TEMPS DU SUBJONCTIF
331. Présent. Nous avons déjà parlé de l’emploi de ce temps dans les principales où il exprime un souhait, un désir ou un ordre (§ 301). Dans les subordonnées, il s’emploie régulièrement toutes les fois que le verbe de la principale demande le subjonctif et qu’il est au présent: Je veux qu’il s’ert aille; je regrette qu'il s’en aille; je doute qu’il s’en aille, etc. A cet emploi très régulier il faut en ajouter un autre, assez répandu de nos jours. Il se trouve surtout dans la langue parlée, mais il commence aussi à envahir la langue écrite malgré la vive protestation des puristes. On dit couramment je voudrais qu’il s’en aille , tandis que la grammaire officielle demande je voudrais qu'il s’en allât. Nous examinerons ce phénomène dans les paragraphes suivants.
332. Les auteurs qui cherchent à régler leur syntaxe sur celle de la langue parlée, ne se servent pas beaucoup de l’imparfait du subjonctif, qu’ils remplacent régulièrement par le présent. Nous avons examiné à ce sujet un roman tout moderne »L’adieu à l’enfance« (Paris, 1926) par César Santelli, et nous n’y avons trouvé qu’un seul imparfait: J’avais liàte que l’entrevue prît fin (p. 82). Il s’agit ici, bien entendu, d’une forme commune aux deux modes, et non pas d’une forme en - asse , en -isse ou en -usse que M. Santelli certes aurait évitée soigneusement, comme dans le passage suivant: Elle ne se retourna pas lorsque j’entrai et il fallut que je lui prenne la main pour lui signaler ma présence (p. 83). Voici maintenant une série de passages pris dans le même roman et montrant tous l’emploi du présent au lieu de l’imparfait du subjonctif: Les jours d’audience en effet, il arrivait assez fréquemment que mon père ne soit libre que vers midi (p.
15). J’étais heureux et j’aurais voulu que notre entretien ne prenne jamais fin (p. 24). Au fond de moi-même je voulais qu’elle soit ainsi (p. 53). J’aurais voulu qu’elle ue dénoue jamais son étreinte (p. 53). J’aurais voulu qu’il me fasse des confidences (p. 69).
Remarque. Boileau a dit que le Français est né malin; on serait plutôt tenté de dire que le Français est né grammairien, et grammairien impénitent. Beaucoup ne veulent pas reconnaître la mort de l'imparfait du subjonctif, et ils protestent vivement contre l’emploi du présent à sa place. Dans une lettre du 11 février 1929, l’excellent romancier Maurice Bedel m’écrit qu’il trouve absolument inadmissible qu’on remplace l’imparfait du subjonctif par le présent. 11 ajoute: »En tout cas, plutôt que de commettre une faute grossière contre la grammaire, j’estime qu’il vaut mieux tourner la difficulté et dire: Il serait nécessaire de nous revoir ( ce qui est d'un français de seconde classe), quand le sens est: Il faudrait que nous nous revissions. « Ainsi, M. Bedel paraît préférer un français de seconde classe à un néologisme syntaxique. Les historiens du langage savent que, dans l'évolution linguistique, commuais error facit jus; mais c’est là un principe, une conception contre laquelle les puristes protesteront toujours; à ce sujet nous renvoyons aux observations si sages de Vaugelas que nous avons reproduites ailleurs (I3, § 58).
