Voici les emplois principaux du passé défini
1° Il peut indiquer un acte pur et simple, limité par son commencement et sa fin. On dit ainsi: Soudain elle eut peur. Au commencement, Dieu créa le ciel et la terre. Il sert à «énumérer, dans une narration des faits successifs, la série des moments principaux de toute une aventure*. Ex.: Il sortit, se rendit à l’écurie, détacha son alezan et, s’étant mis en selle avec la souplesse d'un vrai cavalier, il poussa un galop jusqu’aux approches du parc de Sableuse (Clément Vautel, Mon curé chez les riches, p. 119).
2° Il peut exprimer le commencement d’une action ou d’un état. Ex.: J’eus envie de l'embrasser. Je sus qu'il avait fait faillite.
3° Il s’emploie aussi dans les cas où il s’agit d’une durée relativement longue et où cette durée est indiquée d’une manière précise et limitée. Ex.: La Grande Guerre dura quatre ans. Dix ans s’écoulèrent. Il resta longtemps alité. Des forêts immenses séparaient alors, et séparèrent longtemps, ces territoires. Celui qui parle envisage ici, non pas la durée de l’action, mais l’action toute simple, réduite comme à un point sur la ligne du temps. Remarquez que le passé défini s’emploie également avec peu à peu. On dira ainsi: Sa douleur se calma peu à peu et ses larmes tarirent. Exemples littéraires: Et cela dura longtemps, très longtemps (Flaubert, Trois contes, p. 160). Orso fut longtemps à s’endormir (Mérimée, Colomba). Les acclamations durèrent plusieurs minutes et elles n’allaient plus seulement à l’artiste, à l’orateur (A. Maurois, Disraeli, p. 179).
4° Il exprime parfois une action répétée, si la répétition est restreinte. Ex.: Charles se demanda plusieurs fois par quel moyen, l’année prochaine, pouvoir rembourser tant d’argent (G. Flaubert, Madame Bovary). Toutes les créatures animées connurent, au moins une minute de chaque jour, la nostalgie d’une vie plus ouverte et plus ingénue (G. Duhamel, Club des Lyonnais, p. 137). Le passé défini s’emploie de cette manière avec bien des fois, plusieurs fois, souvent, chaque fois , tous les jours. Exemples littéraires: Chaque fois que le ciel fut beau, le calque d’André croisa et recroisa celui de ses trois amies (Loti, Les Désenchantées, p. 268). Chaque semaine, les primevères de Windsor, les violettes d’Osborne arrivèrent à Grosvenor Gâte dans des boîtes garnies de mousse (Maurois, Disraeli, p. 237). On trouve bien entendu aussi l’imparfait. Ex.: A chaque coup d’aviron le ressac des flots la soulevait par l’avant (Flaubert, Trois contes, p. 159). Dans le passage suivant on trouve les deux temps avec une nuance de sens: Tous les jours elle y retourna et tous les jours Rosalie éclatait en sanglots (G. de Maupassant, Une Vie, p. 141). La deuxième action est ici considérée en fonction de la première: d’où l’emploi du temps relatif, l’imparfait.
Remarque. Au moyen âge le passé défini s’employait parfois, surtout dans les propositions subordonnées, au sens du plus-que-parfait. Ex.: Mes
or oiez quele aventure Avint a son definement: Que si chevalier proprement, Qui tuit furent entan o lui, Aus quels il fist trestant d’anui Vindrent cel jor (Du chevalier au barisel, v. 998 — 1003). Lors furent moût desconseillié Por ce qu’il ne sorent comment Morut ou bien ou autrement (ib., v. 1016).
285. Voici quelques remarques sommaires sur l’emploi du passé défini dans les propositions subordonnées:
1 0 La proposition relative est mise au passé défini, si elle désigne un fait qui continue le récit: On envoya chercher le médecin, qui vint tout de suite. Il laissa tomber son bougeoir , qui s'éteignit. Il poussa la grille, qui s'ouvrit. Exemples littéraires: Le bon Risler tendit la main à son ami, qui retira la sienne brusquement (Daudet, Fromont jeune et Kisler aîné). Elle fit signe au cocher, qui s’arrêta (France, Lys Rouge, p. 364). Un coup de sifflet partit, strident et très prolongé, qui dut s’entendre jusque dans la rue de l’église (Alain-Fournier, Le grand Meaulnes, p. 128). Enfin, par derrière, dans le jardin, une troupe retardataire arriva, qui fit la même sarabande, criant cette fois: A l’abordage (ib., p. 129)! Pour l’emploi de l'imparfait, voir § 281, i.
2° La proposition temporelle est mise au passé défini s’il s’agit d’un fait isolé. On dit ainsi: Lorsque le roi arriva à ta ville, il fut reçu par l'évêque. Quand il revint à son village, il le trouva bien changé. On était en train de déjeuner, lorsqu'il entra. Exemple littéraire: La cour était déserte encore lorsqu’il descendit (Alain-Fournier, Le grand Meaulnes, p. 96).
3° Si peut introduire une fausse proposition conditionnelle, et dans ce cas il est suivi du passé défini. On dira ainsi: Si vous fûtes surpris, je ne le fus pas moins. Si Molière fut un grand auteur, il était aussi un grand acteur. Ici la proposition conditionnelle contient la constatation d’un fait, et si a presque le sens de ‘aussi vrai que’ ou quelque chose d’analogue. Exemples littéraires: Et s’il l'aima jadis, il estime aujourd’hui Les restes d’un rival trop indignes de lui (Corneille, Polyeucte, v. 1453 — 54). Mais si jamais l’offense irrita vos esprits, Pouvez-vous d’un superbe oublier les mépris (Racine, Phèdre, v. 775 — 76)? Je comptais beaucoup me lier avec Caroline Bonaparte ... Si l’intimité n’exista pas entre nous, ce fut la faute du général (Mémoires de ta Reine Hortense, p. p. le Prince Napoléon, I, p. 55). Chose plus sur-
prenante encore, Salavin, s’il ne répondit rien, n’eut même pas l’air étonné (G. Duhamel, Le Club des Lyonnais, p. 143). Comp. § 159,2.
Remarque. Le passé défini s’emploie également après à peine si (§ 343,6). Ex.: A peine si j’osai jeter sur la toile un coup d’œil en passant (P. Bourget, Pastels, p 77). C’est à peine si, de loin en loin, un rideau se leva, montrant une tête curieuse de bonne femme (Alain-Fournier, Le grand Meaulnes, p. 56). Le gallicisme à peine si ne modifie pas, comme on le voit, le temps du verbe. Comp.: A peine osai-je jeter . . .