‹ Grammaire historique de la langue françaiseChapitre 53 sur 97 · Il faut ajouter les deux observations suivantes · texte numérisé non relu

Il faut ajouter les deux observations suivantes

1° Les anciens auteurs se servent parfois de l’indicatif après les verbes de volonté. Ex.: Je désire que vous continuez en moy la faveur de vostre amitié (Montaigne, II, 37). J attends de votre complaisance Que désormais partout vous fuirez ma présence (Racine, Mithridate, II, sc. 6). Dans la langue actuelle, on constate une certaine tendance à remplacer le subjonctif par le futur ou le conditionnel (cf. § 292, s). Ex.: Sa mère a exigé d’elle qu’elle ne lui écrirait pas un seul mot d’adieu (E. Sue, Juif Errant, III, 159). Oui, je voudrais qu’on serait une vingtaine, moi (Lavedan, Les beaux dimanches, p. 6). Faudrait seulement que ça durerait (ib., p. 117). Ecoute-moi, mon petit Frantz, il faut que tu viendrais tout de suite (Daudet, Fromont jeune et Itisler aîné, p. 166). Faut qu’on va tous les deux au train pour . . . (L. Népoty, Les Petits, I, sc. 2).

2° On emploie l’indicatif après des verbes tels que arrêter, décider, décréter, ordonner, régler, résoudre, stipuler, surtout quand le sujet en est »un personnage ou un corps d’État dont l’autorité est incontestée «. Ex.: Il a été arrêté qu’on se réunirait chez le maire. Nous stipulons qu'on ne nous deman-

dera point les mille écus de noire vivant (Littré). La cour a ordonné que ce témoin serait entendu. Exemple littéraire: Quant à la mère du fugitif, il fut décidé qu’on attendrait pour lui écrire (Alain-Fournier, Le grand Meaulnes, p. 36).

3° Le même verbe peut contenir deux sens différents, exprimés par le mode des propositions subordonnées. On dit ainsi: Dites-lui que je ri’ y suis pas et qu’il revienne une autre fois. Exemples littéraires: Quant à ce duel, dis-lui que j’ai tort, que je suis A ses pieds, qu’il me plaigne et que j’ai des ennuis, Qu'il porte chez la reine à l’instant mes suppliques, Et que je lui ferai des excuses publiques (V. Hugo, Ruy Bios, IV, sc. 1). Trente écus! Et dis lui, pour toutes patenôtres Qu'il les boive bien vile et qu’il en aura d’autres (ib., IV, sc. 3).

Remarque Nous ferons ici la remarque générale que l’usage d’autrefois était assez flottant, non seulement dans les propositions substantives, mais dans toutes les propositions subordonnées. M. E. Walberg a réuni dans sa belle édition de »La Vie de Saint Thomas le Martyr* par Guernes de Pont- Sainte-Maxence (Lund, 1922. P. CLXII) un grand nombre de passages montrant dans ce poème l’emploi de l’indicatif au lieu du subjonctif, et vice versa.

306. Sentiment. Après les verbes et les locutions verbales ou adverbiales, ainsi qu’après les noms qui expriment un mouvement de l’âme, on emploie généralement le subjonctif. Dans la vieille langue, il y avait hésitation. Ex.: E si li prient que d’els aiet mercit (St. Alexis, v. 599). Or ne me chaut que ie plus vive (Auberée, v. 562). Meis ce li poise qu’il ne vient (Cligès, v. 5680). Et crient qu’assez tost l’ocirroit (. Erec , v. 229). L’incertitude s’observe encore dans la langue classique. Ex.: Vous serez ébahi que vos juges auront été sollicités contre vous (Molière, Fourberies dé Scapin, II, sc. 5). C’est dommage, Garo, que tu n’es point entré (La Fontaine, Fables , IX, n° 4). Actuellement, c’est le subjonctif qui a le dessus. Il s’emploie obligatoirement après des expressions telles que: être affligé, charmé, content, désolé, enchanté , fâché, heureux, ravi, surpris, triste, etc.; avoir honte; avoir peur, appréhender, craindre, de crainte que, de peur que; s’affliger, déplorer, enrager, s'étonner, se fâcher , se féliciter, se formaliser, s’indigner, s’irriter, se lamenter, se moquer, redouter, regretter, se réiouir, rêver, trembler, en vouloir; trouver agréable, désagré-