833. La substitution du présent du subjonctif à l’imparfait du même mode est très générale de nos jours. Voici une série d’exemples trouvés tous dans des auteurs modernes; Je n’avais pas besoin que cette effrontée de ce matin me le dise (Daudet, Fromont jeune et Risler aîné, p. 8). J’aurais voulu que tu l’entendes (id., L’Immortel, p. 54). J’avais défendu qu’on prononce ton nom (Daudet et Hennique, La menteuse, p. 120). Je craignais que tu sois mal (ib., p. 126). Je ne voulais pas qu’on y aille (ib., p. 200). Je ne voulais pas que tu sortes (Pailleron, Mieux vaut douceur, sc. X). Il a voulu que je vienne (Bourget, Mensonges, p. 87). Avouez que vous voudriez bien que ce soit fini (A. France, Histoire comique, p. 297). Papa a toujours craint que je ne sois malade (Marni, Fiacres, p. 9). Et les huit mille francs qu’il a fallu que je te donne hier (H. Lavedan, Le vieux marcheur, p. 48)? Elle n’aimait pas qu’on lui fasse la lecture, celle-là (ib., p. 247). J’avais bien dit, croyez-le, à Mlle de Plessans qu’il était préférable que je ne l’accompagne pas (H. Bataille, La marche nuptiale, I, sc. 3). Je ne voulais pas que tu souffres de privations (ib., II, sc. 10). Ce n’était pas possible, bien sûr,
que ça dure (//?., IV, sc. 5). Enfin, je voudrais que tu comprennes (H. Bernstein, La Griffe, III, sc. 5). S’il était possible que je te raconte tout, ce serait déjà fait (Brieux, Simone, II, sc. 9). J’aurais voulu que tu sois caché quelque part. Je crois que tu aurais été content, mon chéri (M. Proust, Du côté de chez Swann, p. 453). J’attendais que tu m’en parles (Géraldy, Aimer, I, sc. 1). Quand nous nous sommes mariés, je voulais que nous nous installions chez nous (René Trintzius et Amédée Valentin, Poudre d'or, conte en trois actes, précédé de Philippe le Zélé, p. 83). Même s’il était arrivé, ce chapeau, il aurait bien fallu, sans doute, que je passe mon dimanche à le refaire (Alain-Fournier, Le grand Meaulnes, p. 4). Pour ce dernier passage, il est vraisemblable que l’auteur a reculé consciemment devant passasse (cf. § 338).
334. Les plus anciens exemples de la substitution du présent à l’imparfait du subjonctif paraissent se trouver chez George Sand, dont la langue porte parfois une empreinte patoise (I3, § 79). Ex.: Il n’a pas attendu que je lui dise: »Je pars pour Florence« ( Elle et Lui, chap. IX). Je serais bien aise que tu entres un peu dans la maison ( Mare an Diable). On ne trouverait pas mauvais que je te fasse danser ( Petite Fadette, chap. XXVII). Si c’était vrai, il faudrait que je vous quitte et que je m’en aille bien loin (Jeanne). Pour expliquer et défendre le solécisme du dernier passage, l’illustre romancier a ajouté en note: »L’espèce de compromis que je hasarde entre le berrichon et le français de nos jours ne m’oblige pas à employer cet affreux imparfait du subjonctif, inconnu aux paysans « Gustave Flaubert était sur celle question du même avis que George Sand. Maxime du Camp, qui pendant longtemps fut très lié avec Flaubert, donne dans ses »Souvenirs littéraires« (II, 471) les curieux renseignements suivants sur le mépris de son ami pour la grammaire officielle: »I1 prétendait et il a toujours prétendu que l’écrivain est libre, selon les exigences de son style, d’accepter ou de rejeter les prescriptions grammaticales qui régissent la langue française, et que les seules lois auxquelles il faut se soumettre sont les lois de l’harmonie. Ainsi il n’eût pas hésité à dire: Je voudrais que vous alliez, au lieu
de: Je voudrais que vous allassiez, parce que l’imparfait du subjonctif est d’une tonalité déplaisante. Là-dessus, nous discutions sans désemparer. Un soir, nous avions travaillé jusqu’à une heure du matin. Vers trois heures je fus réveillé par un effroyable vacarme à la porte: coups de sonnette et coups de pied; je me lève tout effaré, je vais ouvrir. Sur le palier, Flaubert me crie: »Oui, vieux pédagogue, l’accord des temps est une ineptie, j’ai le droit de dire: Je voudrais que la grammaire soit à tous les diables et non pas fût, entendstu?« Puis, il dégringola les escaliers, sans même attendre ma réponse. «
Remarque. George Sand déclarait l’imparfait du subjonctif inconnu aux paysans. Déjà au commencement du XVIIe siècle le grammairien Oudin avait fait la même observation; il dit que les Champenois et les Lorrains usent d’ordinaire du présent du subjonctif après un conditionnel: je commanderais qu’on face , je voudrais qu’on prenne garde. 11 ajoute que cet usage n’est aucunement bon.
