‹ Grammaire historique de la langue françaiseChapitre 52 sur 97 · A. PROPOSITIONS PRINCIPALES · texte numérisé non relu

A. PROPOSITIONS PRINCIPALES

300. A s’en tenir au sens étymologique du mot subjonctif (lat. subj unctivu s), ce mode doit s’employer principalement dans les propositions subordonnées. On le trouve en effet dans les propositions substantives (Je veux qu’il parte), dans les propositions adjectives (je cherche un homme qui sache traduire ce texte) et dans les propositions adverbiales (quoiqu’il soit riche, il est très avare). Dans la vieille langue, il s’employait aussi dans certaines propositions principales, et le français de nos jours en a gardé plusieurs restes.

801. Sur l’emploi du subjonctif dans les propositions principales, on peut faire les observations suivantes:

1° L’ancien français se servait du subjonctif pour exprimer un désir, un souhait, une exhortation, une concession, etc. Ex.: Alquant i chantent, li pluisour gietent lairmes: Ja le lour vueil de lui ne desevrassent (St. Alexis, v. 585). Dist al paien: Damnes deus mal te duinst (Roland, v. 1898)! Deus li otreit seinte beneïçun (ib., v. 2245). Dieus me laist vivre tant qu’en soie vengiez (Raoul de Cambrai, v. 2697). Pleüst ore al sovrain roi . . . Que fuisse lassus o toi (Aucassin et Nicolete , 25, u). Si j’i revieng, diables m’en porche (Jeu de la Feuillée , v. 1068). Venu li est en son corage, Ou tort a joie ou tort a rage, Qu’a l’ancien parler ira (Vair Palefroi, v. 236).

2° Cet emploi du subjonctif était général encore au XVe et au XVIe siècles. Ex : Dieu y soit! — Et Dieu vous doint joye (Patelin, v. 101)! Chacun prenne sa place quand elles seront endormies (Cent nouv. nouv., I, 178). Vous soubvienne de boyre à my pour la pareille (Rabelais, I, 7). Ordinairement

il s’esveilloit entre huyt et neuf heures, feust jour ou non (ib., I, 77). Souvienne-vous des Athéniens (Montaigne, Essais , I, chap. 9). Marque le lecteur un traict qui n’a point d’exemple en l’antiquité ... (A. d’Auhigné, Histoire Universelle, , II, 279).

Remarque. Notez que l’imparfait du subjonctif s’employait encore, comme au moyen âge, dans beaucoup de cas où l’on se servirait maintenant du conditionnel (cf. § 291); il se trouvait indifféremment dans le premier ou le dernier membre de la proposition. Ex.: Qui me paiast, je m’en allasse (Patelin, v. 603). A nul tant soit mon bien vueillant, Je ne les eusse point accrues (ib., v. 723). Se j’eusse ayde, je vous lyasse (ib., v. 826). Jamais je ne me fusse douté Qu’il n’eust huy esté à la foire (ib., v. 908). Au temps de la Renaissance, l’emploi de l'imparfait du subjonctif pour exprimer un souhait modeste est à regarder comme un latinisme. Ex.: Je désirasse d’aucuns princes que je connais qu’ils en fussent plus epargnans (Montaigne, Essais, II, chap. XVII).

3° L’usage indiqué est encore admis au XVIIe siècle, mais surtout dans des locutions toutes faites. Ex.: Je meure, si je vis jamais rien de mieux (Balzac, Lettres, I, 15). La peste m’étouffe, si je le sais (Molière, Impromptu de Versailles, sc. 2). Dieu vous gard’, mon frère (id. , Les femmes savantes, II, sc. 1; sur gard’, voir II2, § 136,i)! Non, monsieur, ou je meure (Racine, Les plaideurs, v. 547). Qui voudra mordre, y morde (ib., v. 716). On le peut, je l’essaye; un plus savant le fasse (La Fontaine, Fables, II, n° 1). Un octogénaire plantoit. Passe encore de bâtir; mais planter à cet âge! Disoient trois jouvenceaux (ib., XI, n° 8).

4° En français moderne, on trouve un certain nombre de formules consacrées, survivances qui gardent l’ancien usage. Ex.: Advienne que pourra (cf. V, § 317, 1). Sauve qui peut (cf.

V, § 296). A Dieu ne plaise (cf. § 20). Ne vous en déplaise.

