PRÉSENT DE L’INDICATIF
274. Ce temps peut avoir des sens assez différents. Quand je dis mon frère fume, cette phrase peut signifier qu’il fume en ce moment, qu’il est en train de fumer; mais elle peut aussi signifier qu’il fume de temps à autre, sans égard au moment actuel. Le présent s’emploie encore de plusieurs autres manières. Voici quelques détails:
1° Il exprime l’action se faisant au moment où l’on parle (le présent »momentané«). Ex.: Je ne veux pas le déranger, je crois qu'il est très fatigué. Je crains de vous donner cette peine. Le voilà qui s'approche.
Remarque. A côté du présent momentané, on rencontre un présent »duratif« ou «continu*, qui s’exprime souvent à l’aide d’une périphrase. On dit en anglais I am writing et en espagnol estoy leyendo. En français on trouve cela va en augmentant. Pour les détails, voir § 247.
2° Il exprime une action devenue une habitude et qui n’a pas besoin de se faire au moment où l’on parle. Ex.: Il aime à chanter. Il fume volontiers. Fumez-vous ? Il écrit beaucoup. C’est le «présent d’habitude«.
3° Il exprime une action ou un fait qui a lieu toujours. Ex. : La lune tourne autour de la terre. La Seine traverse Paris. Il en vient ainsi à exprimer une vérité générale, et il s’emploie dans les maximes, les proverbes, les aphorismes, etc. Ex.: Le soleil luit pour tout le monde. La science n'a pas de patrie. Mauvaise herbe croît toujours. La nuit porte conseil. Dans cet emploi du présent, on constate l’absence de toute détermination de temps: nous avons affaire à un temps absolu.
275. Nous avons vu que les adverbes de temps qui désignent l’heure présente, se rapportent aussi aux circonstances
qui précèdent ou qui suivent immédiatement (§ 42). Il en est de même du présent, qui se rapporte également à un passé récent ou à un futur prochain.
1° Le présent peut embrasser le passé qui précède immédiatement le moment où l’on parle. On dit ainsi: Ce matin j’ai vu madame Dupont; elle revient de son voyage. Exemple littéraire: Adolphe, lis cette lettre. C’est Pauline qui m’écrit (H. Becque, La Parisienne).
Remarque. Dans la vieille langue, le présent s’employait même pour exprimer un passé éloigné. Ex.: Moût seut cil estre gens et biaus Qui ore a le uis taint et pale ( Auberée , v. 88).
2° Il comprend aussi le temps qui suit immédiatement ou de très près le moment où Ton parle. Ex.: Je pars demain. Il part dans deux semaines. Où allons-nous ce soir ? Je vous suis à l’instant. Exemples littéraires: Bientôt, si je ne romps ce funeste lien, Ma place est occupée, et je ne suis plus rien (Racine, Britannicus, v. 882). Daignez vous avancer le succès de mes vœux? Et bientôt des mortels suis-je le plus heureux (ici, Iphigénie, I, sc. 2)? On a pour ma personne une aversion grande, Et quelqu’un de ces jours il faut que je me pende (Molière, Misanthrope , v. 838).
Remarque. Le présent peut même alterner avec le futur, surtout en poésie. Ex.: Dès que je le pourrai, je reviens sur vos traces (Racine, Britannicus, v. 1571). Ce ne sera point vous que je leur sacrifie (Molière, Femmes savantes, v. 1771). J'y ferai tout ce que je puis (ici., L’Avare, IV, sc. 1).
3° Dans les propositions conditionnelles introduites par si, il faut le présent, jamais le futur. Ex.: S’il fait faillite, nous serons tous ruinés. Si vous venez ce soir, on dansera. Comp : Demandez-lui s’il viendra ce soir (cf. § 158).
276. Une action qui a eu lieu dans un passé éloigné, s’exprime quelquefois par le présent. De cette manière, le narrateur rend l’exposition plus vive; il se transporte, comme dit A. Darmesteter, en esprit dans le passé, croit y assister et décrit ce qu’il se rappelle comme s’il l’avait sous ses yeux; c’est ce qu'on appelle le présent »historique«. Ex.: L’attelage suait, soufllait, était rendu: Une mouche survient, et des
chevaux s’approche, Prétend les animer par son bourdonnement; Pique l’un, pique l’autre . . . (La Fontaine, Fables, VII, n° 9). Il faut remarquer que, dans une narration, le présent historique peut alterner avec le passé; en ce cas, le présent exprime les faits principaux, et le passé les faits secondaires, les réflexions ou les explications. Les auteurs modernes n’hésitent pas à recourir au présent historique. On lit dans le très beau discours de réception de Gaston Paris: » L’idée lui [à Pasteur] vint tout à coup que la température élevée du corps des oiseaux pouvait être un obstacle à la multiplication des parasites infectieux ... Il prend une poule, l’inocule . . . et lui fait maintenir les pattes dans l’eau froide. Quelques heures après la poule mourait infestée de bactéridies«. Finissons en rappelant que l’emploi du présent historique, dont quelques auteurs avaient abusé, fut vivement discuté par les grammairiens du XVIIe siècle, et qu’il diminua peu à peu; mais il reprit son rôle au siècle suivant avec Voltaire, Diderot et Rousseau, probablement sous l’influence du style de Fénelon. Il est vraisemblable d’ailleurs que la langue parlée n’a jamais abandonné ce temps, particulièrement »expressif« dans un récit.