335. Imparfait. L’imparfait du subjonctif est actuellement à regarder comme un temps à peu près mort; il a disparu de la langue parlée, et la langue écrite n’en garde que quelques restes maintenus plus ou moins artificiellement. La défaillance de l’imparfait du subjonctif a commencé au XIXe siècle, et elle est maintenant presque accomplie. En parlant de ce temps dans son remarquable ouvrage »La pensée et la langue«, M. Ferdinand Brunot observe: »I1 est à peu près inconnu à une grande partie de la France du Nord, au point que les personnes de culture médiocre ne comprennent pas ce qu’on veut dire quand on s’en sert, et que des gens qui ont » fa i t leurs classes« auraient peur de passer pour des pédants, s’ils l’employaient en parlant« (p. 784). M. Antoine Meillet, dont la haute compétence est universellement reconnue, partage absolument la manière de voir de M. Brunot. Il écrit dans un compte-rendu tout récent: »I1 serait curieux de voir combien de temps la grammaire française maintiendra théoriquement une forme que personne n’emploie, que presque personne ne sait former, et qui n’a pour elle que d’avoir existé; car la clarté ne gagne rien à ce qu’on l’emploie; cette forme difficile est, de plus, une forme inutile. «
336. Depuis longtemps, les grammairiens, les esthéticiens, les romanciers et les poètes ont constaté la défaillance de l’imparfait du subjonctif. Les uns l’ont regrettée, les autres ont protesté contre une telle décadence; quelques-uns enfin ont voulu y remédier.
1° Voici, pour commencer, un souvenir de jeunesse que raconte M. Pierre Giftard, avec beaucoup de bonne humeur et peu de respect pour l’Académie Française, dans »Le Petit Marseillais« du 9 avril 1905: »Au temps de ma prime jeunesse, Jean Richepin, déjà poète étincelant, et Réveillaud, aujourd’hui député, avaient fondé, avec quelques autres camarades, à peine sortis du lycée Charlemagne, une ligue qui visait la propagation et la culture intensive de l’imparfait du subjonctif. Que c’est donc beau d'avoir vingt ans! Mais le fait même de s’atteler à une aussi lourde tâche montrait bien que le sillon serait dur à creuser. Richepin et Réveillaud ne s’y trompaient pas. Aussi avaient-ils élaboré une manière de projet de loi, où tous les Français majeurs étaient tenus, sous peine d’amende, d’employer l’imparfait du subjonctif, dans les conditions rigoureuses que détermine la syntaxe. A la suite de cette vérité proclamée par la Révolution: «Tous les Français sont égaux devant la loi « , Richepin et Réveillaud demandaient . . . qu’on ajoutât: »La conjonction que gouverne le subjonctifs C’était hardi! D’après eux, il fallait dire à sa bonne: Victoire , je voudrais que vous époussetassiez cette cheminée. Universitaires, ou quasi, les deux ardents zélateurs l’étaient. Ils voulaient faire respecter les lois de l’Université. Aujourd’hui, c’est l’esprit contraire qui nous anime. Nous donnerions beaucoup, et eux aussi, je le parierais, pour que l’Académie nous délivre (il faut écrire encore: nous délivrât) des exigences de ce que. Ah ! ce que! Ce que est la plaie de notre existence, car il gouverne le subjonctif! Ah! s’il ne le gouvernait pas! Mais il le gouverne. Ainsi, il faut dire, pour demeurer en règle avec la grammaire: Il serait à souhaiter que nous nous enthousiasmassions! — Je voudrais que vous me ramassassiez ce papier. On trouverait étonnant qu'ils s'en désintéressassent, qu’ils le satisfissent , qu’ils le pourchassassent et qu’ils s’ij complussent. — Quand on écrit, l’imparfait du subjonctif, chose bizarre, vient assez bien sous la plume, à la condition de n’être pas grotesque comme dans les exemples
