IMPARFAIT DE L’INDICATIF
279. L’imparfait de l’indicatif a quelque chose de vague, de peu précis, d’inachevé. M. Paul Bourget a écrit: »Les frères de Goncourt ont imaginé un emploi de formes singulières. C’est ainsi qu’ils utilisent dans ce but certains temps des verbes, par exemple l’Imparfait, qui procure le mieux l’idée de l’événement indéfini, en train de se réaliser et cependant inachevé. Pour me servir d’un terme de métaphysique allemande, l’Imparfait est le temps du » devenir « (Psychologie contemporaine). C.-M. Robert donne dans sa »Grammaire Française* la description suivante de notre temps: » L’imparfait vous fait voir successivement les divers moments de l’action qui, pareille à un panorama mouvant, se déroule devant vos yeux, c’est le présent dans le passé« (p. 330). Les différents emplois de l’imparfait de l’indicatif que nous allons étudier s’expliquent tous en conformité avec ces considérations générales. L’imparfait est le temps de la description et de l’explication; s’il s’emploie aussi dans la narration, c’est moins pour narrer les faits que pour les détailler.
Remarque. La vieille langue possédait quelques restes du plus-que-parfait latin (voir II 2, § 4, Rem.) avec la valeur d’un imparfait. On lit dans la prose de Sainte Eulalie: Bel avret cors, bellezour anima (v. 2); il faut traduire: Elle avait un beau corps, une âme plus belle.
280. Dans la vieille langue, l’emploi de l’imparfait, ainsi que celui du passé défini (passé simple), et du passé indéfini (passé composé) ne suivait pas de règles bien fixes; jusqu’au grand siècle, les auteurs procédaient, dans beaucoup de cas, d’une manière assez arbitraire. C’est pourquoi un examen détaillé de l’usage d’autrefois demanderait trop de place, et nous nous contenterons d’étudier ici celui de nos jours, soumis à des règles solidement établies.
1 0 L’imparfait s’emploie pour décrire et peindre le monde extérieur et visible qui est le théâtre de l’action. Ex.: Le dimanche finissait dans le calme. Quelques cris descendaient encore du village où les buveurs, en quittant les auberges, essayaient de chanter. Pas de vent. Les braconniers savaient qu’il n’y aurait pas de lune (R. Bazin, Le blé qui lève, p. 66). Le soir tombait, un soir d’été que traversaient des brises tièdes et parfumées; sur le ciel rose, où des nuages frangés d’or s’allongeaient, les arbres centenaires découpaient en noir leurs branches entrelacées et leurs feuillages légers (Clément Vautel, Mon cuvé chez les riches, p. 119). En parlant des faits descriptifs exprimés à l’aide de l’imparfait de d’indicatif, il faut aussi signaler des passages où il s’agit de détailler ce qui a déjà été mentionné comme fait. Ex.: Des républiques en embarras le consultèrent. Aux entrevues d’ambassadeurs, il obtenait des conditions inespérées. Si un monarque se conduisait trop mal, il arrivait tout à coup, et lui faisait des remontrances (Flaubert, Trois contes, p. 124). Alors un murmure s’éleva et devint un grondement. Il ne partait d’aucun point de l’église; il la remplissait toute, comme une gueule est pleine de son cri. C’était l’orgue qui préludait, sans qu’il y eût de cérémonie au maître-autel, ou dans une autre des chapelles latérales. L’enterrement reçut une secousse; il ne s’attendait pas à cette voix; mais il en avait envie (J. Romains, Mort de Quelqu'un, p. 184).
2 0 II exprime la répétition ou l habitude de l’action (»Imperfectum iterativum«). Ex.: Ma sœur se promenait tous les malins le long de la rivière. Mon père se levait toujours de très bonne heure. Son ami ne fumait pas et ne buvait pas. Dans ces cas la répétition de l’action est indéterminée; si elle est restreinte, il faut le passé défini (§ 284,4).
8° Il exprime une action inachevée. Ex.: Il tombait. Il mourait de soif. Il étouffait de colère. C’est pourquoi il s’emploie pour indiquer la simultanéité de deux actions dans le passé: Les enfants jouaient pendant que je travaillais.
