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CHAPITRE IV

PROPOSITIONS CIRCONSTANCIELLES.

354. Les propositions circonstancielles s’appellent aussi adverbiales; elles sont introduites par une conjonction de subordination Ex.: Son mari était parti quand elle revint. Ta seras corrigé si tu le fais. Il continua son voyage quoiqu'il fût très fatigué. Les propositions circonstancielles sont temporelles, causales, finales, consécutives, concessives ou conditionnelles. Nous examinerons chacun de ces groupes.

355. Propositions temporelles. Ces propositions sont introduites par une conjonction (ou locution conjonctionnelle) de temps (§ 154); on peut diviser ces conjonctions, selon leur sens, en trois groupes:

1° Conjonctions d’antériorité: avant que, en attendant que, jusqu’à ce que, jusqu’au moment où, à ce que, d’ici que et devant que, qui est vieilli (cf. § 93). Ex.: Elle était partie avant que je fusse levé. Je vous prie de me garder cet argent jusqu’à ce que j'en aie besoin. Dans la vieille langue on employait si au sens de ‘avant que’, ‘jusqu’à ce que’ après une proposition négative. Ex.: Ja mes nul jor repos n’avrai Ne nuit ne jor ne finerai, Si baverai tout plain rendu (Du chevalier au barisel, v. 455).

2° Conjonctions de simultanéité: quand, lorsque, alors que, lors même que, comme, pendant que, tandis que, cependant que (§ 154), durant que, en même temps que, tant que, aussi longtemps que, (pendant) tout le temps que, à présent que, maintenant q ue , à mesure (jue. Ex.: Je me promène toujours quand il fait beau. Il avait dix ans lorsque son père mourut. Un dimanche matin, alors que ma fille s’apprêtait à sortir, son mari rentra très inquiet. Comme j’allais jouer avec mes camarades, mon père m’appela. Exemple littéraire: Disraeli le supplia de rester,

s’engageant à faire tout le travail réel alors que Derby conserverait le titre (Maurois, Disraeli, p. 228).

3° Conjonctions de postériorité: après (pie, dès que, aussitôt <pie, sitôt que, du plus loin que, dès tors que, depuis que, une fois que, du moment où. Ex.: Après que mou frère eut passé son examen, nous partîmes. Une fois qu’il sera parti, vous le regretterez.

Remarque. Le simple que peut répéter la plupart des conjonctions citées, qu’elles soient composées ou simples (voir § 161). Ex.: Lorsqu’il eut tout appris et qu’il fut rentré chez lui, il était au désespoir. Le simple que s’emploie également au sens de ‘avant que’ quand la principale est négative; il s’emploie aussi quand la principale contient un complément comme à peine, pas plus tôt , pas (encore); enfin après voici et voilà. On dit: Je ne saurais juger votre conduite avant que vous m’ayez tout dit et que j’aie eu le temps de réfléchir. A peine avait-il ouvert la lettre qu’il poussa un cri de surprise. Nous n’avions pas marché une demi-heure quelle s’arrêta. Voilà six mois que vous me le promettez. Elle ne fut pas plus tôt seule qu elle ouvrit la lettre. Exemples littéraires: La première botte de paille était pour moi, et mes camarades n’avaient pas encore trouvé un gîte que je dormais déjà depuis quatre heures (Victor Hugo raconté par un témoin de sa vie, I, 85). On essayait encore de le retenir qu’il était déjà dans l’antichambre (Daudet, Fromont jeune et Iiisler aîné, p. 209).

356. Sur les propositions de temps, on peut encore faire les observations suivantes:

1° C’est ordinairement l’indicatif qui est employé dans une proposition de temps. Pourtant, le subjonctif s’emploie avec les conjonctions d’antériorité avant que, jusqu’à ce que, en attendant que qui indiquent l’irréel, ce qui n’est pas encore arrivé, ce qu’on attend; voir § 321. Notez que le subjonctif peut s’employer également après d’ici à ce que, d’ici que, du ]>lus loin que et depuis que.

2° Une proposition temporelle peut se trouver sous la dépendance d’une préposition. Ex.: Il g a là des chansons pour quand tu es triste. La préposition la plus employée de cette manière est pour, mais on trouve aussi de et sauf; voir § 55.

3° Les propositions temporelles sont parfois incomplètes: le verbe peut faire défaut après aussitôt <pie et sitôt que; voir V, § 17. Un simple participe passé peut avoir la valeur de toute une proposition temporelle; voir § 263, i.

4° Par l’ellipse de la principale, une proposition temporelle peut s’isoler et devenir indépendante; ce phénomène, qui crée

des principales introduites par une conjonction, a lieu surtout dans des exclamations d’affirmation ou d’étonnement; voir § 346.

357. Les propositions introduites par une conjonction de temps n’indiquent pas toujours un rapport temporel.

1° Nous avons déjà fait observer qu’on passe facilement de post hoc à propter hoc-, de cette manière une proposition de temps en vient à indiquer la cause. C’est un passage de sens que nous observons déjà au moyen âge avec quant. Ex.: Mes encor m’a Diex secoru, Quant revenuz sui en meson ( Chastelaine de St. Gille, v. 276). Je ne me mouverai de ci, Fet il, por coi le proieroie, Quant je por lui rien ne feroie (Du chevalier au barisel , v. 166)? Dans la langue moderne, les conjonctions du moment où, dès lors que, depuis que, maintenant que , à présent que servent parfois, surtout dans le parler familier, à indiquer un rapport de cause aussi bien qu’un rapport de temps. Ex.: Delbomme confirma que du moment où celui-ci avait payé, le terrain lui appartenait (Zola, Terre, p. 514). Du moment que c’est moi que tu aimes, je n’en demande pas davantage (M. Donnay). Dans cet ordre d’idées il faut rappeler que puisque, qui est maintenant une conjonction causale, est primitivement une conjonction de temps (§ 155).

