‹ Grammaire historique de la langue françaiseChapitre 43 sur 97 · GÉNÉRALITÉS · texte numérisé non relu

GÉNÉRALITÉS

269. Voici pour commencer quelques remarques sommaires sur la valeur de l’indicatif et du subjonctif:

1° L’indicatif est généralement le mode de la réalité, de la certitude. Il peut être affirmatif ou négatif: Il connaît mon frère. Il ne connaît pas mon frère. Il se trouve également dans les interrogations: Connaissez-vous mon frère'-? Il s’emploie dans les propositions subordonnées aussi bien que dans les principales: Il trahit ses amis. Je sais qu'il a trahi ses amis.

2° Le subjonctif est primitivement à regarder comme le mode de l’irréel, de la possibilité et de l’incertitude, et cette fonction lui est restée, dans beaucoup de cas, jusqu’à nos jours: Je doute qu’il soit venu. Il sert surtout à exprimer un désir, un souhait, un ordre et contient assez souvent une restriction qui limite la valeur générale de la principale: Je souhaite que vous soyez heureuse. Il veut que je le fasse. Néron est le premier empereur qui ait persécuté les chrétiens.

270. Sur l’usage qu’on a fait des deux modes, on peut faire les observations suivantes:

1° Au cours des temps, l’emploi de l’indicatif et du subjonctif a subi certains changements. On dit maintenant et on a toujours dit je sais qu'il est parti, mais je doute qu'il soit parti. Dans ces cas, l’emploi des deux modes correspond d’une manière exacte à la valeur générale qu’on leur attribue.

Mais, à côté des deux cas cités, il faut rappeler qu’on dit maintenant je crois qu'il est parti , tandis que l’usage d’autrefois demandait je crois qu’il soit parti. Ici, sans doute, c’est l’analogie qui a déterminé le changement de mode; car le sens des deux phrases paraît le même (cf. § 311).

2° Primitivement, l’indicatif a exprimé une plus grande certitude que le subjonctif; mais il est hors de doute que, dans la langue actuelle, les deux modes servent à exprimer, tantôt un fait réel, tantôt quelque chose d’irréel Dans plusieurs cas, l’emploi des deux modes est possible. On peut dire: Si vous croyez que je puis vous être utile. Ici la phrase conditionnelle veut dire à peu près: puisque vous pensez, etc., et il s’agit, en effet, de quelque chose de sûr et de certain. Mais on peut aussi dire: Si vous croyez que je puisse vous être utile, et dans ce cas il y a dans l’idée un caractère douteux et problématique. Comp. § 310, i et § 312.

3° Le subjonctif jouait autrefois un plus grand rôle que maintenant, et actuellement son emploi est plus général dans la langue littéraire que dans la langue parlée. Rappelons ce qu’a dit M. Lucien Foulet à ce sujet: »Les puristes et les gens soucieux de très bien parler emploient dans la conversation plus de subjonctifs que les autres: il y a là une adaptation consciente, et parfois laborieuse, de la langue littéraire au parler de tous les jours« ( Syntaxe , § 220).

4° Le subjonctif n’a pas de futur. Dans le cas où un auteur désire indiquer de la manière la plus claire qu’il s’agit de quelque chose qui doit arriver, nous voyons qu’il recourt, soit au futur de l’indicatif, soit au conditionnel (futur dans le passé). C’est là un phénomène rare, mais qu’il importe tout de même de constater. Exemples littéraires: Il ne faut pas croire que jamais les peuples mettront dans leur reconnaissance ceux qui les nourrissent à côté de ceux qui les tuent (A. Karr, Les femmes, p. 276). Autrefois on mêlait les deux modes. Madame de Lafayette a écrit: Il ne fallait point qu’il s’emportât ni qu’il se plaignît, mais qu’il devrait conserver pour elle de l’estime et de la reconnaissance (La princesse de Clèves, p. 68).

271. Li dée de temps n’est exprimée ni dans l’infinitif ni dans le gérondif ou le participe présent: chanter et chantant

expriment des actions qui se rapportent indifféremment soit au présent, soit au passé, soit au futur. Il en est de même de l’impératif. Le participe passé se rapporte au contraire primitivement au passé, comme l’indique toujours le nom; mais dans beaucoup de cas, il a perdu cette valeur (cf. § 260). Quant aux modes personnels, l’idée de temps est fortement accentuée, et elle est indiquée à l’aide de formes spéciales très variées. Le subjonctif n’a de formes spéciales que pour exprimer le présent et le passé, tandis que l’indicatif exprime non seulement le présent et le passé, mais aussi le futur. Ce sont là ce qu’on appelle des temps absolus. Cependant, à côté de ces temps il existe aussi pour le passé et le futur des temps relatifs. Ex.: Il était parti quand j’arrivai. Je savais qu’il serait parti quand je viendrais.

Remarque. Dans la vieille langue l’imparfait du subjonctif servait à exprimer tantôt le »conjunctivus imperfecti«, comme dans le passage suivant: Or dëussies sanz nul séjour a Jhesucrist no Creatour Crier et plorer voz pechiez (Du chevalier au barisel, v. 95—98), tantôt le sconjunctivus pluscjuamperfecti« : Onques ne vout prendre moillier. Quar trop se cuidast avillier; S’a une famé fust mariz, Il cuidast bien estre honiz ( ib . v. 43 — 46).

