PROPOSITIONS PRINCIPALES
344. La proposition principale est ordinairement à l’indicatif: Son ami nient de faire faillite. Nom partirons demain pour Londres. Son fds a été blessé à la guerre. Il faut ajouter que la principale peut aussi contenir un subjonctif, un impératif ou un infinitif.
1 0 Le subjonctif est employé dans certains cas pour exprimer un désir, un souhait, une exhortation, un ordre, etc., bref une idée volitive. Ex.: Dieu soit loué! Que Dieu vous protège! Sur cet emploi du subjonctif, voir § 301 et § 302.
2° L’impératif est employé pour exprimer un ordre, un souhait, une exhortation, etc. Ex.: Fais-le tout de suite. Allezvous-en. Parlons-en demain. Voir § 265 ss.
3° L’infinitif s’emploie dans des exclamations. Ex.: Trahir son frère de cette manière! Pour les détails, voir § 219,3. Il faut aussi rappeler le soi-disant infinitif historique que nous avons étudié au § 217.
345. Que -j- principale. Au moyen âge, la proposition principale était parfois introduite par la conjonction que; ce que servait à motiver le contenu de la proposition. Ex.: Mais vous plorez et je rirai, Que ja certes n i plorerai (Du chevalier au barisel, v. 102). S’i penssez bien! Qui vous desfant? Que je n’i pensserai néant (ib., v. 206). Un que plus ou moins analogue se retrouve aussi dans d’autres périodes de la langue. Chez Moulue la proposition principale est souvent précédée de la conjonction que; elle est tout à fait explétive et presque synonyme de et. Ex.: La compagnie du comte de Tende estoict ce jour-là de garde; que le cappitaine Taurines en estoict lieutenant (Commentaires, I, 258). Il s’agit ici d’un pur gasconisme. Pour la langue moderne, nous citerons des
constructions telles que: Elle irait au pas (pi elle le rattraperait (— elle le rattraperait, quand même elle irait au pas). Je le voudrais que je ne le pourrais pas. Comp. aussi ce que nous avons dit au § 150, Rem. 1.
346. Conjonction -f- principale. La proposition principale est une proposition indépendante. Cependant on peut constater un certain nombre de cas dans lesquels la proposition principale se trouve sous la dépendance d’une conjonction. On entend tous les jours une phrase telle que: Quand je vous le dis. Cette phrase est en effet indépendante, et elle a la valeur d’une affirmation; elle acquiert cette valeur par l’omission d’une principale postposée, l’apodose; on a dû dire ou penser d'abord: Quand je vous le dis, il faut le croire ; puis on a supprimé la principale; de cette manière, la subordonnée a été isolée, et elle est devenue réellement une proposition principale (cf. V, § 18): quand perd son caractère de conjonction de subordination et devient un simple adverbe. Voici quelques exemples de ce phénomène:
1° Puisque. Dans »Les Fossiles« de François de Curel, la duchesse, très inquiète de l’état de santé de son fils, raconte qu’elle a demandé au médecin de lui dire la vérité. Sa fille l’interrompt par ces mots: Mais puisqu’on l’envoie dans le Midi (I, sc. 2)! La mère répond désespérée: Il ne guérira pas. En voici quelques autres exemples littéraires: Mais puisque je vous dis que j’attends mon argent (A. France, Crainquebille, p. 23). Puisque je vous dis qu’on ne la croira pas. — Racontez tout de même (Guy de Maupassant, Le- voleur). . . . cependant que Prune hurlait à deux représentants de la force armée, qui semblaient fort incrédules: «Puisque je vous dis qu’ils venaient essayer mes bottines« (Xanrof, Juju, p. 135). César, puis-je vous soigner, faire quelque chose? Avez-vous besoin de moi? — ... Puisque je te dis que ça m’est égal. Puisque je te dis que tout m’est égal. Non, va-t-en (G. Du hamel, Club des Lyonnais, p. 280). Cet emploi spécial de puisque est très répandu de nos jours. On entend souvent la phrase puisque je vous le dis, employée d’une manière exclamative et affirmative à la fois; elle prend le sens de: vous pouvez m’en croire, je vous l’affirme.