able, bon , naturel. Ex.: Je suis heureux q ue vous soyez venu. Il eut peur qu’on ne le renvoyât. Elle est très flattée qu'on fasse attention à elle. Quel malheur que votre château soit si loin. Toute sa crainte était qu’on ne le congédiât. J’ai honte que l’on me voie souffrir. Je déplore qu'on le fasse attendre. Le subjonctif est également employé après des expressions impersonnelles de sens analogue. Ex.: Il n’était pas surprenant que le parti tory fût au pouvoir depuis quarante ans (A. Maurois, Disraeli, p. 62). Il est monstrueux que je ne puisse avouer des convictions auxquelles je suis arrivé par des raisonnements évidents (id., Ariel, p. 33).

307. Sur les verbes affectifs, il faut encore remarquer ce qui suit:

1 0 Les verbes affectifs sont généralement suivis de que: Je suis heureux que vous soyez arrivé. Si le régime n’est pas une proposition, mais un simple nom ou un infinitif, on emploie de: Je suis heureux de votre arrivée. Je suis heureux de vous voir arriver. Parfois la conjonction que est remplacée par de ce que , et, dans ce cas, on emploie le plus souvent l’indicatif: Je suis heureux de ce que vous êtes arrivé. Mais, dans de telles phrases, l’usage est hésitant: Je suis désolé de ce que vous ne m'avez (ou ayez) pas prévenu. Comp. les tours suivants: Ce qui m’étonne, c’est qu’il ait (ou a) reconnu ses torts. Je suis charmé d’apprendre qu'il l’a (ou l’ait) fait.

2° L’emploi du subjonctif après les verbes affectifs est dans beaucoup de cas propre au style littéraire et recherché; plusieurs auteurs ont commencé à s’en débarrasser; ils imitent ainsi le parler populaire qui ne se sert pas beaucoup du subjonctif. On s’est formalisé du passage suivant de J. Kessel: »I1 eut peur que les minutes précieuses qu’il avait à passer avec Mary allaient s’émietter dans cet insoutenable silence. « Certes, cette phrase est irrégulière, à s’en tenir à la syntaxe officielle; mais cette irrégularité n’a, selon nous, rien de choquant.

308. Quelques verbes affectifs demandent des explications spéciales:

Attendre. On dit: Nous attendons qu'il sera de retour demain. S’il prend le sens de ‘désirer’, il régit le subjonctif. Ex.: Et moi, les vêpres finies, j’attendais en lisant dans la froide salle

à manger, qu’elle ouvrît la porte pour me montrer comment ça lui allait (Alain-Fournier, Le grand Meaulnes, p. 5). S'attendre est régulièrement suivi de Findicatif: Je m’attends qu’il arrivera demain. S’il est négatif, on emploie le subjonctif: Ne vous attendez pas que je le fasse (mais: Je m’attends à ce qu'il le fasse). Voir aux Additions.

Espérer. On dit: J'espère qu’il viendra. Mais avec espoir on trouve le subjonctif. Ex.: Le secret espoir qu’il en meure (Daudet, Tartarin sur les Alpes, p. 46).

Etonner (s') ou être étonné se construisait parfois au XVIIe siècle avec l’indicatif, et tel est encore le cas. Ex.: Je m’étonne que vous n’en avez pas trouvé un meilleur (Voilure). Elle fut étonnée que ces dames lui amenaient son frère (Bescherelle). Mais le subjonctif est le plus souvent employé. Ex.: Personne ne s’étonnera que Gilliéron n’ait pas entraîné l’adhésion de tous les romanistes (O. Bloch dans la Revue de Paris. Février 1929).

