CHAPITRE III
PROPOSITIONS SUBSTANTIVES.
349. Une proposition substantive est une proposition dépendante. Elle fonctionne de plusieurs manières différentes, et elle est ordinairement introduite par la conjonction que, rarement par d’autres conjonctions ou par des locutions conjonctionnelles. Voici quelques détails:
1° Que est la conjonction la plus généralement employée pour introduire une proposition substantive. Ex.: J'apprends que son livre a été publié et qu’on l’a beaucoup loué. La proposition subordonnée dépend le plus souvent d’un verbe, comme dans l’exemple cité; mais elle peut aussi dépendre d’un nom. Ex.: L’idée me vint qu’on pouvait peut-être me soupçonner. Nous avons déjà étudié les cas où il faut répéter la conjonction que, et nous avons aussi fait remarquer qu’autrefois elle s’omettait dans certains cas (voir § 152 et § 153).
2° Après les »verba sentiendi et declarandi« on peut, dans certains cas, remplacer la proposition substantive par une proposition interrogative indirecte, introduite par si. On dit ainsi: Vous pensez si j’étais honteux. Vous savez si je vous aime. Dieu sait s’il est pauvre. Souvent avec un sens ironique (cf. IV, § 132): Vous pensez si c’était amusant. Vous verrez si je suis poltron. Quand on dit tu vois que j’ai bien fait, on veut constater une réalité; quand on dit tu vois si j’ai bien fait, on laisse l’interlocuteur le constater (comp. § 328). Cette différence est parfois plutôt théorique. Ex.: Dieu sait si j’ai la guerre en horreur (P. Hazard, l’Italie vivante, p. 15). Il s’agit dans ce passage d’une affirmation énergique.
3° Notons aussi l’emploi des conjonctions comment, comme, comme tpioi pour introduire une proposition substantive; elles introduisent ordinairement des propositions interrogatives indirectes. Exemples littéraires: Je ne comprends pas comment
tu épouses une femme qui a deux enfants (É. Zola, L'Assommoir , p. 73). Elle a reçu tout à l’heure un papier du gouvernement comme quoi son fils est mort là- bas (Lavedan, Deux noblesses , II, sc. 13). Allez demander au maire de votre commune un papier authentique comme quoi vous n’étiez pas plus mort il y a douze mois qu’aujourd’hui (Pierre Mille, Mémoires d’un dada besogneux, p. 47). Ces derniers exemples nous montrent que la proposition introduite par comme quoi peut dépendre d’un substantif; elle est donc tout à fait identique à une proposition substantive ordinaire introduite par que. L’emploi de comme quoi au sens de ‘que’ s’observe aussi dans la prose de Catulle Mendès; il écrit par ex.: On y verra comme quoi le père et la mère se sont vus réduits à . . .
4° Quelquefois une proposition temporelle peut avoir le caractère d'une proposition substantive. Ex.: J’aimais bien quand elle venait me voir (A. Daudet, Le petit Chose, p. 196). Le meilleur signe, c’est encore lorsque le sang coule (E. Zola, Ventre de Paris, p. 100).
Remarque. Dans l’exposé suivant des propositions subordonnées et des propositions relatives, c’est l’étude magistrale de M. Kr. Sandfeld, intitulée »Bisætningerne i moderne Fransk« (Copenhague, 1909), qui m’a servi de guide dans ce qui concerne l’usage moderne.
850. En règle générale, la proposition substantive ne peut pas se trouver sous la dépendance d’une préposition. On dit être heureux de qch., être sûr de qch., la preuve de qch., le signe de qch., penser à qch., etc.; mais quand le complément est une proposition, il n’y a pas de préposition. Ex.: Je suis heureux qu’il soit venu. Vous êtes bien sûr qu'il s’en souviendra ? La preuve qu’il a voulu me nuire, c’est qu’il a intercepté cette lettre. Cette déclaration est un signe qu’il se porte bien. Ce passage me fait penser que nous ne sommes plus jeunes. Cependant, dans quelques cas, on conserve la préposition, qu’on fait suivre immédiatement du pronom démonstratif neutre. Comme on dit remercier de qch., on peut dire aussi remercier de ce que. Ex.: Combien je te remercie de (pour) ce que tu prends tant de peine pour moi. On trouve également en ce que, sur ce que, mais surtout à ce que et de ce que. Voici quelques détails sur les deux derniers tours:
1° A ce que s’emploie après certains verbes et certains noms. Pour les verbes, nous renvoyons au § 151, en ajoutant travailler. Ex.: Parmi nos anciens combattants, tous n’ont pas mis leur drapeau dans leur poche; beaucoup travaillent à ce que leur sacrifice ne soit pas vain et le prolongent (P. Hazard, l’Italie vivante , p. 13). Pour les noms, nous noterons des tours tels que trouver du plaisir à ce que, avoir intérêt à ce que, il n’y a pas de mal à ce que, être résolu à ce q ne , être intéressé à ce que, etc.