2° Quand. Ex.: Dieu, que tu es bête, mon pauvre capi-
taine! Quand je te dis que cela va bien (Droz, L'enfant). Cet emploi est, comme nous l’avons déjà dit, général dans le parler familier, où quand je vous le dis alterne avec puisque je vous le dis. Notons encore qu’une proposition introduite par quand peut aussi avoir la valeur d’une déclaration négative ou d’une défense. Ex.: Quand tu me verras faire de ces gaffes-là (Capus et Arène, U adversaire, I, sc. 3)!
3° Si sert souvent, surtout dans la langue parlée, à introduire une proposition qui fonctionne comme une sorte de principale et exprime un souhait ou une affirmation. On dit ainsi si nous parlions d'autre chose, ce qui paraît une manière de dire plus modeste que parlons d'autre chose. On entend de même: Si c'est Dieu possible! Si on peut se conduire de la sorte! Ex. : Si la police ne devrait pas débarrasser la voie publique (Zola, Au bonheur des daines , p. 446). Si c’est permis de s’abîmer le tempérament comme ça (Daudet, Rois en exil, p. 471). A côté de si, il faut aussi rappeler à peine si (§ 158,3). Ex.: J’étais bien bon là-bas, avec mes douleurs! A peine si elle m’a reconnu! Quelle bourgeoise (Flaubert, l'Éducation sentimentale, p. 154)! A peine si de loin en loin, elle ajoutait un mot ou ponctuait d’un signe de tête (G. Duhamel, La nuit d’orage, p. 115).
Remarque. En espagnol, si en vient souvent à fonctionner comme un adverbe grâce à l’ellipse de la proposition principale. Ex.: ^ Si lloverâ esta tarde? éSi sera verdad lo del robo?
4° Comme si. Ex.: Comme si tu n’aurais pas pu m’acheter une fourrure. Cette phrase, qui appartient encore au langage familier, signifie: Tu aurais bien pu m’acheter une fourrure; elle peut aussi être une interrogation ironique et signifier: Tu n’aurais pas pu m’acheter une fourrure? Il s’agit ici, sans aucun doute, d’une expression elliptique, mais il est assez difficile de décider quelle est la principale qu’il faut sous entendre.
5° Quand même. Une proposition concessive hypothétique introduite par quand même peut s’isoler et fonctionner comme une principale. On dit par ex.: Et quand même cela serait! Une telle phrase peut s’abréger encore et se réduire au simple quand même. Cette expression a fini par devenir une dénomination indépendante, et elle sert de titre à une belle
sculpture d’A. Mercié à Belfort (1882) symbolisant la défense de cette ville en 1870 — 71.
