‹ Grammaire historique de la langue françaiseChapitre 57 sur 97 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

REMARQUES GÉNÉRALES

341. Nous commencerons par noter les quelques points suivants:

1° La proposition peut se présenter à l’état isolé ou seule: Sa maison est brûlée. Elle est, le plus souvent, combinée avec une ou plusieurs autres propositions: Sa maison est brûlée et il a perdu toute sa fortune. J’ apprends que sa maison est brûlée et qu'il a perdu toute sa fortune.

2° Dans un groupe de propositions, les membres sont liés entre eux à l’aide d’une conjonction. Comme il y a deux sortes de conjonctions, celles qui coordonnent et celles qui subordonnent, il y aura deux sortes de propositions: les coordonnées (ou juxtaposées) et les subordonnées. Ex. : Mon ami a fait faillite et il partira pour l Amérique. Son père est mort, mais sa mère vit encore. J’ ai appris ce matin que mon ami, qui nient de faire faillite, partira pour 1 Amérique.

3° Ainsi les propositions sont indépendantes ou dépendantes. Les premières s’appellent principales; les autres ne peuvent pas exister seules, et elles sont appelées partielles ou subordonnées. Soit le passage suivant: Il m’a raconté que son fds, qui n’a que quinze ans, nient de partir pour l’Amérique. Nous avons là trois propositions, dont la première est la principale, que complètent les deux autres lesquelles ne peuvent pas s’énoncer seules. Voir aux Additions.

Remarque. Les propositions principales influencent dans une certaine mesure les propositions subordonnées. Il n’est pas difficile de constater qu’on tend souvent à construire les propositions subordonnées sur le type

des principales. Dans ces dernières, les compléments peuvent précéder le sujet. On dit ainsi: Dans la forêt il y avait un gros loup; d’où: Grand'mère racontait que dans la forêt il y avait un gros loup. Cette intercalation peut se produire avec la plupart des conjonctions. Ex.: Quoique depuis plusieurs années la vie nous ait séparés , j’ai gardé de lui le meilleur souvenir. Dès que, sur le navire, l’alerte fut donnée, tout le monde courut à son poste. Pour d’autres exemples, nous renvoyons au § 160, où nous avons mentionné la place spéciale réservée à un complément en tête d’une subordonnée.

4° La différence qui existe entre la langue écrite et la langue parlée se manifeste d’une manière frappante dans la constitution de la phrase. Nous rappellerons à ce propos les considérations suivantes de M. J. Vendryes: sQue dire des phrases balancées de la langue écrite, avec leurs propositions subordonnées, leurs conjonctions, leurs pronoms relatifs et tout l’attirail de leurs périodes! On ne dit guère dans la langue parlée: Quand nous aurons traversé le bois et que nous aurons atteint la maison de garde que vous connaissez, avec son mur tapissé de lierre, nous tournerons à gauche jusqu’à ce que nous ayons trouvé un endroit convenable pour y déjeuner sur l’herbe. Mais bien plutôt: Nous traverserons le bois, et puis nous irons jusqu’à la maison, vous savez, la maison du garde, vous la connaissez bien, celle qui a un mur tout couvert de lierre , et puis nous tournerons à gauche, nous chercherons un bon endroit, et puis alors nous déjeunerons sur l'herbe. Les éléments que la langue écrite s’efforce d’enfermer dans un ensemble cohérent, apparaissent dans la langue parlée séparés, disjoints, désarticulés: l’ordre même en est tout différent. Ce n’est plus l’ordre logique de la grammaire courante; c’est un ordre qui a sa logique aussi, mais une logique surtout affective, où les idées sont rangées non pas d’après les règles objectives d’un raisonnement suivi, mais d’après l’importance subjective que le sujet parlant leur donne ou qu’il veut suggérer à son interlocuteur « (Le langage, p. 172).

342. Il n’est pas toujours facile de distinguer la subordination d’avec la juxtaposition; les deux constructions se remplacent parfois. Voici quelques détails:

1° Il faut d’abord remarquer que certaines conjonctions sont aussi bien subordonnantes que coordonnantes. Telles sont de sorte que, de manière que, tandis que, au lieu que.

M. F. Brunot cite comme exemple: Il vous a donné le denier à Dieu? — Oui. — De sorte que l’appartement est loué. Ici, de sorte que a la valeur d’un adverbe d’affirmation.

