II
4° Malgré que. Pour expliquer la formation de cette conjonction concessive, actuellement très employée (voir § 157), il faut partir de l’expression malgré qu’il en ait, dont la forme primitive est mal gré qu’il en ait (comp. bon gré qu’il en ait). Ici que est le pronom relatif. L’emploi de mal gré comme préposition: malgré la pluie (§ 115) a amené son emploi devant une proposition substantive, d’où est sortie la conjonction malgré que, très différente quant au sens et à la valeur grammaticale de l’ancien homonyme mal gré que conservé dans la locution obsolète malgré qu'il en ait. L’emploi conjonctif de malgré que n’existait pas au temps de la Renaissance; il date du XVIIe siècle.
5° Quoique provient du pronom relatif indéfini quoi que, qui autrefois se présentait aussi sous la forme de que que (V, § 323). Ex.: Que que Rollant a Guenelun forsfesist, Vostre servise l’en doüst bien guarir ( Roland , v. 3827). Par extension analogique quoi que s’emploie aussi avec des verbes intransitifs: quoi qu'il fasse amène quoi qu’il pleuve, et de cet emploi plus général est sortie la conjonction quoique; elle était le plus souvent suivie du subjonctif. Ex.: Ne m’oubliez Quoique je soie pouvre et mal enlinagiez ( Baudoin de Sebourc , III, 89; voir Littré). Au XVIIe siècle, les grammairiens discutent la question du mode à employer, et ils décident qu’en règle générale il faut le subjonctif. Pourtant, Molière a écrit: La mienne ma main], quoique aux yeux elle n’est pas si forte,
N’en quitte pas sa part à le bien étriller ( École des femmes, IV, sc. 9). Dans l’édition de 1665 il a corrigé » elle semble moins forte«. Rappelons aussi que Ménage a critiqué Vaugelas parce qu’il s’est servi du conditionnel après quoique. Actuellement, la grammaire officielle demande le subjonctif, mais on trouve parfois 1 indicatif. De même dans le parler familier. Ex.: Quoique tu es ma sœur (Pineau, Folklore du Poitou, p. 287). La correspondance de Flaubert montre une grande hésitation sur le mode à employer. Plusieurs auteurs modernes se servent volontiers du futur ou du conditionnel (voir P. Stapfer, Récréations grammaticales, p. 45 ss.). Notons enfin que quoique peut se construire sans verbe (comp. V, § 17,i). Ex. : Il était, quoique riche, à la justice enclin (V. Hugo, Booz endormi). On dit couramment quoique ça (= et pourtant).
6° Même si, qui introduit une proposition concessive hypothétique, est suivi de l 'indicatif. Ex.: Même si j’étais fatigué, je ne me coucherais pas. Notons aussi la locution synonyme alors (ou lors) même que. Ex.: Alors même qu’il aurait menti, tu aurais pu lui pardonner.
7° Quand même, souvent abrégé en quand, est ordinairement suivi du conditionnel. Ex.: Quand même je serais malade, j'irais te voir. Je partirais, quand même il s’y opposerait. Quand je devrais mourir de faim, je ne toucherais jamais à cet argent.
8° Où que est actuellement suivi du subjonctif. Ex.: Je le trouverai où qu’il se soit caché. Dans la vieille langue on trouve aussi l’indicatif, peut-être avec une légère nuance de sens. Ex.: Larges almosnes par Alsis la citet Douât as povres ou qu’il les pout trover (St. Alexis, v. 94).
9° Tout . . . que. Ce tour indique ordinairement un fait et demande l’indicatif. Ex.: Tout ours qu’il était (La Fontaine, Fables, VIII, n° 10). Tout mort qu’il est, Thésée est présent à vos yeux (Racine, Phèdre, v. 632). La reine, toute sage qu’elle était (Perrault, Piquet à la houppe). Il craignait les juges, tout marquis qu’il était (O. Mirbeau, Les 27 jours d'un neurasthénique, p. 237). Actuellement l’analogie de la construction de bien que amène parfois le subjonctif; on trouve ainsi tout aimable qu’il soit, toute parisienne qu’elle fût, etc. On abrégeait autrefois cette locution en omettant que et le
verbe. Ex.: Oui, je le chérirai tout ingrat et perfide (Corneille, Horace, II, sc. 5). Nos pères, tous grossiers, l’avaient [le goût] beaucoup meilleur (Molière, Misanthrope, I, sc. 2).
