CONDITIONNEL
291. Le conditionnel est une formation romane, tout comme le futur (voir II2, § 6). Il présente en même temps une valeur temporelle et une valeur modale; il appartient ainsi non seulement à l’indicatif, mais aussi au subjonctif dans les cas où il exprime la possibilité d’une action conditionnelle ou l’incertitude d’une action. Dans beaucoup de cas, le conditionnel a remplacé l’imparfait du subjonctif. Cf. § 301,2, Rem.
292. Voici un relevé sommaire des emplois principaux du conditionnel;
1° Comme temps, il sert à marquer le futur dans le passé. On dit je sais qu’il le fera et, parallèlement, je savais qu’il le ferait. Il s’emploie dans le discours indirect. Celui-ci peut être exprimé dans une subordonnée: Je savais qu’il accepterait la place dans le cas où on la lui proposerait (mais: si on la lui proposait). Exemple littéraire: J’avais décidé de lui en
parler, bravement, la première fois qu’il m'éveillerait .
(Alain-Fournier, Le grand Meaulnes, p. 52). Il peut aussi être exprimé dans une principale. Ex.: Le marchand à sa peau devait faire fortune: Elle garantirait des froids les plus cuisants; On en pourrait fourrer plutôt deux robes qu’une (La Fontaine, Fables, V, n° 20). Ce dernier auteur offre de nombreux exemples analogues. Le conditionnel s’emploie de cette manière surtout quand il s’agit de reproduire l’opinion d’autrui: Iïaprès ce journal, la reine serait malade.
2° Comme mode, il s’emploie dans une proposition principale hypothétique pour désigner une action dépendant d’une condition. Cette condition est le plus souvent exprimée à l’aide de la conjonction si. Ex.: Si je pouvais, je le ferais. S’il était juste, il vous récompenserait.
3 0 A côté de si je pouvais, je le ferais, il existe d’autres tournures qui expriment la même pensée. Ainsi on peut se servir de deux propositions principales souvent réunies par la conjonction que. On dit: Si j'étais à votre place, je ne le ferais pas; et: Je serais à votre place, je ne le ferais pas; ou: Je serais à votre place que je ne le ferais pas. Exemples littéraires: Je vous verrais tous manquer de pain, aller aux portes, je n’y toucherais pas, entendez-vous (A. Daudet, L'immortel, p. 14)1 Je les pèserais dans la balance céleste que je n’y trouverais pas un mot qui sente la fausse monnaie (A. de Musset, On ne badine pas avec l'amour, II, sc. 4). Robert. Tu vas marcher, mon petit! — Carrier. D’ailleurs, je le voudrais que je ne le pourrais plus (P. Géraldy, Robert et Marianne, p. 58). Et la jeune fille du domaine perdu rouvrirait-elle, que je n’ai maintenant plus rien à lui dire (Alain- Fournier, Le grand Meaulnes, p. 210). Je ne saurais pas que celle-ci a un amant que je le devinerais rien qu’à la voir (Cl. Farrère, L’homme qui assassina, p. 92). Comp. § 150, Rem.
4 0 La condition n’a pas besoin d’être exprimée à l’aide d’une subordonnée; elle peut se trouver implicitement dans un membre de phrase précédent. Ex.: Sans toi, il serait perdu. Surpris dans une telle situation, il perdrait sa réputation , En cherchant bien, on trouverait peut-être le remède (cf. § 245,2). A l’entendre on dirait qu’il est fou (cf. § 231,i). La condition peut aussi se trouver implicitement dans une phrase précédente: Ne marchez pas trop vite, cela pourrait vous fatiguer. Enfin, elle peut être sous-entendue: Voilà une bonne idée; tu devrais la suivre. On dirait qu'il est fou. Exemples littéraires: Je ferois icy un discours particulier des faits et labeurs d’Hercule: mais pource qu’ils sont cognus à tout le monde, je m’en deporteray (Muret, Commentaire de Ronsard). Sous les coups de sa hache législatrice allaient tomber quelques-uns des plus vieux chênes de la forêt, mais l’air et la lumière pénétreraient plus librement jusqu’aux petites plantes des clairières (Maurois, Disraeli, p. 244).