272. Les formes verbales employées dans une phrase contenant des verbes coordonnés sont toujours au même temps: Il entre et va saluer le médecin. Il alluma sa pipe et s’en alla. Elle brodait et tricotait toute la journée. Une concordance des temps pareille s’observe aussi entre la proposition principale et la subordonnée: Je sais qu'il est malade. Je savais qu'il était malade. Les enfants jouaient pendant qu'il travaillait. Il craint qu’on ne le dise. Comp.: Je sais qu’il viendra. Je savais qu’il viendrait. Cet usage ne s’est fixé qu’après la Renaissance. Dans la vieille langue, on constate une grande indécision dans l’emploi des temps, et les auteurs passaient sans hésiter du présent au passé simple ou à l’imparfait, et vice versa. Nous citerons la strophe suivante de la Vie de St. Alexis: Dreit a Lalice, co fut citet molt bele, Iluec arrivet sainement la nacele. Donc en eissit danz Alexis a terre; Mais ço ne sai coin longes i converset: Ou qued il seit de Deu servir ne cesset (v. 81 — 85). Cet usage se conserve jusqu’au commencement du XVIIe siècle. Ex.: Atant se partent et errerent ( Guillaume de Paterne , v. 9557). Quant li paumiers

Tentent, pitié l'en prist ( Aiol , v. 1586). L’escu li fant, Tauberc li desronpit ( Mort de Garin, p. 247). Et maintenant traient a la terre ferme ... et pristrent port devant un palais (Ville hardouin, § 134). Et quant li rois vit qu’i les ocioit, il le prent par le frain et dist ( Aacassin et Nicolete, 32,9). Monseigneur part et tout le beau pas s’en retourna à son hostel ( Cent nouvelles nouvelles , I, 19). Monseigneur ne cela guères à la belle meschine le grant bien qu’il lui veult (ib., I, 90). Il se deffit des liens qui le tenoyent au berceau un des bras, et vous prent ladicte vache par dessoubz le jarret et luy mangea les deux tetins et la moytié du ventre (Rabelais, I, IV). Sa potée de lait va tomber et se respandit toute (Bonaventure des Périers, Nouvelles Récréations, n°. 12). Cet usage se rencontre aussi, mais rarement, chez les classiques. Ex.: Le roi . . . fait visiter le travail, et après avoir loué les soldats de leur diligence, lit avancer les machines (Vaugelas, Quinte-Curce, VIII, 10). Disant ces mots, il vous prend la commère, Et près d’André la jeta sur le lit (La Fontaine, Contes, II, 1, v. 178 — 179). Cette liberté syntaxique n’a pas encore tout à fait disparu. Elle se retrouve parfois dans la narration, mais on évite les heurts trop violents entre le présent et le passé.

273. Il faut examiner à part quelques infractions curieuses à la règle de la concordance des temps.

1° Dans la vieille langue, un verbe au présent était souvent suivi d’un imparfait du subjonctif en qualité de conditionnel (subjonctif du conditionnel). Ex.: Car m’eslisez un barun de ma marche Qu'a Marsiliun me portast mun mes sage ( Roland , v. 276). Car il n’est hon fors Deu qui t an peüt garir ( Oison de Beauvais, v. 1002). Je doute qu’il ne vousist pas ( Patelin , v. 977).

2° Au moyen âge, la rime ou le mètre influent parfois sur l’emploi des temps. Ex.: Volé en sont tuit li piot, C’est a dire que tel i ot, Mien escient, qui les en porte ( Chastelaine de St. Gille, v. 284).

3° Au XVIIe siècle, le présent de la principale est parfois suivi d’un imparfait du subjonctif à la subordonnée. Cette irrégularité est due à une sorte d’ellipse. On connaît le fameux vers de Racine: On craint qu’il n’essuyast les larmes

de sa mère (. Andromaque , v. 278). Beaucoup ont blâmé la syntaxe de ce vers, mais à tort. Il y a dans la phrase citée un imparfait sous-entendu; il faut comprendre: on craint que, s’il vivait, il n’essuyât ses larmes. Comp. : Hélas! est-il un roi si dur et si cruel, A moins qu’il n’eût pour mère une autre Jézabel, Qui d’un tel suppliant ne plaignît l’infortune (Racine, Athalie , III, sc. 6)? On se servait également en prose de ce subjonctif du conditionnel. Mme de Maintenon écrit: Notre maison est assez réglée pour qu’on y pût faire la prière en public tous les soirs. Ce tour, sans être tout à fait abandonné, paraît maintenant insolite et démodé à cause de la décadence de l’imparfait du subjonctif; on préférerait le présent du subjonctif ou le conditionnel.

4° Dans la langue moderne, on se sert souvent, surtout dans le parler de tous les jours, du présent du subjonctif au lieu de l’imparfait du même mode. On dit ainsi: J’avais défendu qu'on prononce ton nom (cf. § 332). Cette irrégularité, qui commence à pénétrer dans la langue littéraire, est due à la défaillance de l’imparfait du subjonctif. Nous renvoyons à l’Arrêté ministériel de 1901, où le présent du subjonctif est toléré au lieu de l’imparfait du subjonctif après le conditionnel présent.

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