4° Il s’emploie pour exprimer une action dont on ne connaît ni le commencement ni la lin (imparfait de durée). Ex.: Sa sœur travaillait près de la fenêtre. Les enfants jouaient à la salle à manger. Comp.: Les enfants jouaient quand j’entrai.
5° Il exprime un état d’àme et sert ainsi à une description
psychologique. Ex.: Je connaissais tous ses défauts. Je savais que son frère était mort.
6° Il s’emploie pour rapporter le contenu d’un document quelconque (une lettre, un livre, une loi, etc ), d’un énoncé, d’une réflexion, d’un rêve et autres cas analogues. On dira ainsi: Dans cette lettre il lui demandait son pardon. Il arriverait, écrivait-il, le lendemain. Exemples littéraires: Par cet écrit Charles XII invitait tous les Polonais à joindre leur vengeance à la sienne (Voltaire, Charles XII). M. Barricini déposa avec le plus grand calme. Il excusait, disait-il, l’emportement de Mlle délia Rebbia et voulait bien condescendre à se justifier (P. Mérimée, Colomba).
7 0 Dans les incises, les verbes déclaratifs sont souvent à l’imparfait pour faire assister le lecteur à la scène qu’on décrit. C’est ainsi qu’on trouve disait-il, songeait-il, murmurait-il, reprenait-il, continuait-il, etc., interrompant le discours direct. Ex.: Tu sais, continuait-elle vite, que mon mari avait placé toute sa fortune chez un notaire (Flaubert, Madame Bovary). Il s’agit ici d’un imparfait qu’on a qualifié de » pittoresque»:.
8 0 II s’emploie quelquefois pour indiquer un seul fait précis, si la date exacte de l’action est donnée. Il faut probablement regarder cet emploi curieux de l’imparfait comme le résultat du recul du passé défini. Ainsi nous avons lu une phrase telle que: Un an à peine après la perte de sa femme, cet artiste si désolé se mariait. Voici quelques exemples littéraires de cet usage maintenant très général: Vingt minutes plus tard, il entrait à son cercle et y trouvait quelques-uns de ses convives du matin (Feuillet, Parisienne). Deux jours après l’arrivée d’Éline, Mme Ebsen recevait une lettre de Lorie (A. Daudet, L’Évangéliste , p. 121). Quatre heures après je prenais à la gare de l’Est l’express Paris— Berlin (P. Benoit, Koenigsmark, p. 56). Quelques mois plus tard il arrivait à Paris (V. Cherbuliez, Miss Rovel, p. 7). On me laissa errer dans le bois à ma guise. A mon retour je trouvais cette chose que je n’avais jamais pu obtenir: une table délicatement fleurie (M. Constantin-Weyer, Un homme se penche saison passé, p. 174). Quelques jours après, le 7 septembre, il tombait mortellement frappé à Gellenoncourt ( Mélanges Lanson, p. 41). Trois mois après il arrivait à Chiquinquira, avec une
Kr. Nyrop : Grammaire. VI. 19
balle dans le pied qu’il avait récoltée à l’attaque de la Banque Fédérale (J. Martet, Dolorès, p. 225).
9 0 II s’emploie par modestie et déférence au lieu du présent. Ainsi à côté de: Je viens vous faire mes adieux, on peut aussi dire: Je venais vous faire mes adieux ; cette dernière tournure a quelque chose d’effacé et de discret.
10° Il s’emploie par anticipation au lieu du présent. Dans La Vie de Saint Alexis, le père, apprenant la mort de son fds, s’écrie: »ü filz, cui ierent mes granz ereditez, Mes larges terres dont jo aveie assez . . . Empor tei, fdz, m’en esteie penez: Puis mon deces en fusses onorez (v. 401 — 405). « Le père s’imagine déjà qu’il ne vit plus; il parle des biens qu’il possédait (lors de son vivant), etc.; il anticipe pour ainsi dire sa propre mort. L’emploi de aveie, etc. peut aussi être amené par une sorte d’attraction dont le point de départ se trouve dans ierent.