Plaindre (se) se construit souvent au XVIIe siècle avec l’indicatif. Ex.: Parlez! Phèdre se plaint que je suis outragé (Racine, Phèdre, v. 979). Vaugelas demande le subjonctif: Je me plains que vous m’ayez fait tort; mais il admet aussi: Je me plains de ce que vous m’avez fait tort. La langue actuelle admet les deux modes. Ex.: On se plaint que le respect s’en va; on se plaint que l’Allemagne est minée par le socialisme ( Revue des Deux Mondes).

309. Déclaration. L'indicatif s’emploie après les verbes déclaratifs tels que admettre, affirmer, apprendre, assurer, certifier, comprendre , concevoir, confesser , croire, déclarer , dire, se douter , garantir, juger, jurer, parier, promettre, remarquer, sentir, se souvenir, voir. Ex.: J’affirme qu'il est incapable de mentir. Je crois qu’il viendra demain. Je croyais qu’il viendrait la veille du mariage. Je comprends que vous avez tort. On dit de même: R est sur qu’il l’a fait. R est vrai qu’on l’a beaucoup gâtée. Cependant le subjonctif est employé toutes les fois que la subordonnée doit exprimer le doute ou l’incertitude, ce qui a lieu quand la principale est négative, dubitative ou interrogative (voir § 310). Quelques verbes se construisent tantôt avec l’indicatif, tantôt avec le subjonctif, mais le sens varie selon le mode employé:

Admettre, mettre au sens de ‘supposer’, demandent le subjonctif: Admettons que cela soit vrai. Au sens de ‘reconnaître’ ils sont suivis de l’indicatif: Nous admettons que vous avez raison.

Comprendre demande généralement l’indicatif. Ex.: Je comprends qu’il a tort. Mais s’il a le sens de ‘trouver naturel’ ou ‘ne pas s’étonner de’, il est suivi du subjonctif. Ex.: Avec de pareilles aptitudes et les conseils d’un savant expert, on comprend qu’ Edmont ait rédigé un remarquable lexique (O. Bloch dans la Revue de Paris. Février 1929).

Supposer (et dans la supposition que, une supposition que ) demande le subjonctif, s’il s’agit d’une hypothèse ou d’une concession; s’il s’agit d’une simple pensée, on met l’indicatif; mais l’usage est hésitant. Ex.: Je suppose qu'il ait perdu sa fortune, comment l’cdder alors? Je suppose ( supposons , à supposer ) qu’il vienne demain, comment le recevoir? Je suppose qu’il est déjà arrivé.

310. Quand la proposition principale contient une négation ou un doute, la subordonnée se met au subjonctif. Examinons les cas suivants:

1 °. Un verbe déclaratif employé avec une négation régit le subjonctif. Ex.: Je ne crois pas qu’il l’ait fait. Je ne pense pas qu'il soit content. Je ne croquis pas qu’il fût coupable. Cependant, s’il s’agit d’un fait réel, on se sert de 1 indicatif. Ex.: Il ne sait pas que je suis son ami. Je ne croyais pas que vous amèneriez quelqu’un.

2° Certains verbes et quelques noms qui expriment par eux-mêmes la négation, le doute, l’incertitude, demandent également le subjonctif. Tels sont nier, démentir, dissimuler, disconvenir, contester, empêcher, douter, désespérer, il est douteux, il est rare. Ex.: Je nie qu’il l’ait fait. Je doute que cela soit vrai. Je conteste qu’il en soit ainsi. Cela empêchera qu'il ne parte avec vous (Comp. § 35, i). Quand ces mots sont employés d’une manière négative, ils régissent ordinairement l'indicatif. Ex.: Je ne doute pas que vous aurez la libre disposition des ouvrages et manuscrits qui n’intéressent pas directement le grand travail qu’il poursuit (Pierre Benoit, Koenigsmark, p. 46). Nul doute que vous y découvrirez des documents inestimables (//>., p. 46).