Kr. Nyrop: Grammaire. VI. 22
ci-dessus. C’est dans le dialogue qu’il disparaît. Personne ne consent à l’employer. Jamais un acteur ne dira, au théâtre, ni quiconque dans la vie ordinaire: Chère belle , je serais si heureux que vous couronnassiez ma flamme! Le public se tordrait. Donc, l’imparfait du subjonctif est une anomalie. La transformer, en réduire l’emploi grammatical à quelques cas très simples, ou à rien, détruire en tout ou en partie l’omnipotence du terrible que, plaie de notre idiome national, voilà pour l’Académie Française une tâche qui serait autrement utile et profitable que la réforme orthographique de quelques douzaines de mots. Mais, pour la faire aboutir, il faudrait que les quarante immortels s’y missent tous, qu’ils s’y attelassent, qu’ils se prissent la tête dans les mains et s’imprégnassent de cette vérité que le peuple est simpliste. Sont-ils capables d’un pareil effort? Il faudrait craindre qu’ils s’y embourbassent, qu’ils y restassent, et, finalement, qu’ils y renonçassent, bagasse, bagasse! La belle chose, par instants, que la langue française !«
2° Remy de Gourmont, ce styliste impeccable et fin, a également reconnu l’extinction de l’imparfait du subjonctif. En discutant le fameux Arrêté ministériel du 26 février 1901 sur la simplification de la syntaxe française, il remarque: »Les grammairiens accepteront malaisément il faudrait que nous parlions; leur goût est de dire il faudrait que nous parlassions. Cette forme, pour régulière, devient inusitée et n’est plus, en presque tous les cas, qu’une affirmation de pédantisme. On ne peut le nier: l’imparfait du subjonctif est en train de mourir. Des formes comme aimassiez ont peut-être été rendues ridicules par la floraison assez nouvelle des verbes péjoratifs en -asser: rimasser , traînasser, et par la confusion avec l’imparfait du présent des verbes comme ramasser, embrasser, autrefois d’un usage restreint. Le discrédit s’est jeté par assimilation logique sur les formes correspondantes des autres conjugaisons: vinssiez, dormissions ; sur les formes irrégulières et fort embarrassantes, bouillions, fuissions (fuir), pourvoyions, cousissions (coudre), moulussions (moudre) et l’extraordinaire nuisissions. Quant à il faudrait que nous sussions (savoir), reçussions (recevoir), n’hésitons pas à les proférer lorsque nous voulons exciter ou le rire ou la stupeur.
On embaumera ces flexions, on les roulera dans les suaires de la grammaire historique, et cela sera très bien*.
3° A ces témoignages il serait facile d’en ajouter beaucoup d’autreâ. Nous nous contenterons de citer le jugement laconique et très précis de M. Antoine Albalat: »Les imparfaits du subjonctif (ceux en -asse surtout) déshonorent le style*. C’est là une impression toute moderne, et il est presque inutile d’ajouter qu’autrefois cette sensation n’existait pas. Comme preuve il suffira de citer le passage suivant de Molière: Je voudrais bien, pour voir, que, de votre manière, Vous en composassiez [des vers] sur la même matière (Le Misanthrope, v. 427 — 428).