Remarque. Tout que est parfois confondu avec si que, que nous examinerons ci-dessous; pourtant, les deux termes ne sont pas tout à fait synonymes. Tout que sert à exprimer l’idée dans toute son étendue. Quand je dis: Tout habile quelle est (soit), elle n’y réussira pas, la phrase concessive équivaut à peu près à avec toute son habileté. Si, au contraire, je dis: Si habile qu’elle soit, elle ne réussira pas, cette phrase veut dire tout simplement: Elle a beau être habile, elle n’y réussira pas.
10° Si . . . que pouvait autrefois être suivi de l’indicatif. Actuellement, il demande toujours le subjonctif. Ex.: Si fatigué qu'il soit, il continue son travail. Si maître qu’il soit ordinairement de lui, il perd la tète dans ces difficultés. A côté de si . . . que on emploie aussi le simple si, suivi d’une inversion comme dans: un homme si sceptique soit-il, un manuel si complet soit-il, un texte si correct soit-il. Ce tour n’a lieu qu’avec le verbe être et appartient à la langue écrite. Exemple littéraire : Si déraisonnables soient-ils, je me plie à tous les caprices (O. Mirbeau, Les 21 jours d’un neurasthénique, p. 105). La langue parlée préfère si sceptique qu’on soit à si sceptique soit-on.
11° Pour . . . que. Ce tour, qui a un cachet tout littéraire, est ordinairement suivi du subjonctif. Ex.: Ce texte, pour intéressant qu’il soit, n’est donc pas probant non plus (Brunot, Hist. de la langue française, II, 82). Cependant, l’indicatif est aussi employé. Ex.: Pour aimables qu’ils étaient (A. France, Pierre Nozière). Parfois pour . . . que se contamine avec si .. . que, d’où résulte pour si . . . que, locution blâmée et pourtant souvent employée. Ex.: Pour si bien qu’il soit dans son grand lit, il a hâte d’être guéri (Daudet, Petit Chose, p. 364). Pour si grand que fût son génie (Catulle Mendès).
Remarque. La concession s’exprime aussi, surtout dans la langue littéraire, de plusieurs autres manières; voir § 365.
327. Les propositions conditionnelles sont régulièrement introduites par la conjonction si, autrefois se (cf. I3, § 284, i); on trouve aussi les tours même si (cf. § 326,6), comme si, excepté si, sauf si. Aux observations déjà faites au § 158, nous ajouterons les suivantes:
1° On dit: Si je peux, je le ferai. S'il vient, je le lui dirai. Avertissez-moi, s'il ne vient pas. Il sera heureux, si vous restez. Dans ces cas, la proposition conditionnelle est toujours au présent de l’indicatif, et dès les plus vieux textes: Si Lodhuuigs sagrament que son fradre Karlo jurât, conservât ... in nulla aiudha contra Lhoduwig nun li iv er (Serment de Strasbourg). Ço ad juret li Sarrazins espans, Se en rereguarde troevet le cors Rollant, Cumbatrat sei a trestute sa gent E se il poet, murrat i veirement ( Roland , v. 612 — 615). Cependant, si la phrase conditionnelle contenait deux verbes, le deuxième se mettait ordinairement au subjonctif. Ex. : Se vus volez ad mei venir Et vus li veuilliez obéir . . . asez avrez Plus viande que ne voldrez (Marie de France, Fables, 26,13). Se ne te vueus par amor rendre Et te puesse par force prendre . . . Ja n’i avra guardé parage Ne amistié ne cosinage ( Roman de Thèbes, v. 2749 ss.). Se il se muevent et il me soit conté, Perdu aurez mon cuer et m’amisté ( Gag don , v. 668 — 69). On trouve dans les autres langues romanes des usages parallèles; nous signalerons comme exemple le passage italien suivant: Conosceva corne spira il vento . . . e di che colore sia il nuvolo (Verga, Vit a dei campi, p. 27). Il s’agit dans la seconde proposition interrogative indirecte d’un fait plus particulier que celui qui a été relaté dans la première, et on peut supposer que c’est cette particularité qui a déterminé et provoqué l’emploi du subjonctif.