5° Il s’emploie dans certaines propositions relatives qui, en fait, contiennent une condition. Ex.: Je n’achèterais rien d’une marchande qui serait laide (Gautier, MlIe de Maupin). Nous renvoyons aussi à ce que nous avons déjà dit sur le
qui conditionnel (V, § 298 ss.), qui se trouve dans des phrases et formules telles que: Qui le ferait serait puni et C’est comme qui dirait. Le conditionnel s’emploie de même dans une proposition relative »qui forme avec son antécédent le type auquel ou compare quelqu’un ou quelque chose« (C.-M. Robert). Ex.: C’était comme un bal masqué dont on n’entendrait pas la musique (A. Daudet, L’Évangéliste).
6° Le conditionnel est également employé dans les propositions concessives (cf. § 157,2). Exemples littéraires: Moi, quand bien même je dégusterais le nectar et l’ambroisie, quand bien même je verrais les merveilles célestes, je ne pourrais pas m’empêcher de penser: Mais l’amour est plus grand (G. Duhamel, Le Club des Lyonnais, p. 131). La langue littéraire se servait autrefois du subjonctif. Ex.: Jésus se fût obstinément refusé à faire des prodiges que la foule en eût créé pour lui (Renan, Vie de Jésus, chap. XVI).
7° En perdant sa valeur primitive, le conditionnel en vient à n’être plus que l’expression affaiblie d’une volonté, d’un souhait, et il sert à exprimer une incertitude, quelque chose de vague, ce qui le rend propre à être employé dans des phrases de modestie et de politesse. Cet emploi s’observe déjà au moyen âge. Ex.: Plairoit vos oïr un son D’Aucassin, un franc baron ( Aucassin et Nicolete, 39, ie)? Pour la langue moderne, nous citerons les exemples suivants: Je voudrais savoir votre opinion. Voudriez-vous me rendre un petit service Ÿ Auriez-vous b obligeance de me le dire ? On m’assure que vous auriez l' obligeance de me le dire. Cet emploi du conditionnel se rencontre par ex. dans le passage suivant de V. Hugo: Peut-être aurais-je aussi quelque blason illustre Qu’une rouille de sang à cette heure délustre ( Hernani , I, sc. 2; v. 115). Ce conditionnel équivaut en effet à un présent et c’est avec le présent que continue le discours d’ Hernani: Peut-être ai-je des droits, dans l’ombre ensevelis, Qu’un drap d’échafaud noir cache encor sous ses plis. La vraie valeur temporelle d’une expression telle que je voudrais se montre aussi dans le fait qu’elle demande le présent dans la subordonnée. On dit très régulièrement: Je voudrais bien que maman arrive; l’emploi de arrivât serait du pédantisme. Rappelons aussi qu’à côté de il ne manque plus que cela (= c’est le comble),
on dit aussi, et encore plus souvent, il ne manquerait plus que cela (= ce serait le comble).
8° Nous verrons que, dans la langue moderne parlée, l’imparfait du subjonctif est un temps à peu près mort (§ 335). Il est remplacé de différentes manières, soit par le présent du subjonctif, soit par le conditionnel. Cet emploi du conditionnel est surtout propre à la langue vulgaire. Ex.: Faudrait qu’on les expulserait (Mac Nab). M. F. Brunot remarque : »Dans certaines provinces, cet usage s’est introduit même dans la meilleure société. On dit: Il faudrait qu’on leur écrirait. Je voudrais que tu les verrais « (La pensée et la langue, p. 518). Cet emploi du conditionnel a commencé à pénétrer dans la langue littéraire. Notons aussi qu’après quelques verbes de volonté, le conditionnel remplace dans certains cas le subjonctif; voir § 305,i.