TEMPS COMPOSÉS ET SURCOMPOSÉS
293. Passé indéfini. Ce temps, qu’on appelle aussi passé composé, désigne primitivement une action passée par rapport au moment présent. Ex. : Elle s'est mariée avec un officier. Il exprime ainsi une action réalisée. Le rapport entre le présent et le moment de l’action est souvent précisé à l’aide d’un complément de temps tel que aujourd’ hui, ce matin, cette nuit , hier, cette semaine, ces derniers jours ; remarquez que ces compléments se rapportent aussi bien au présent qu’au passé (voir § 42). Ex.: Il est arrivé hier. Elle est partie cette nuit. Nous avons déménagé cette semaine. Exemples littéraires: Poil de Carotte, tu n’as pas travaillé l’année dernière comme j’espérais. Tes bulletins disent que tu pourrais beaucoup mieux taire (Jules Renard, Poil de Carotte). Actuellement, le domaine du passé indéfini s’est beaucoup élargi; dans un grand nombre de cas, il a pris la place du passé défini (§ 286) et il s’emploie volontiers dans un récit prolongé. M. J.-M. Buffin en donne l’exemple suivant: Le train allait à toute vitesse, quand tout « coup j'ai senti que les freins serraient brusquement, et le train n’a pas tardé ci s’arrêter; tout le monde s’est levé, on a ouvert la portière, on a appelé le conducteur, qui est bientôt venu; je lui ai demandé ce qui se passait; il m’a répondu que ce n était rien, mais au même moment, une secousse violente s’est produite . . . On peut dire que de tels récits, où fourmillent les passés indélinis, sont actuellement courants dans les journaux et dans la langue parlée.
294. Nous avons vu que le présent remplace parfois le futur (§ 275); de la même manière le passé indéfini peut prendre la place du futur antérieur.
1° Cet emploi se constate dans les propositions principales ;
on dit ainsi: J'ai fini dans cinq minutes, tout comme on dit: Je pars dans cinq minutes. Cette manière de s’exprimer a quelque chose de plus vivant, de plus expressif que: J’aurai fini dans cinq minutes. Je partirai dans cinq minutes.
2 0 II se constate également dans les propositions conditionnelles introduites par si, dans lesquelles le futur n’est pas admis (§ 275,3); on dit ainsi: Si, demain, il n’a pas encore répondu, nous n’attendrons plus, tout comme on dit: S'il ne répond pas demain, nous n’ attendrons plus.
295. Plus-que-parfait. Ce temps sert à désigner une action passée par rapport à une autre action passée. Il s’emploie pour les descriptions, les explications, les actions habituelles et répétées, et il se trouve dans les propositions principales aussi bien que dans les subordonnées.
1° Propositions principales. Ex.: Un an à peine s’était écoulé depuis la mort de son père. Les habitants avaient quitté la ville avant l’arrivée de l’ennemi. On avait déjà déjeuné, quand je suis venu.
2° Propositions subordonnées. Ex.: Lorsqu’il avait trop bu, il s’endormait. Chaque matin, dès que nous avions déjeuné, nous allions faire une excursion dans les environs. De même en style indirect: Il pensa que peut-être le proviseur l’avait vu.
296. Passé antérieur. Ce temps sert, comme le plus-queparfait, à désigner une action passée par rapport à une autre action passée; mais il s’emploie pour indiquer une antériorité déterminée, il indique un fait isolé et dont la durée est limitée. Il se trouve surtout dans les propositions subordonnées.
1° Propositions principales. Ex.: A peine fûmes-nous sortis que la pluie se mit à tomber. Le vagabond eut dévoré le pain en un moment. On eut vite réglé mon compte. Le guide eut bien vite trouvé le remède à une situation si périlleuse. Dans ces cas, le passé antérieur exprime une action achevée et faite rapidement: de là l’emploi, courant avec ce temps, d’adverbes spéciaux tels que vite, en un moment, à peine, etc.
Remarque. Avec à peine . . . que on peut aussi employer le plus-queparfait: A peine étions-nous sortis que la pluie se mit à tomber. Ce tour semble aujourd’hui plus fréquent que le précédent.
Kr. Nyrop : Grammaire. VI.
2° Propositions subordonnées. Ex.: Quand j’eus pris mon café , je partis. Aussitôt qu’il eut vu le sergent de ville, il se sauva. Lorsqu'il eut parlé, la salle éclata en applaudissements.
297. Futur antérieur. Ce temps sert à présenter une action antérieure à un moment du futur. Ex. : Vous me renverrez les livres quand vous les aurez lus. Vous récolterez ce que vous aurez semé.
1° Le futur antérieur s’employait au moyen âge presque avec la valeur du passé indéfini. Ex.: Ne vos ait hume ki facet cuardiel Mult larges teres de vus avrai conquises, Que Caries tent ki la barbe ad flurie ( Roland , v. 2351 — 53). Fous est qui an famé se fie. Mot a le mort tost oblié, Ja ne l’avra si bien amé ( Eneas , v. 1600 — 1603). Or fu Balans coreçols et maris; Il dist al roi: Tans jors vos ai servis, Mainz granz besoins vos avérai forais ( Aspremont , v. 737). Tybert, dex t’envoit marement Que moult m’avras hui ramponé (. Renart , v. 20641). Pour expliquer ces passages, il faut se rappeler que, dans tous, le futur est toujours évoqué: celui qui parle se réfère en effet à quelque chose qui aura lieu. Roland, tout en énumérant ses hauts faits déjà accomplis, est obsédé par la préoccupation de ce qu’on dira après lui; il est sur le point de mourir, il voit en imagination le temps où I on racontera son histoire: j’aurai conquis beaucoup de terres quand on chantera mes exploits. Cette valeur du futur antérieur persiste après le moyen âge; on la rencontre au grand siècle et elle n’est pas tout à fait inconnue au français de nos jours. Ex.: Ce bonheur a suivi leur courage invaincu Qu’ils ont vu Rome libre autant qu’ils ont vécu, Et ne l’auront point vue obéir qu’à son prince (Corneille, Horace, v. 1012 — 14).