337. Atin de prouver d’une manière irréfutable que l’imparfait du subjonctif est un temps mort, absolument mort pour un très grand nombre de Français, M. F. Brunot a publié dans le livre que nous venons de citer (p. 784, note), un document statistique extrêmement instructif, dont je me permets de reproduire ici un extrait: »A Paris, en mai 1919, 44 aspirantes au Brevet élémentaire avaient à conjuguer l’imparfait du subjonctif du verbe offrir: 15 y ont commis des fautes assez lourdes pour montrer qu’elles ignorent les formes de ce temps; 5 donnent l’imparfait de l'indicatif: / offrais; 8, tout en donnant correctement les 3 personnes du singulier, écrivent le pluriel de l’imparfait de l’indicatif: nous offrions; 2 autres vont même jusqu’à nous offriions; 5, avec les formes exactes du singulier, donnent au pluriel les formes du passé simple de l’indicatif: nous offrîmes, vous offrîtes; 4 écrivent: que j’offris, que tu offris; 1 ne commet que la faute qu’il offrisse; 1 écrit le présent du subjonctif: que j’offre; 2 le passé: que j’eus offert. « A cette documentation très intéressante j’ajoute un passage tiré d’un livre de M. Léon Daudet: Il fallait, pour que nous fîmes connaissance, que M. Proust prît ombrage ( Souvenirs , p. 640). Ainsi M. Daudet écrit fîmes pour fissions! Cette ignorance de la conjugaison régulière telle qu’elle est enseignée dans toutes les grammaires nous montre que l’imparfait du subjonctif est bien un temps mort. Comp. aussi les vers suivants de Mme Rosemonde G. . . . parus dans la »Légende du Martin-Pêcheur« et reproduits par A. Thérive dans »Les Nouvelles Littéraires* (Janvier 1929): Car je lui
demandais ardemment que nous eûmes La preuve d’un sort éternel, Et voilà qu’il daigna m’envoyer sur tes plumes Un vrai petit morceau de ciel.
338. Les auteurs se sont souvent débattus avec l’imparfait du subjonctif. On savait, grâce à l’enseignement grammatical reçu au lycée, que, dans certains cas, il fallait employer ce temps, mais il était tombé en désuétude, et son emploi jurait très souvent avec l’expression naturelle. Voici quelques citations qui nous paraissent instructives à ce sujet: Catherine. Ah! il était temps que vous arriviez! — Rémonin (à part). Il faudrait »que vous arrivassiez», mais elle est si émue (A. Dumas fils, l' Étrangère, II, sc. 4)! Je vous assure qu’il a tenu à presque rien que je n’entre pas, que je rebrousse chemin. — Entrasse et rebroussasse, pensa Hector qui observait Maxime avec une pitié un peu jalouse. Mais la passion excuse tout (Marcel Prévost, Les demi-vierges). Dans une comédie de G. -A. Caillavet, R. de Fiers et E. Arène une jeune fille, Suzette, très bien élevée, dit à sa marâtre: Ainsi j’avais peur que vous ne fussiez sévère. Celle-ci, qui est une ancienne midinette, la corrige: Sogez, et Suzette proteste: Mais non . . . fussiez . . . Que vous me donnassiez des conseils (Le Roi, I, sc. 5). M. F. Rrunot raconte dans le livre cité ci-dessus la petite anecdote suivante très véridique et très instructive: »J’ai entendu une dame dire à sa domestique: Je voudrais que vous fissiez le lit tout de suite. Sur quoi la domestique riposte: Je ne comprends pas ce que Madame veut dire». C’est sans aucun doute l’enseignement scolaire qui, dans beaucoup de cas, conserve la notion de l’imparfait du subjonctif. Je cite à l’appui le passage suivant d’un petit roman de Gyp: »Mes enfants, est-ce que vous allez rester dans l’escalier à parler de choses aussi sérieuses? Si oui ... je voudrais que vous me laissiez passer? — Dis «laissassiez» et tu passeras« ( Une passionnette, p. 180). Donc, l’emploi de l’imparfait du subjonctif a quelque chose d’artificiel et de livresque. Il n’appartient plus, et depuis longtemps, au langage usuel. On s’en moque volontiers, comme dans les vers suivants attribués à un vieux pédant qui a voulu exprimer d’une manière irréprochable ses pensées amoureuses:
Fallait-il que je m’enflammasse Et que vous, vous vous glaçassiez?