281. Examinons maintenant l’emploi de l’imparfait dans quelques propositions subordonnées:
1 0 La proposition relative est mise à l’imparfait, si elle caractérise l’antécédent: On envoya chercher le médecin qui demeurait à côté. Il laissa tomber le livre qui Y ennuyait. Je les vis qui traversaient la route. On les entendait qui chantaient et parlaient. Exemples littéraires: Ils sortirent du cimetière dans la nuit qui tombait (R. Rolland, Jean Christophe, Antoinette, p. 77). Nous entendîmes, le long du mur de la salle à manger, le frôlement de toute la troupe qui se retirait en hâte et dont les pas étaient amortis par la neige (Alain- Fournier, Le grand Meaulnes, p. 130). Pour l’emploi du passé défini, voir § 285, i.
2 0 La proposition temporelle est mise à l’imparfait s’il s’agit d’un fait répété ou habituel. On dit: Lorsqu’il venait à Paris, il descendait toujours chez sa fille. Il ne fumait jamais, quand il travaillait. Comp. § 285,2.
3° La proposition conditionnelle introduite par si demande l’emploi de l’imparfait. On dit ainsi: Si je pouvais, je le ferais. Si je le savais, je vous le dirais. Si j’avais l’argent nécessaire, j’achèterais ce tableau. Comp. § 292,2.
282. Signalons enfin l’emploi qu’on fait de l’imparfait de 1 indicatif dans la principale de la phrase de condition. On
dit: S’il avait tardé un instant de plus, il était trop tard. La condition peut être sous-entendue (cf. § 368,4): un instant de plus et il était trop tard. L’imparfait s’emploie ici pour l’un des conditionnels passés (le conditionnel passé et le plus-queparfait); on peut aussi dire: il aurait été trop tard ou il eût été trop tard, sans différence appréciable de sens. 11 est curieux de rencontrer au XXe siècle une telle richesse d’expressions verbales synonymes qui nous rappelle la facilité avec laquelle une forme se substituait à une autre au moyen âge. L’emploi indiqué de l’imparfait jouait un grand rôle, surtout au XVIIe siècle, et il s’observait principalement avec les verbes devoir, falloir, pouvoir. M. Haase explique: »Ces verbes évoquant toujours l’idée du futur, même lorsqu’ils ne sont pas employés à ce temps, et, le conditionnel étant un futur dans le passé, l’emploi de l’imparfait se justifie «. Ex.: Le roy de Navarre fit une petite repeuë en un village ... où luy estant arrivé de faire ses affaires dans une niait, une vieille qui l’y surprit luy fendoit la teste par derrière d’un coup de serpe, sans Aubigné ... (A. d’Aubigné, Mémoires, p. 37). Sire, ainsi ces cheveux blanchis sous le harnois, Ce sang pour vous servir prodigué tant de fois, Ce bras, jadis l’effroi d’une armée ennemie, Descendaient au tombeau tous chargés d’infamie, Si je n’eusse produit un fils digne de moi (Corneille, Le Cid, II, sc. 8). Je devois par la royauté Avoir commencé mon ouvrage (La Fontaine, Fables, III, n° 2). Je devois retenir ma faiblesse: Tu vas en triompher (Racine, Bajazet, II, sc. 1). Cet emploi particulier se retrouve encore dans la langue moderne, surtout chez Victor Hugo. Ex.: Si vous aviez voulu, peut-être, ô jeune fille, J’étais grand, j’eusse été le lion de Castille ( Hernani , III, sc. 6). Si nous avions passé huit jours ensemble, je l’épousais (G. de Maupassant, La petite Roque, p. 113). Sans vous, je me perdais (Feuillet, Une Parisienne). Car, parvenus à réaliser leur dessein, ils détruisaient ce qui restait de la Belgique, mettaient la main sur les ports du Détroit et coupaient nos communications avec l’Angleterre. Nous étions alors bien malades (R. Recouly, Le Mémorial de Foch, p. 123). Ils sont malins, disait-il. Mais si mon oncle en avait rencontré un, il l’a bien dit: je le fusillais comme un lapin (Alain-Fournier, Le grand Meaulnes, p. 163).