FUTUR
287. Le futur exprime l’action dans un temps à venir; il s'emploie dans les propositions principales et subordonnées: Il arrivera à Shanghaï dans deux mois. Un beau jour vous ferez faillite. Rira bien qui rira le dernier. Je crois qu'il sera heureux dans son mariage. Savez-vous s'il viendra ? (mais: Que ferez-vous , s'il vient? cf. § 275,3). Exemples littéraires: Et j’attends en silence L’heure ou m’appellera mon ami bien aimé (A. de Musset, Nuit d'août). Dans le sommeil sacré que je sois englouti! Et les lâches heureux, et les races damnées . . . Entendront une voix disant: Satan est mort! Et ce sera ta fin, Œuvre des six journées (Leconte de Lisle, La Tristesse du Diable). Le rôle du futur ne se restreint pas à indiquer ce qui aura lieu dans l’avenir; il sert aussi à exprimer plusieurs autres rapports dont nous étudierons les principaux dans les paragraphes suivants. »Le futur, a dit M. J. Vendryes, s’accompagne de tous les mystères de 1’éventualité, et il laisse place à mille sentiments d’attente, de désir, de crainte, d’espérance. Ce caractère affectif explique comment le futur peut servir à exprimer un désir, une volonté, une intention, un consentement, une peur, etc.« (Le langage).
288. Le futur sert parfois à indiquer ce qui est probable ou possible. Ex.: Vous ne vous rappelez pas ce que ce peut être? Ah! ce sera le brevet de ce malheureux enfant (Beaumarchais, Mariage de Figaro , II, sc. 21). Commandez le dîner. — Ils auront du vin détestable, je connais le pays (A. de Musset, Il ne faut jurer de rien, III, sc. 1). Je me dis: c’est une famille qui pratique: ils seront à la messe ce matin (Sardou, Séraphine, p. 56). Ce futur » putatif « s’emploie exclusivement avec les verbes avoir et être ; il sert ordinairement
d’explication ou de constatation par rapport à ce qui précède, et il est le plus souvent précédé de c'est que ou c'est parce que. Ex.: S’il ne vient pas, c’est qu'il sera malade. Le futur de probabilité est moins employé en français que par exemple en espagnol; il serait impossible de dire en français: Il sera malade , au sens de: il est probablement malade; mais on dit très bien en espagnol: Estarâ enfermo.
289. Le futur peut avoir une valeur modale. Il s’emploie quelquefois par politesse ou par déférence, et il sert à exprimer un ordre, un souhait, une prière; il fonctionne ainsi comme une sorte d impératif atténué (cf. § 268, 2). Ex.: Vous demanderez le concierge et vous lui direz de monter à l instant même. Ces dames voudront bien m’excuser pour ce soir. Tes père et mère honoreras (cf. V, § 171 ,1). Dans: Je vous demanderai seulement de ne le dire à personne, le futur tient la place d’un indicatif présent; il sert à atténuer la pensée et à marquer une nuance de politesse particulière dans la formule de prière. Voici quelques exemples littéraires du futur de politesse: Au reste, vous saurez, Que je n’ai demeuré qu’un quart d’heure à le faire (Molière, Misanthrope, v. 312). Vite, Zanetto, il faut aller chercher M. de Valréas. Vous lui direz qu’il devait venir déjeuner et qu’on l’attend (Meilhac, Froufrou), Tu prendras parmi mes robes de bal . . . une robe blanche (ib). Tu la liras demain; d’ici là, je t’en prie, ne m’adresse pas une seule question (Flaubert, Madame Bovarg). Tu resteras dans la classe, m’avait dit mon compagnon, et pendant que je le tiendrai, tu lui reprendras le plan qu’il m’a volé (Alain-Fournier, Le grand Meaulnes, p. 151), C’est ce même futur qui, semble-t-il, s’emploie dans les propositions subordonnées après des verbes tels que arrêter, décider, déclarer , décréter, établir, ordonner, résoudre, stipuler (cf. § 305,2). Ex.: Nous décidons qu'il sera exclu de la société.
Remarque. M. E. Lerch a relevé »den herrschsiichtigen, tyrannischen Charakter des Heischefiiturums<.< ; et de l'emploi fréquent que font les Français de ce futur il tire des conclusions très hasardées sur la mentalité française. Beaucoup d’autres langues se servent, comme le français, du futur comme remplaçant de l’impératif (cf. O. Jespersen, Philosophy of Grammar, p. 1514) et le futur n’est pas une manière plus catégorique de commander que ne serait l’impératif: il 11e devient catégorique que si une intonation spéciale le rend tel.
290. Beaucoup de langues n’ont pas de formes verbales spéciales pour exprimer le futur. Tel est le cas d’une grande partie des anciennes langues européennes; de nos jours encore, les langues Scandinaves se passent, sans inconvénient aucun, du futur. Pour exprimer une action à venir, on recourt souvent à des formes qui indiquent qu’on a l’intention de faire quelque chose; selon M. A. Meillet, la forme grammaticale primitive qui avait ce sens était le subjonctif; rappelons que quelques futurs latins tels que faciam, scribam, audiam sont primitivement des formes de subjonctif. On peut qualifier le futur de forme de luxe, vu qu’on s’en passe facilement, et, dans les langues où il existe, il se refait constamment. En latin classique on disait cantabo; cette forme disparaît dans le latin vulgaire devant la périphrase cantare habeo (j’ai à chanter), d’où un nouveau futur particulier je chanterai (II2, § 6 ss.). Actuellement le futur français est, parfois, remplacé de différentes manières que nous allons examiner:
1 0 Le pi'ésent remplace le futur, surtout quand il s’agit d’exprimer un futur prochain: Je pars dans deux jours (cf. § 275,2).
2 0 Dans le français actuel, le futur est fortement concurrencé par une périphrase formée à l’aide du verbe aller; elle se rapporte plus spécialement au futur prochain. Ainsi à côté de je partirai, on dit je vais partir; ici je vais a perdu son sens ordinaire et n’est plus qu’un simple auxiliaire. Au grand siècle on employait aussi s’en aller. Ex.: Mais ne voyez-vous pas que leur troupe en furie Va prendre encor ces vers pour de la raillerie? Et Dieu sait aussitôt que d’auteurs en courroux, Que de rimeurs blessés s’en vont fondre
sur vous! Vous les verrez bientôt . (Boileau, Satire IX,
3° Le futur s’exprime aussi à l’aide d’une périphrase où entre devoir ou un verbe de sens analogue. Ainsi il doit partir dans huit jours est synonyme de il partira dans huit jours. C’est la même idée effacée d’un devoir qui apparaît dans le futur roman: je chanterai s’explique étymologiquement comme » j'ai à chanter «.
4 0 Enfin le verbe vouloir sert, dans plusieurs patois, à exprimer le futur; voir II 2, § 6, Rem.