2° Dans la vieille langue, on trouve assez souvent la juxtaposition au lieu de la subordination; cette construction amène l’absence de la conjonction que. Ex. : Par cele lei que vos tenez plus salve, Guardez de nos ne turnez le curage ( Roland , v. 650). Le tour était assez fréquent, et nous renvoyons pour d’autres exemples au § 153; il a, depuis longtemps, tout à fait disparu du français littéraire et du français parlé. Pourtant, dans un débit rapide et ému on peut, quand il s’agit d’une proposition substantive, se servir d’une juxtaposition. La grammaire officielle demande vous savez qu'il est très souffrant , je suis bien sûr qu’il viendra; la langue parlée peut abréger et se contenter de dire vous savez, il est très souffrant-, j’en suis bien sûr, il viendra. La poésie populaire semble avoir gardé quelques traces de l’ancienne liberté. Ex.: Elle y chante si clairement, tout le monde l’entende ( Romania , VII, 60). Dans la langue parlée, comme nous venons de le constater, les phrases sont moins complexes que dans la langue écrite; elle emploie de préférence la parataxe et les rapports de subordination se marquent moins fréquemment.

3° On emploie parfois deux propositions principales au conditionnel (ou à l’imparfait du subjonctif), dont la première indique une condition. Au lieu de dire: Même si je vous le disais, vous ne le croiriez pas, on dit, ou plus exactement, on écrit: Je vous le dirais, vous ne le croiriez pas. Ex.: On pourrait crever, ce médecin-là ne s’en douterait pas (G. de Maupassant, Pierre et Jean, p. 184).

343. Les propositions sont complètes ou incomplètes. Les propositions complètes contiennent toujours un verbe. Dans certains cas, le verbe peut faire défaut, et la proposition devient incomplète. Le nombre des propositions incomplètes est assez grand; la place ne nous permet pas de les étudier dans leur ensemble, et nous nous contenterons de mentionner les groupes suivants (comp. V, § 16, ss.):

1° Le verbe fait souvent défaut dans les proverbes qui, dans toutes les langues, sont revêtus d’une forme laconique et précise. Ex. : A chose faite point de remède. A trompeur,

trompeur et demi. Chacun son métier. A chacun son dû. A la guerre comme à la guerre. Point d'argent , point de Suisse. A bon chat , bon rat. A bon vin pas d’enseigne. A demain les affaires sérieuses. Ami au prêter, ennemi au rendre. A tout péché miséricorde. Aux grands maux les grands remèdes.

2° Sous le coup d’une émotion très vive, l’individu parlant abrège naturellement son discours. C’est pourquoi, dans les exclamations, on s’en tient ordinairement au nom comme étant l’élément le plus important et on supprime le verbe. Ex.: Quelle infamie! Quel malheur, mon Dieu! Rappelons aussi les exhortations, les commandements militaires, et toutes les expressions impératives. Ex.: Au secours! Au feu! En route! Un verre d'eau! Silence! Attention! Paix! A la ligne! Garde-àvous! Aux armes! Feu! Comp. § 268,?. Notons que alerte et alarme sont primitivement des commandements militaires italiens (cf. I3, § 489, 5).

3° L’omission du verbe est générale dans les réponses, dont, ordinairement, la forme est très laconique: Y a-t-il lèi quelqu’un ? — Personne. Quelqu’un est venu pendant mon absence ? — Personne (pas un chat). Que veux-tu de moi ? — Rien. Tu nés pas trop fatigué ù? — Bien sûr que si. Exemple littéraire: César haussa les épaules et murmura: Plus con fiance (G. Duhamel, Le Club des Lyonnais, p. 284).

4° Le verbe fait également défaut dans beaucoup de locutions usuelles. Nous citerons comme exemple la formule pas de quoi, dont le sens est: il n’y a pas de quoi remercier. Dans plusieurs cas, la locution contenait primitivement un verbe, mais ce verbe a disparu sous le besoin toujours croissant de s’exprimer vite et bref (cf. IV, § 78). On dit maintenant adieu; mais on disait autrefois à Dieu soyez. Ou peut également regarder comme des propositions abrégées les formules de politesse, les souhaits et les vœux: Bonjour. Bonne nuit. Mille pardons. Bonne fête. Meilleure santé.

