337). Ha! vassaux, fet il, conquis m’as. Merci! Ne m’ocirre tu pas ( Erec , v. 993). Se li rois te parolle, de rien ne l’araignier ( Orson de Beauvais, v. 3081). Vous dictes vray, et n’en parler A personne qu’il soit, vivante (MVT, v. 31285). L’infinitif prohibitif était souvent combiné avec un impératif ou un futur. Ex.: Ne me mentir, mais di moi vérités ( Aliscans , v. 6878). Tort ne luxure ne pechié ne mener, Ne traïson vers nului ne ferez ( Coronn .

Looïs, v. 65 — 66). L’usage d’un infinitif prohibitif ne s’est pas tout à fait perdu: la langue parlée connaît des expressions telles que: (Ne) pas faire cela. (Ne) pas jurer. L’emploi de l’infinitif prohibitif s’explique tout comme celui de l’infinitif positif; ainsi ne pas jurer se détache très naturellement de je vous prie ( demande , dis, conseille ) de ne pas jurer.

Remarque. En italien, un ordre négatif s’exprime à l’aide de l’infinitif dans le cas où il s’agit de la deuxième personne du singulier. Ex.: Non ridere! Non lo toccare! Non parlarmene! Non lasciarii prendere! Non e.ssere sgarbato! Non dir queste cose! Le même phénomène s’observe en espagnol. Ex.: j No correr ! jNo mentir! jNo alborotar !

7° Il faut enfin remarquer que, dans la vieille langue, un infinitif prépositionnel s’employait souvent au lieu de l’impératif; on disait or du gaber , or du bien faire, or du chanter, etc. Cet emploi s’explique peut-être par une ellipse; il faut sous-entendre pense, pensez, ou pensons. Notez du reste que le verbe s’y trouve parfois. Ex.: Or vous proi, dame, du bien faire pensés ( Huon de Bordeaux, v. 2805).

8° Un ordre peut être donné, sans l’aide d’un verbe, par une exclamation quelconque, un substantif, une interjection, une onomatopée, etc. : Silence! Paix! Ferme! Chut! En arrière! Dehors! Debout! Remarquez aussi les commandements militaires tels que: Arme sur l'épaule! Par fde à droite!

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