2° De ce que s’emploie surtout après les expressions affectives telles que se plaindre, s’étonner, se désoler, être reconnaissant, être joyeux, être furieux, être fier, etc. Notez qu’on dit il se plaint qu’on ne vienne pas assez souvent le voir et il se plaint de ce qu'on ne vient pas assez souvent le voir (§ 307, i). De ce que s’emploie également avec beaucoup d’autres expressions qui se construisent avec de. Ex.: Je profite de ce que votre frère n’est pas là.
3° En dehors des cas que nous venons d’indiquer, une proposition substantive se trouve parfois directement, sans l’intercalation d’un pronom démonstratif, sous la dépendance d’une préposition. Cette construction a lieu avec pour, outre, sauf, excepté, hormis. Exemple littéraire: Il y a une bonne raison pour que nous n’achetions pas de palais (A. Daudet, Les rois en exil, p. 18). On dit de même outre qu'il me l'avait promis, excepté qu’il n’est pas assez riche, sauf qu’elle n’a pas de dot, etc. Rappelons qu’un grand nombre des conjonctions de subordination sont composées d’une préposition et de que; voir § 148.
851. Une proposition substantive peut fonctionner de plusieurs manières différentes, tout comme un substantif ordinaire. Elle fonctionne comme sujet, surtout avec les verbes impersonnels ou les locutions impersonnelles. Ex.: Il est impossible quelle retourne chez son oncle. Il arrive parfois que je le rencontre au bois. Est-ce que cela vous gêne que je fume un cigare ? Il est très rare qu’on le voie travailler. Il était grand temps qu’on réussît à le démasquer. Elle est aussi employée comme sujet après être et devenir dans le cas où ces verbes sont précédés du prédicat logique. Ex.: Sa grande qualité est qu'il éveille toujours une vive sympathie. Le fait est
qu'il ne se trompe jamais. La vérité est qu’il a abusé de son autorité. On ajoute souvent ce: La vérité , c’est qu'il a abusé de son autorité. Nous ajouterons que l’analyse syntaxique des phrases citées est assez difficile, et qu’il se présente d’autres explications que celle que nous avons indiquée.
852. Une proposition substantive peut fonctionner comme complément d’objet dans les cas suivants:
1 0 Après les verbes et les locutions verbales qui expriment les manifestations de la pensée (connaissance, opinion, etc.). Ex.: Je crois qu'il viendra nous voir. Nous affirmons qu’il a dit la vérité. Je suis d’avis qu'il s'est trompé. Comp. § 309.
2° Après les verbes et les locutions verbales qui expriment une volonté, un ordre, une prière, un désir (§ 304). Ex.: Je veux que vous le fassiez. Nous souhaitons tous qu’il guérisse. J'ai envie qu’il parte. Je trouverais bon que ton frère reconnût sa faute.
3° Après les verbes et les locutions verbales qui expriment un mouvement de l’âme (§ 306). Ex.: Je crains qu’il ne le dise. Nous regrettons qu'il soit déjà parti. Il avait peur qu’on ne b oubliât.
853. Une proposition substantive peut s’ajouter comme une sorte d'explication à un membre de la proposition principale précédente. Ex.: Je ne vous demande qu’une chose, que vous ne le trompiez pas. Vous avez cela de charmant que vous êtes droite. Je le disais bien que vous vous étiez trompé. J’en étais sûr que vous l’aviez dit. Elles jouent le rôle d’apposition.