5° Le verbe fait souvent défaut dans les propositions interrogatives directes ou indirectes. O11 peut poser une question par des groupes de mots tels que: A quoi bon ? A quel propos? Pour (pielle raison ? Et pourquoi donc ? A quelle intention ? Comp. aussi des phrases telles que: Pour qui ces gâteaux que tu apportes ? Tu veux savoir pour qui ces gâteaux ? Exemple littéraire: Tu comprends maintenant ... la dépêche

que tu as reçue tantôt et pour qui les dix mille francs que je demande par retour du courrier (Daudet, L’immortel, p. 60).

6° On constate aussi l’existence de beaucoup d’autres principales incomplètes; le verbe omis est le plus souvent être ou y avoir. Ex.: On n’est pas venu pour faire des affaires; mais si quelque affaire se présente, bien sot qui ne saisirait l’occasion (P. Hazard, l'Italie vivante, p. 52). Les murs étaient recouverts d’un abominable papier jaunâtre à grandes fleurs rouges. Rien qui eût pour mission ou pour intention de réjouir l’œil et de rendre la vie moins lourde (Jean Martet, Marion des Neiges, p. 64). Nous allons aller jusqu’à la grille et voir s’il n’y a pas de lettres dans la boîte . . . Nous y allâmes. Rien dans la boîte (ib., p. 145). Je viens de pays où il fait bon, chaud, où les hommes sont bien élevés, la vie souriante . . . Mais si vous levez le voile! . . . que de turpitudes là-dessous (ib., p. 94)! Les deux hommes cheminèrent sans un mot jusqu’à la rue d’Ulm. Alors, Aufrère d’un ton placide: Si vous parlez encore du spectateur pur aussi naïvement, en présence d’étrangers, je suis obligé de vous prévenir que, pour ma part, je ne vous en parlerai plus jamais (G. Duhamel, Le Club des Lyonnais, p. 107). Inutile de demander si sa mère, qui était riche et lui passait toutes ses volontés, lui avait passé celle-là. Inutile aussi de demander pourquoi soudainement il désirait s’en aller à Paris (Alain-Fournier, Le grand Meaulnes, p. 194). Notons aussi que l’expression c'est à peine si s’abrège souvent et se réduit à à peine si; voir § 158,3.

7° Le verbe fait également défaut dans quelques propositions relatives (surtout après dont, d’où, parmi lesquels). Ex.: J’ai rencontré trois dames dont une très élégante. Nous noterons aussi la locution à qui de droit et la formule juridique ce que de droit. Pour l’explication d’un tour tel que c’est une belle fleur que la rose, voir V, § 23,2 et § 318,2.

8° Le verbe fait enfin défaut dans un certain nombre de propositions conjonctives. Ex.: Quoique ennemis nous nous estimons. Nous sommes socialistes parce que chrétiens. Pour les détails, voir V, § 17.

9° L’omission du verbe peut créer des expressions laconiques d’une certaine énergie; c’est pourquoi les auteurs s’en servent pour produire des elfets de style. Ex.: Sa montagne

lui était mieux connue qu’à ses chasseurs; il avait ses passages à lui; on le voyait, on le touchait, on le tenait, soudain plus personne ( Victor Hugo raconté par un témoin de sa vie, I, 35).

10° Remarquez aussi que voici et voilà fonctionnent, grâce à leur origine, comme des verbes; ils figurent dans les propositions principales et dans les subordonnées, et quant à ces dernières, nous les trouvons non seulement dans les propositions complétives mais aussi dans les propositions relatives. Exemples littéraires: Je voudrais bien vous demander qui a fait ces arbres-là, ces rochers, cette terre, et ce ciel que voilà là-haut (Molière, Don Juan, III, sc. 1). Appelle un peu cet homme que voilà là-bas, pour lui demander le chemin (ib.). Voilà-t-il pas Monsieur qui ricane déjà (ici, Tartufe, 1, sc. 1). Puisque vous voici, c’est à vous que je vais expliquer . . . (Alain-Fournier, Le grand Meaulnes, p. 111).

11° Rappelons enfin la manière, fréquente chez les romanciers modernes, de présenter un décor ou un paysage sans verbes. Ex.: Un château au faîte de la colline. Silhouette impressionnante. Ciel nuageux. Violente clarté lunaire par moments . . .

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