347. Dans certains cas, la proposition principale est incomplète, ce qui veut dire que le que qui introduit la subordonnée ne se trouve pas sous la dépendance d’un verbe, mais sous celle d’un nom ou d'un adverbe. Au lieu de dire il est dommage qu'il l’ait fait, il est possible qu’il achète la maison, il est sur qu’il viendra , on abrège volontiers et on se contente de dommage qu’il l’ait fait, possible qu’il achète la maison, bien sûr qu’il viendra. Ce phénomène remonte au moyen âge. Il n’est pas rare de trouver dans les vieux auteurs des propositions subordonnées dépendant d’une principale où le verbe fait défaut. On lit dans »Raoul de Cambrai«: Par tos les sains qe je voi si couchiés . . . Q’a droit me sui del cors Raoul vengiés (v. 4958). Nous avons ici une expression laconique; il faut comprendre: J’affirme, j’atteste ou je jure par tous les saints que . . . On rencontre également par ma foi que, por Dieu que, par mon escient que. Comp. aussi le passage suivant: Par Mahoumet, a cui je me souploi . . . Iv’aine en ma vie la trayson ne soi ( Enfances Ogier , v. 3178 — 81). Il faut comprendre: Je jure par Mahomet . . . que jamais dans ma vie je ne sus rien de la trahison. L’ellipse frappait aussi d’autres expressions verbales, et par extension analogique plusieurs locutions adverbiales étaient suivies de que. Ex.: Einsi fuit cil, et cil le chace Si près, a po qu’il ne l’anbrace ( Ivain , v. 886). Mes ne la [l’aventure] set, don tant me grieve, Par po que li cuers ne m’an crieve (ib., v. 3936). Certes que trestot cou fait ai ( Floire et Blanceftor, v. 2826). Ce ke or vos dirai, ne dirai senz dolor; Cant je très bien i pens, a paine ke n’en plor ( Poème moral, str. 337). Nous citerons ensuite un passage du XVe siècle: Par mon serment, respondit Jehan de Paris, à l’aventure que je yray, à l’aventure que non, selon que je trouveray en moi ( Jehan de Paris, p. 56). Ici à l'aventure <pie a le sens de ‘peut-être que’, ‘il se peut que’. Cette locution était d’un emploi général encore au XVIe siècle. Ex.: A l’adventure que le peuple se voyant victorieux se saoulera facilement de la guerre (Amyot, Numa, 6). Comp.: Par avanture que quelque jour vous apprendrez à me eognoistre (Larivey, Le Laquais, I, sc. 1).
Remarque. L’espagnol présente une construction tout à fait parallèle; on dit por Dios que , sin cîuda que, en verdad que , verdaderamente que, etc. De même en italien: cerlo che, pel mio Gesu che, per la mia fè che, per la testa mia che.
348. Dans la langue moderne, une proposition substantive se trouve souvent sous la dépendance d’une principale incomplète. Il s’agit ordinairement de locutions qui expriment l’assurance, l’affirmation, l’adjuration, la négation, la supposition.
1° Nous citerons d’abord quelques locutions dans lesquelles se cache un verbe. Ce verbe paraît depuis longtemps avoir perdu sa valeur primitive, mais sa présence suffit pour motiver l’emploi de que:
Naguère que. Ex.: Naguère que j’oyois la tempeste souffler (Malherbe, Poésies , p. 77). Naguère, aujourd’hui vieilli, est une contraction de n'a guère (= il n’y a guère); cf. § 192.
Peut-être que. Ex.: Peut-être que ce morceau d’histoire te touchera plus qu’une philosophie subtile (Montesquieu, Lettres persanes, I, chap. 11). Peut-être bien que vous ne connaissez pas ça (Zola, L’Assommoir, p. 90). Il y a aussi un coucou en bois. Je ne sais pourquoi il n’a plus de voix . . . Peutêtre bien qu’elle est cassée, La voix qui était dans son ressort (F. Jammes, La salle à manger ). Et peut-être que ce grand jeune homme fou, je le connais, moi (Alain-Fournier, Le grand Meautnes, p. 232).
Voici, voilà que. Ex.: Voilà qu’il fait du soleil. Voici qu'il a disparu subitement. Nous avons déjà constaté que ces deux adverbes, grâce à leur origine (§ 38,6), fonctionnent souvent comme des locutions verbales; voir § 218,6 et § 342,7.
2° La conjonction que peut unir une proposition à un substantif. Ce cas doit s’expliquer par l’ellipse d’un verbe devant le substantif. Exemples:
Dommage que. Dans le parler de tous les jours, on entend souvent des phrases telles que: Dommage qu'on ne te rencontre plus. Exemples littéraires: Dommage que votre mari ne vous ait pas tuée! . . . La cause était plus intéressante (G. Berr et L. Verneuil, Maître Bolbec et son mari, I, se. 5). Sous son bras gauche, il aperçut le livre à couverture jaune et le prit dans sa main. »I1 pourrait glisser, tomber, se salir. Dommage que je n’aie pas de papier pour l’envelopper
Kr. Nyrop : Grammaire. VI. 23
ou même le couvrir tout de suite* (G. Duhamel, Le Club des Lyonnais, p. 38). Dommage que vous ne fassiez pas de clientèle (J. de Lacretelle, L'âme cachée, p. 80).