2° On dit: Si je pouvais, je le ferais. S'il venait, je le lui dirais. Si j’étais riche, je vous aiderais. Cet usage n’est pas primitif. Dans le plus vieux français on se servait surtout de l’imparfait du subjonctif. Ex.: Se Deu ploust, sire en dousses estre (St. Alexis, v. 420). S’i fust li reis, n’i ousum damage ( Roland , v. 1717). Se vos li mandiez que il venist ça et preist le signe de la croiz, et se meist el leu le conte de Champaigne, et li donisiez la seigneurie de l’ost, assez tost la prendoit (Villehardouin, § 41). Par Saint Jacques! se je trouvasse Ung sergent, je te fisse prendre ( Patelin , v. 1593 — 94). Cet usage est encore suivi au XVIe siècle. Ex.: Se je le sceusse, je ne le demandasse pas (Heptaméron, I, 258). On se servait aussi d’une autre tournure en employant le conditionnel dans la principale. Ex.: Se veïssum Rollant einz qu’il fust mort, Ensembl’od lui i durriums granz colps
(Roland, v. 1804 — 05). Cet usage est encore suivi au temps de la Renaissance; il disparaît au grand siècle, qui ne reconnaît que l’emploi de l’indicatif. Le subjonctif n’est plus admis que dans le cas déjà étudié ci-dessus (§ 161,2): S’il venait et qu’il ne vous fît pas des excuses, je serais indigné.
3° On dit: Si j’avais pu, je l'aurais fait. S’il était venu, je le lui aurais dit. L’emploi du subjonctif est aussi admis dans la langue littéraire: Si j’eusse pu, je t'eusse fait. Il peut alterner avec l’indicatif: Si j’eusse pu, je l’aurais fait. Si j'avcds pu, je l’eusse fait. Exemple littéraire: Et s’il m’eust voulu perdre, il l’eust faict sur le champ (Mairet, Sophonisbe, v. 307). Il faut remarquer que parfois la proposition hypothétique conditionnelle est sous-entendue. Hernani s’écrie: Ah! le ciel m’est témoin Que volontiers je l’eusse été chercher plus loin (II, sc. 3). Il faut probablement sous-entendre: si les circonstances l’avaient demandé.
328. Il existe un certain nombre de propositions qui ont seulement l’apparence de propositions conditionnelles: elles expriment un fait réel, non pas une supposition; cette sorte de propositions admet l’emploi du futur et du conditionnel. Voici quelques détails:
1° La subordonnée exprime un fait motivé dans la principale. Ex.: Si je vous raconte ces choses, c’est que j’ai la preuve qu’elles ne sont pas vraies (Ohnet, Serge Panine,
2° La subordonnée contient un fait d’où l’on tire une conclusion. Ex.: Si les Prussiens n’attaquaient point, ce devait être qu’ils n’avaient pas encore assez d’infanterie à leur disposition (Zola, Débâcle, p. 132).
3° La subordonnée exprime un rapport parallèle à celui contenu dans la principale. Ex.: Si l'un était jeune et vigoureux, l'autre était vieux et faible. Il avait compris que le jeu, s’il était amusant, était aussi dangereux.
4° La subordonnée est à regarder comme une proposition substantive, et si fonctionne comme la conjonction que. Ex.: Cest miracle si je suis encore en vie. Cela ne m'étonne pas si elle avale ces contes. Pardon si je vous dérange. Excusez-moi si je vous fais de la peine. C’est et peine si j’ai pu lire votre
lettre. Exemple littéraire: Jugez si chacun s’y trouva (La Fontaine, Fables, VIII, n° 14). Comp. § 349,2.