2° Le futur antérieur peut servir, tout comme le futur, à exprimer une probabilité, une supposition. Ex.: Il aura manqué le train. Je suis sûr que vous aurez mal compris. Sans doute votre frère se sera trompé (comp. § 288). Comme le jardin est en bon état! Le jardinier sera venu. Nous citerons encore un passage intéressant de Taine, où il a employé le futur antérieur au lieu du conditionnel passé: Fussiez-vous prince et brodé d’or, ces gamins en manches sales vous auront pesé en une minute, tout gros monsieur que vous êtes (La Fontaine et ses fables, p. 7).
3° Tout comme on emploie le passé à la place du présent (§ 278), on substitue quelquefois le futur antérieur au futur simple. Rappelons un vers de la Vie de St. Alexis: Cist duels l’avrat encui par acorede (v. 400); le père plaint la malheureuse mère du saint: elle a enduré tant de douleurs, elle a versé tant de larmes, et cette dernière douleur [la mort de son fds] lui percera maintenant le cœur. Mais, par anticipation, le père regarde l’action comme déjà accomplie.
Remarque. Un phénomène analogue s’observe en italien. Dans la langue moderne, on emploie souvent le «condizionale passato* pour le acondizionale présente* et le îtrapassato del congiuntivo* pour I’»imperfetto del congiuntivo». Ex.: Il papa . . . fece bandire che avrebbe data salva la vita e un premio di dieci mila scudi ail’ autore délia satira, se si fosse spontaneamente rivelato (L. Morandi, La Salira in Roma).
298. Conditionnel passé. Ce temps sert à désigner une action antérieure à un futur passé ou à exprimer une hypothèse dans le passé; il s’emploie dans les propositions principales et dans les subordonnées. Ex.: Il a promis qu'il serait parti avant la nuit. Je savais qu'il serait arrivé quand vous viendriez. Il l’aurait fait hier , s’il avait pu. Si j’avais été assez riche, j’aurais acheté le château.
299. Temps surcomposés. Un temps surcomposé est celui qui ajoute à un temps déjà composé un auxiliaire de plus. Ainsi à côté de je l'ai appelé, on trouve je l'ai eu appelé , et à côté de j’ai été appelé , on trouve j’ai eu été appelé. Ces formes remontent au moyen âge. Les deux exemples suivants appartiennent au XVe siècle, mais on en trouve déjà au XIIIe: Quand je l’ay eu trouvé [le chien], il ne s’est oncques daingné lever quelque chose que luy aye fait ( Cent nouvelles nouvelles , I, 172). Cinq mille Almans, qui, à l’heure du partement du duc d’Orléans de la place de Navarre, n'estoient encore venus, car s’ils eussent esté venuz, sans nulle doubte on eust combatif, à mon advis (Commines, VIII, chap. 17). Les grammairiens du XVIe siècle mentionnent les temps surcomposés. Meigret enregistre: j’ai eu aimé, j'aurai eu aimé, (que) j’aie eu aimé, (que) j’eusse eu aimé, j’aurais eu aimé. Ces formes sont peu usitées dans la littérature; elles s’emploient surtout dans la conversation, comme le montrent les comédies de Larivey. Au XVIIe siècle, elles commencent à pénétrer dans la littéra-
ture. Descartes, Mme de Sévigné, Mlle de Scudéry et Ménage s’en servent; mais on les cherche vainement chez Corneille, Boileau, La Fontaine et Racine. Molière met le passé surcomposé dans la bouche d’un paysan : Enfin donc je n’avons pas putost eu gagé, que j’avons vu les deux hommes (Don Juan, II, sc. 1). Plus tard ces formes se trouvent chez Beaumarchais et, au XIXe siècle, chez H. de Balzac, Stendhal et d’autres auteurs. Ex.: Il y tenait donc beaucoup, il a pleuré quand il a eu pétri l’écuelle et le plat (Balzac, Le père Goriot, p 57). Quand Dieu m’a eu donné une fille, je l’ai appelée Noémi (Renan, Souvenirs, p. 119). Ce soir-là, lorsque j’ai eu fait le tour de ma ruine, lorsque j’ai calculé, en pensant aux enfants, que de toute ma vie je ne pourrais plus réunir un bien pareil, même en me tuant de travail, je suis devenu fou de rage (Daudet, Robert Hehnont, p. 127). Ces formes ne sont pas reconnues par la grammaire officielle; c’est pourquoi la plupart des auteurs les évitent; mais elles vivent dans la langue parlée où elles sont très employées, surtout dans les propositions subordonnées. On dit couramment: Aussitôt que fai eu appris votre nomination, fai couru en faire part à votre père. Dès qu'il a eu mangé son pain, il s'en est allé. Me voici , je suis accouru, dès que j’ai eu fini mon travail. Si j'avais eu su plus tôt! Si elle me l'avait eu dit hier soir, j’aurais pu partir ce malin. Il sera sorti dès qu'il aura eu achevé sa lettre. J’aurais eu fini plus tôt, si je n’avais pas été très fatigué. Il est hors de doute que la décadence du passé simple et du passé antérieur a favorisé et favorise encore le développement du passé surcomposé. La phrase quand j’eus fini, je sortis est remplacée par quand j’ai eu fini, je suis sorti: le passé composé appelle en quelque sorte le passé surcomposé.