Ainsi soit-il. Soit dit entre nous. Soit (cf. V, § 84,2). Vive le

roi. Périssent les traîtres. Coûte que coûte. Vaille que vaille.

Dieu vous bénisse. Dieu soit loué. Honni soit qui mal y pense. Fasse le ciel. Comme on le voit, c’est à la troisième personne (jue le subjonctif sert d’optatif; avec le verbe pouvoir cet emploi a lieu aussi aux deux autres personnes: puissé-je, puisses-tu, p u iss ions- nous.

5° La tournure je sache peut figurer dans une proposition principale; on dit par ex.: Je ne sache pas qu'il soit mort. Il

s’agit ici d’un emploi élargi d’un membre de phrase qui appartient primitivement à une proposition relative; voir § 319,*>.

302. Le subjonctif que nous venons d’étudier était parfois précédé de la conjonction que. Ex.: Si ferez, fet cil, biaus amis; Que cil qui en la croiz fu mis Vous mete a vraie penitance (Du chevalier au barisel, v. 278). Cet usage s’est conservé jusqu’à nos jours et sert surtout à exprimer un souhait, un désir ou un ordre. Exemples littéraires: Qu’il aille en enfer, lui et toute sa séquelle (Laboulaye, Paris). Ab, que je fusse né dans le temps des tournois et des batailles! Qu’il m’eût été permis de porter les couleurs de Marianne et de les teindre de mon sang! Qu’on m’eût donné un rival à combattre, une armée entière à délier (A. de Musset, Les Caprices de Marianne). Beaucoup regardent quelle soit heureuse comme une phrase abrégée et pensent qu’on a supprimé la proposition principale, par ex. je souhaite. Cette manière de voir est difficile à admettre; on a souvent abusé du phénomène qu’on nomme ellipse. Il est difficile de prouver que qu’elle soit heureuse soit primitivement une phrase subordonnée. L’analogie joue peut-être un rôle dans la formation de la phrase et le que introducteur est peut-être dû au que exclamatif.

B. PROPOSITIONS SUBSTANTIVES.

308. La proposition subordonnée qu’on qualifie de substantive s’emploie généralement comme régime direct d’un verbe: J’ apprends qu’il est mort (comp : J’apprends sa mort). Je désire qu'il guérisse (comp.: Je désire sa guérison). Les verbes qui seront examinés ici se divisent en trois groupes: les »verba voluntatis«, les »verba affectuum«, les »verba sentiendi et declarandi«. Nous examinerons dans les paragraphes suivants surtout les cas où ces verbes et les locutions qui s’y rattachent réclament l’emploi du subjonctif.

Remarque. On peut détacher la proposition subordonnée de sa place ordinaire et la transporter au début de la phrase; cette transposition, qui a pour but d’appeler l’attention sur l’idée exprimée dans la subordonnée, entraîne actuellement l’emploi du subjonctif: Qu’il ait fait faillite , tout le monde le sait. Qu’il soit travailleur, je l’affirme. Qu'il puisse rendre des services à ses amis , c'est chose certaine. Exemple littéraire: Qu’il aimât

avec son cerveau, comme je l’ai écrit tout à l’heure, c’était peut-être beaucoup dire; pour contenter tout le monde, disons qu’il aima avec son cervelet (Charles Chassé, Styles et Physiologie, p. 131).

304. Volonté. Tous les verbes qui expriment une volonté, un ordre, une prière, un désir régissent le subjonctif; tels sont vouloir, ordonner, demander, prier, souhaiter, supplier , désirer, etc. Il en est de même des locutions impersonnelles telles que il faut, il est nécessaire, etc. Ex.: Je veux que tu le fasses. Je souhaite qu'il s’en aille. Vous aimez mieux que je fasse venir un médecin. Il demanda qu’on lui fît des excuses. J’ai très envie qu’il soit parti. Il faut qu’il le sache. Il est temps que je vous le dise. A ces verbes il faut ajouter quelques verbes déclaratifs tels que: dire, écrire, crier, signifier, etc. et quelques verbes affectifs: entendre et prétendre, qui peuvent prendre le sens de ‘vouloir’. Ex.: Va lui dire qu’il descende mes bagages. Je lui ai écrit qu’il fasse envoger tout de suite les marchandises commandées. J’entends qu’il s’en aille. On signifia à l’intruse qu’elle eût à s'éloigner.

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