329. A côté de la conjonction si, on se sert aussi, pour introduire une proposition conditionnelle, des locutions suivantes en cas que, au cas que, au cas où, dans le cas où, à condition que, à moins que, pourvu que, supposé que, posé que. Il faut pourtant remarquer que plusieurs de ces conjonctions sont vieillies et appartiennent presque exclusivement à la langue littéraire, comme par ex. en cas que, au cas que. Sur l’emploi des modes, il faut remarquer que:
1° Le subjonctif est demandé après en cas que, au cas que, à moins que, pourvu que, pour peu que, supposé que, posé que , en admettant que. Ex.: En cas qu’il vienne, pourvu qu’il le dise, en admettant qu'il le fasse. Supposé qu’il l'ait dit, que ferez- vous ?
2° L’indicatif est demandé après les constructions relatives au cas où, dans le cas où. Ex.: Au cas où je le trouverai, je ne manquerai pas de l'avertir.
3° Il y a hésitation sur le mode à employer après à condition que. On dira ainsi: Je vous donne cette somme à condition que vous partiez (ou partirez) demain.
4° Dans la vieille langue, le simple que pouvait avoir le sens de ‘à condition que’ et servait à introduire une proposition conditionnelle. Ex.: Sire, vers vos ne vel avoir Ire, que m’en puisse garder ( Fer gus , 15,13).
330. Il faut enfin examiner les propositions comparatives. Au moyen âge elles se mettaient le plus souvent à l’indicatif. Exemples littéraires: Plus est isnels que n’est oisels ki volet (Roland, v. 1573). Plus vert que n’est erbe de pre (Cligès, v. 4769). Et plus fel qu’il ne soloit estre (R. de la Rose, v. 4372). Et les levretes vremelletes, plus que n’est cerisse ne rose el tans d’esté ( Aucassin et Nicolete, 12, ai). Ele est plus blance ke n’est noif sor gelee ( Aliscans , v. 2853). Et certes elle est plus gracieuse en humilité que ne fu onques Hester (MND, I, p. 252). Cependant, les vieux auteurs suivaient aussi un autre usage. Si de deux propositions comparatives et complètes la première est affirmative, le verbe de la seconde, précédé de la négation ne (cf. § 33), se mettait, surtout dans
les textes appartenant au domaine dialectal de l’Est, au subjonctif aussi bien qu’à l’indicatif. Ex.: Mais je vous aim plus que vos ne faciès mi ( Aucassin et Nicolete , 14, ie). Car plus sont fort li homme et deus, que ne soit li deables ( Dialoge Grégoire lo pape , 295, u). Chaiiens a d’avoir, ce me samble, Plus que n’en ait li rois de Frize ( Richars li biaus, v. 3450). Et perdirent plus li Genevois qu’il n’i gaignassent (Froissait, VI, 62). Messires li princes me fait plus d’onneur que je ne vaille (id., VII, 28). Cet emploi du subjonctif disparaît avec le moyen âge. Après la Renaissance l’usage demande: Il est plus fort que je ne croquis. Le subjonctif ne se rencontre que sporadiquement au grand siècle. Je note le passage suivant des Contes de Charles Perrault: Quand il me rendit compte de tout ce qui s’était passé, je m’affligeais plus que je l’eusse encore fait. Mais quand il s’agit d’une comparaison d’égalité, un subjonctif de concession est parfois employé. Ex.: Je l’aime, je l’avoue, autant qu’on puisse aimer (Molière, Mêlicerte, II, sc. 4). De nos jours l’emploi de l’indicatif est de rigueur.
Remarque. Une proposition comparative hypothétique s’exprime actuellement à l’aide de comme si. On dit: Il continuait sa route comme s'il n’avait rien vu. Surtout dans la langue littéraire, on se sert aussi du subjonctif. Au moyen âge on employait corne ou aussi corne dans le même sens; ils étaient suivis du subjonctif. Ex.: Sis ocioit cum fussent bestes ( Brut de Munich, v. 1488). Quant vous a mon pere donastes L’avoir de quoi vous m’achatastes Ausi com je fuisse une beste (La chastelaine de Saint Gille, v. 221).