Remarque. On a cru trouver dans la poésie française un emploi particulièrement pittoresque du présent de l’indicatif; il serait propre à quelques propositions relatives liées à une principale avec le verbe à un temps passé. Surtout des poètes modernes tels que Lamartine et J.-M. de Heredia s’en seraient servi, rarement les poètes classiques. Ex.: Non, non, le temps n’est plus que Néron, jeune encore, Me renvoyait les vœux d’une cour qui l’adore, Lorsqu’il se reposait sur moi de tout l'État (Racine, Britannicus, I, sc. 1)- C’est alors qu’apparut . . . Au fracas des buccins qui sonnaient leur fanfare, Superbe, maîtrisant son cheval qui s’effare, Sur le ciel enflammé, l’Imperator sanglant (Heredia, Soir de bataille). Dans ces exemples, comme dans presque tous ceux qu’on a pu réunir, le présent dit «pittoresque» nous paraît dû tout simplement à l’influence de la rime (cf. Is, § 125).
277. Il existe un certain nombre de locutions verbales figées dont le verbe est au présent. Dans une telle unité, le verbe a perdu sa valeur particulière, et il cesse tout naturellement de correspondre en temps et en nombre avec les autres membres de la phrase. Nous avons déjà vu comment les interjections voici et voilà se sont figées sous la forme
du singulier. Les pluriels voijez-ci et voyez-là ont disparu (cf. V, § 84,4). Il en est de même de plusieurs autres locutions telles que soit — soit, qu importe, vive, etc. Nous allons voir que, dans la langue moderne, les locutions verbales figées gardent ordinairement le présent, même dans les cas où une syntaxe rigoureuse demanderait un temps passé. Pour plusieurs d’entre elles, le figement remonte assez haut; pour d’autres, il ne s’est pas encore tout à fait accompli. Nous citerons les exemples suivants:
1 0 Comme il faut. Ex. : Rien ne la contentait, rien n’était comme il faut (La Fontaine, Fables, VII, n° 2). Le vieux comprit fort bien ... Et le père Gillioury lui parlerait comme il faut, lui dirait ça et encore ça (Richepin, La Glu, p. 117). Le figement n’est pas complet; on peut aussi faire varier le temps du verbe. Ex.: Il s’était levé pour être à la rescousse de grand matin, craignant que l’affaire ne marchât pas comme il fallait ( ib ., p. 200).
2° Qui pis est. Ex.: Le laboureur vendoit tres-bien ses raves. Le diable ne vendit rien. Qui pis est, on se moquoit de lui publiquement (Rabelais, IV, ch. 46). Resté seul à Bourg, Pascal s’était trouvé sans défense contre ceux dont sa subite faveur avait allumé la jalousie — et ce qui pis est, sans défiance (Malot, Bonne affaire , p. 26). La locution est un peu obsolète; elle semble depuis longtemps complètement figée.
3° C est (que). Ex.: C’est à vous à qui je vendy Six aulnes de drap ( Patelin , v. 1265). C’est ainsi que le roy des Dieux prenoit tousjours un masque à son usage (Théophile, II, 79). C’est là que, presque chaque soir, je trouvais le R. P. Adone Doni (A. France, Puits de Ste Claire, p. 6). C'est sur l’autorité spirituelle du Saint-Siège qu’il comptait (ib., p. 5). Et s’il n’en prêtait pas au diable, c’est qu’il craignait de faire de mauvaises affaires (ib., p. 81). Elle ajoutait . . . que c’est pour cela qu’elle errait au bord de la mer (Richepin, La Glu, p. 18). Il pensa non moins sagement que, si la servante était déjà debout en train d’allumer son feu, c’est que la maîtresse n’allait pas tarder à déjeuner (ib., p. 56). Quelques auteurs modernes ont parfois fait varier le temps dans c'est que. Ex.: S’il repoussait les assauts de sa mère, c’était qu’il ne se trompait pas sur ses projets véritables (Zola, Docteur Pascal ).
4° Toujours est-il. Ex.: Avait-il bien réellement l’intention
de partir? Question délicate et à laquelle l’historien de Tartarin serait fort embarrassé de répondre. Toujours est-il que la ménagerie Mitaine avait quitté Tarascon depuis plus de trois mois, et le tueur de lions ne bougeait pas (A. Daudet, Tartarin de Tarascon, p. 11).