J’ajoute, à titre de curiosité et d’après un article de M. Alfred Stenhagen, le couplet suivant publié dans 1’» Almanach amusant« de 1892:
Ah! Fallait-il que je vous visse,
Fallait-il que vous me plussiez,
Qu’ingénument je vous le disse,
Qu’avec orgueil vous vous tussiez!
Fallait-il que je vous aimasse,
Que vous me désespérassiez Et qu’en vain je m’opiniâtrasse Et que je vous idolâtrasse Pour que vous m’assassinassiez!
339. Il ressort de ce que nous venons de dire que, dans la langue parlée, les formes vraiment mortes de l’imparfait du subjonctif sont celles où dominent les syllabes -ass-, -iss-, -iiss-. La langue littéraire, sans les aimer, ne les a pas tout à fait bannies; elle peut même s’en servir quelquefois avec profit, comme dans le passage suivant de Catulle Mendès: Il se pouvait que les faunes eussent mauvais goût, qu’à cause du vent seul s’inclinassent les fleurs, et que les rossignols n’entendissent rien à la beauté des nymphes. Pourtant, la langue littéraire recule devant une forme en -assions, comme le prouve l’extrait suivant d’un article publié dans »Le Matin « du 6 mai 1904: »Et l’on voudrait que nous ne fassions pas fiers d’avoir suscité un tel enthousiasme, si fécond en résultats pratiques, si utile pour l’entraînement de notre armée, si favorable à l’affirmation nouvelle de sa valeur traditionnelle? El l’on voudrait que nous ne jetions pas un cri de joie à l’aspect de ces petits groupes de dix hommes, quittant tous à la fois leurs garnisons respectives, pour venir à Paris disputer, sous les yeux de leurs chefs suprêmes, la palme et les médailles promises aux meilleurs?« Comme on le voit, l’auteur de l’article se sert d’abord de l’imparfait du subjonctif, ensuite du présent du même mode; il le fait sans doute inconsciemment, et en se servant de jetions, il évite
jetassions. Voici un autre passage où s’observe le même phénomène: Il pourrait bien arriver, aussi, qu’ils s’entendissent et se massent ensemble à une poussée pour en finir avec une »récréation« qui dure vraiment depuis trop longtemps (La Nouvelle Revue, Sept. 1901, p. 92).
B40. Avant de finir, nous ne manquerons pas de rappeler que la troisième personne du singulier de l’imparfait et du plus-que-parfait du subjonctif est encore généralement employée. Ex.: On eût dit qu’il trouvât un plaisir cruel à ne plus trouver de plaisir à rien (R. Rolland, l' Adolescent). Il eût aperçu au détour de l’allée une troupe de gens en fête soulevant la poussière, comme au mois de juin, qu’il n’eût pas été surpris davantage (Alain-Fournier, Le grand Meanlnes, p. 73). On trouvera beaucoup d’exemples analogues dans le chapitre précédent et dans le livre suivant. Mais, il faut bien remarquer qu’il s’agit exclusivement de la troisième personne du singulier. Comme nous l’avons dit, la mort a frappé les autres personnes du singulier et tout le pluriel. Il est, sans aucun doute, ridicule de dire: Il fallait que je rapetassasse mes chaussettes, mais on dirait très bien: Il fallait que le cordonnier réparât mes chaussures, même si beaucoup préféreraient répare. Il est également notoire que qu'il pût, qu'il voulût, qu’il eût, qu’il fût, etc., sont d’un usage courant. Le fameux qu’il mourût de Corneille n’a pas vieilli, au moins pour ceux qui ont encore quelque notion de la littérature classique. Résumons-nous: l’emploi de l’imparfait du subjonctif n’est pas seulement une affaire de syntaxe, mais aussi une affaire de tact.