Remarque. Ignorer est suivi du subjonctif. Ex, : J’ignore qu’il soit arrivé. J ignorais qu'il fût arrivé. Cependant il faut dire: Il ignore que la terre est ronde. Après ne pas ignorer il faut employer l’indicatif: Je n’ignore pas qu’il s’est marié. La locution n empêche est généralement suivi de l’indicatif.

3° Ajoutons que les locutions impersonnelles qui expriment une vraisemblance sont souvent suivies du subjonctif, et dès les plus vieux textes. Ex.: Ço lour est vis que tiengent Deu medisme (St. Alexis , v. 539). Il semble qu’ilz voisent [II3, § 137, i] jusques au ciel (Antoine de la Sale, Romania, LIV, 103). De nos jours on dit il semble qu’il soit devenu riche, il semblait qu’il fut devenu riche. Cependant on rencontre aussi l’indicatif. Ex.: 11 semble qu’il y ait en elle un appel auquel vous répondez, une attirance qui vous sollicite; il semble qu’on la connaît depuis longtemps, qu’on l’a déjà vue, qu’on sait ce qu elle pense (Guy de Maupassant, Les sœurs Rondoli , p. 74). Il semblait que cette petite pendule était fée et qu’elle avait pris à tâche d’ensorceler toute la Bavière (A. Daudet, La pendule de Bougival). Après il me semble, l’indicatif est généralement employé. On dit il me semble qu’il a raison, et cet usage remonte assez haut. Ex.: Il me semble que je le voy toutes les fois qu’il m’en souvient (Antoine de la Sale, Romania, LIV, 106).

311. Nous avons vu que, dans beaucoup de cas, l’emploi du mode dans la proposition subordonnée dépend du sens qu’il faut attribuer à cette proposition. Cependant, l’incertitude plus ou moins grande de l’énoncé se fonde sur un jugement individuel et subjectif; c’est pourquoi l’usage a été hésitant et flottant avant le grand siècle, où les grammairiens commencent à établir des règles fixes et prononcent des arrêts qui entravent les fantaisies individuelles. Pour les verbes déclaratifs, notons que, dans la vieille langue, ils étaient souvent suivis du subjonctif. Ex.: Et je cuidai que il n’eüst Reison ne parler ne seüst ( Ivain , v. 325). Le verbe synonyme croire se comportait de même. Il pouvait être suivi du subjonctif jusque dans le XVIIe siècle. Ex.: La plus belle des deux, je crois que ce soif l’autre (Corneille, Le Menteur, I, sc. 4). Cet usage se retrouve chez Pascal, La Fontaine, Mme de Sévigné et Racine. Ex.: Vous croyez qu’un amant vienne vous insulter (Andromaque, II, sc. 1).

812. Quand la proposition principale est interrogative, la subordonnée se met au subjonctif ou à 1 indicatif suivant que celui qui fait la question est incertain ou sûr de la réponse. Ex.: Croyez-vous que je sois fou ? Croyez-vous que je suis fou (= vous croyez donc que je suis fou)? Qui vous dit que je n'aie pas de preuve ? Croyez-vous que je ne sais pas ce que vous faites? Exemples littéraires: Et cette pauvre Harriet . . . croyez-vous que tout ceci ne soit pas pénible pour elle (A. Maurois, Ariet, p. 96)? Croyez-vous que les hommes puissent changer (G. Duhamel, Club des Lyonnais, p. 205)? Crois-tu donc qu’il soit le seul à souffrir (ib., p. 274)?

818. Quand la proposition principale est conditionnelle, l’emploi du mode dépend du sens qu’on veut donner à la subordonnée. Ci-dessus (§ 270,2) nous avons fait remarquer qu’on peut dire: Si vous croyez que je puisse vous être utile et: Si vous croyez que je puis vous être utile; mais le sens des deux phrases n'est pas le même. Exemples littéraires: Si Dieu est juste, comment croire qu’il punisse des créatures qu’il a remplies de faiblesse (A. Maurois, Ariel, p. 18).

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