5° Les interrogatifs périphrastiques qui est-ce qui , qui est-ce que, qu'est-ce qui, qu'est-ce que. Ex.: Il montrait le chemin à la mystérieuse personne qui suivait un valet portant un très vaste paquet. Qu’est-c.e qu’il pouvait bien y avoir dans ce paquet (C. Mendès, Gog, I, 130)?
6° La locution interrogative est-ce que. Ex.: Mais le marchand s’écria qu’elle avait tort; ils se connaissaient; est-ce qu’il doutait d’elle (Flaubert, Madame Bovary, p. 218)? Le figement est, pour ainsi dire, absolu; on constate cependant parfois un changement de temps. Ex.: Sachant que Philippe espérait être envoyé à Vienne, était-ce que l’expatriation, en Amérique, le saisissait par son imprévu (Margueritte, La Tourmente, p. 30)?
7° Les pronoms indéfinis qui que ce soit, quoi que ce soit, quel que ce soit. On dit actuellement: Elle était peu en état de répondre quoi que ce soit. Il n'avait pas l'air de regretter quoi que ce soit. Pourtant on peut aussi changer de temps et dire quoi que ce fût.
8° La préposition composée si ce n'est (= excepté). Ex.: Et cependant, de toute cette fortune que l’on avait fait sonner si haut, rien, si ce n’est un peu de mobilier, n’avait paru dans le ménage (Flaubert, Mme Bovary, p. 20). Je ne voyais personne, si ce n’est dans les bonzeries (P. Loti, Mme Chrysanthème). Autrefois le verbe se présentait aussi au passé. Ex. : Il n’i avoit boiz dont on le peust feire, se ce n’estoit dou merrien des neis (Joinville, § 211). Jamais je ne vy faire un temps si morfondant, si ce n’a esté possible l’année du grand byver (ATF, VII, 175). Cette locution s’est figée tard; Scarron emploie encore si ce n’éloit à côté de si ce n’est.
9° La conjonction disjonctive soit que — soit que ( ou que) Ex.: Soit que le lit où il coucha ne fût pas trop bon ou que D. ne fût pas bon coucheur, il ne put dormir (Scarron, Roman comique, I, 27). Autrefois, le temps du verbe variait. Ex.: Ce que s’amie li disoit, Fust a mençonge, fust a voir,
Tout otroioit por pez avoir ( Roman cle la Rose, v. 16667). Cet usage se retrouve encore chez Rabelais.
278. Nous avons vu que le présent peut parfois avoir la valeur d’un temps passé; ajoutons ici que le présent est parfois remplacé par un temps passé. C’est un phénomène que pour des raisons pratiques nous étudierons ici, bien qu’il concerne l’action accomplie aux divers modes. 11 s’agit d’une sorte d’anticipation; celui qui parle envisage non pas l’action, mais le résultat de l’action, elle est regardée comme déjà accomplie. Nous avons ici un processus analogue à celui qui donne au mot bâtiment, ‘action de bâtir’ le sens d’une construction finie (IV, § 282 ss.). Cette substitution curieuse du passé au présent est fréquente chez Adenés li Rois; ainsi dans les vers: Tant avoit sus les champs et sanc et boielée Qu’à paines i poet nuis avoir voie trouvée, S’on ne passe sor cheus qui ont mort recouvrée (Li Bastars de Bouillon, v. 353 — 355), avoir voie trouvée équivaut à voie trouver. Voici quelques autres exemples du même phénomène: Il [li consaus] li fu donnés Teus que encontre Charlon soit tost alés ( Enfances Ogier, v. 127). Or vous pri et requier que le m’aiés donnée ( Baudoin de Sebourc, V, 619). Le roy vous mande que party Soyez tost et hastivement ( Mystère de Saint Laurent, v. 855). Et tantost feray partemant Pour estre plus tost revenus ( Mystère de St. Bernard de Menthon, v. 1366). C'est peut-être le même phénomène que nous retrouvons dans le passage suivant: Je voudrais, m’en coùtât-il grand’chose, Pour la beauté du fait avoir perdu ma cause (Molière, Le Misanthrope, v. 202). Pour la langue moderne, nous citerons: Allons, tâche d’être revenu pour dîner (Labiche, Voyage de M. Berrichon, IV, sc. 3). Va, et sois revenu tout à l’heure (Musset, André del Sarto, III, sc. 2). Elle avait hâte d’être arrivée (Concourt, Sœur Philomène, p. 62). Il est surtout fréquent dans le parler populaire; chez Henri Monnier, on trouve des phrases telles que: Il lui tarde d’être parti. Cet usage rappelle l’emploi latin du parfait de l’infinitif au lieu du présent comme dans bibisse volo. Comp. § 297,3.