Nul doute que. Ex.: Nul doute qu’il ne vienne.
Une supposition que. Ce tour, qui a le sens de ‘supposons que’, appartient au parler très familier. Ex.: Une supposition quelle serait malade, Une supposition qu’il ne viendrait pas.
3° La conjonction que peut unir une proposition à un adjectif. Ce tour s’explique sans doute par l’ellipse d’un verbe devant l’adjectif. Exemples:
Possible que. Ex.: Possible que, malgré la cure qu’elle essaie, Mon âme saignera longtemps de cette plaie (Molière, Dépit amoureux, III, sc. 3).
Sûr que. Dans la langue familière de nos jours on dit couramment bien sûr qu'il l’a fait, pour sûr qu’il viendra. Exemple littéraire: Oh! sûr, que je raisonne, moi (J. Romains, Knock ou le Triomphe de la Médecine, p. 43).
4° La conjonction que peut unir une proposition à un adverbe ou à une locution adverbiale. Depuis le moyen âge on trouve des tours tels que vraiement qu’il en est ainsi. Ils ne sont pas dus à une ellipse; ils proviennent, soit d’une analogie (point de départ: par Dieu que, certes que), soit d’une contamination ( vrai est qu'il en est ainsi -j- vraiement il en est ainsi). Peu à peu l’analogie a étendu l’emploi de ces tours, et il comprend maintenant, non seulement les adverbes d’affirmation et d’assurance, mais aussi plusieurs autres groupes d’adverbes et de locutions adverbiales. Voici quelques exemples:
Apparemment que. Littré observe qu’on dit: Apparemment il viendra ou II viendra apparemment. Il ajoute qu’on peut même dire: Apparemment qu’il viendra. Ce tour est maintenant assez employé.
Assurément que. Ex.: Assurément que vous avez raison (Molière, Don Juan, I, sc. 2).
Avec ça que est une locution conjonctionnelle dont on se sert beaucoup dans le langage familier; pour les exemples, voir § 4. Elle est soigneusement évitée dans le langage châtié, où pourtant elle n’a pas d’équivalent.
Heureusement que. Ex.: Heureusement que vos bonnes paroles l’ont calmée (A. Daudet, Le trésor d'Arlatan, p. 106). Notez qu’on emploie l’indicatif dans la proposition régime.
Non que ou non pas que. Ex.: Il devenait difficile poulies Shelley de rester auprès de lui. Non que les deux hommes fussent en mauvais termes (A. Maurois, Ariel, p. 216). Je restai chez Zarnitsky pendant tout le temps de mon séjour à Aklansas: c’est-à-dire pendant onze jours. Non que je fusse bien chez lui, le malheureux! Non que je fusse bien logé, couché, etc. (J. Martet, Marion des Neiges, p. 72). Ce tour appartient à la langue littéraire. Dans la langue parlée on dirait ce n’est pas que. A côté de l’expression causale non que, il y a un autre non que dont le sens est parallèle à celui de oui que et de si que.
Sans doute que. On dit couramment: Sans doute qu’il viendra demain. Sans doute qu’il n’y pense plus.
Sûrement que. Ex.: Sûrement qu’il viendra.
5° L’analogie de sûr que (sûrement que) a entraîné l’emploi de que après les particules d’affirmation et de négation: oui que; non que; oh, oui que; oh, que. Exemples:
Oui que. Ex.: Oui, qu’elle nous effraie (Daudet, Tartarin sur les Alpes, p. 311). L’emploi de cette locution est assez général.
Oh, que. Ex.: Oh! qu’elle n’avait pas l’air de dormir (A. France, Livre de mon ami, p. 82).