2° Une proposition introduite par quand peut indiquer une condition. Ex.: Depuis une quinzaine, tu te transportes à Paris chaque jour, quand ce n’est pas deux fois par jour (P. Hervieu, La course du flambeau, II, sc. 2). Comp. § 368.

3° Enfin une proposition introduite par une conjonction de temps peut indiquer une concession. Ex.; On osait lui demander davantage, alors qu’il ne possédait pour toute fortune que le revenu de son théâtre (A. Daudet, Rose et Ninette, p. 48). Comp. § 365,3.

358. Propositions causales. Ces propositions sont introduites par une conjonction de cause. A celles que nous avons énumérées au § 155: comme, parce que, puisque, attendu que, vu que , à cause que, d'autant que, que, on pourra ajouter les locutions suivantes: du moment (pie, surtout que, rapport que, à preuve que, sous prétexte que; notons aussi les locutions

causales négatives non que, non pas que, non point que, loin que, ce n’est pas que , qui sont suivies du subjonctif (§ 324). Voici quelques remarques de détail:

Comme. Il faut rappeler qu’une subordonnée introduite par cette conjonction doit toujours précéder la principale. Ex: Comme il y avait des courants d’air, j’ai fermé la porte.

Que. Cette conjonction ne sert pas seulement à représenter une conjonction précédente (§ 355, 1), elle sert aussi à indiquer, à elle seule, une idée de cause. Ex.: Il était donc bien fatigué qu’il parlait si bas. Voici un exemple classique de ce que causal: Hippolyte est heureux qu’aux dépens de vos jours, Vous-même en expirant appuyez vos discours (Racine, Phèdre, v. 875).

Surtout que. Cette conjonction, rejetée par les personnes qui se piquent de bien parler, appartient surtout au langage familier où elle est d’un usage très général. Selon M. André Thérive, trois millions de Parisiens l’emploient chaque jour en l’an 1928. Elle est synonyme de d’autant plus que. Ex.: de retournerai demain au bord de la mer surtout qu’on étouffe à Paris.

359. Sur les propositions causales on peut encore remarquer ce qui suit:

1° Comme les propositions causales indiquent quelque chose de réel, elles se trouvent presque toujours à l'indicatif. Ex.: Mon frère est resté à la maison, parce qu'il est très fatigué. Cependant le subjonctif s’emploie après quelques locutions causales négatives (voir § 324) et après pour que qui sert quelquefois à indiquer le motif. Ex.: Pour que le préfet se soit dérangé, il faut que vous soyez un fameux scélérat (Daudet, Tartarin sur les Alpes, p. 287). On ne te gâte donc pas assez pour que tu nous préfères ce gringalet et cette diablesse (H. Becque, Les Corbeaux, III, sc. 12). Probablement sous l’influence de ce pour que, on emploie parfois le subjonctif après le simple que.

2° Une proposition causale, introduite par puisque ou parce que, peut s’abréger par l’ellipse du verbe être. Ex.: J’aime les peintres primitifs parce que primitifs. Pour les détails, voir V, § 17.

360. On peut indiquer une cause sans avoir besoin de recourir à des conjonctions causales (cf. § 155, Rem.):

1° On se sert d’un infinitif introduit par une préposition (pour et à, rarement de). Ex.: Qu’as-tu fait pour être si malheureux? Tu es agaçant et (ou de) me déranger, quand je travaille!

2° On se sert d’un simple participe passé ou d’un participe présent; voir § 263,2 et § 246,5.

3° Notons aussi qu’on peut indiquer la cause par une proposition indépendante introduite par l’adverbe de degré tant (§ 11,6). Ex.: Le chanteur fut obligé de s'arrêter, tant on applaudit.

4° Enfin on se sert d’une simple principale, et la cause n’est pas indiquée directement; elle ressort implicitement du contexte. Ex.: Ma femme ne sortira pas ce soir; elle est souffrante.

361. Propositions finales. Ces propositions qui expriment un but qu’on veut atteindre sont à considérer comme une sorte de propositions optatives. Elles demandent toujours le subjonctif. Dans la vieille langue, l’emploi de ce mode suffisait parfois à exprimer le but; mais ordinairement la proposition finale était introduite, comme aujourd’hui, par une conjonction. Voici quelques remarques à ajouter à celles que nous avons déjà faites sur les conjonctions finales employées actuellement (§ 156):

1° Dans le langage familier, la locution histoire de, suivie d’un infinitif sert à indiquer un but à atteindre. Ex.: Il regardait, en l’approchant de son tablier de cuir, le morceau de fer qu'il avait travaillé. Et redressant la tête, il nous disait, histoire de souffler un peu (Alain-Fournier, Le grand Meanlnes, p. 21).

2° Au lieu d’une proposition finale négative, on se sert d’une proposition positive introduite par de peur que, dans la crainte que (parfois de crainte que, par crainte, que). Ainsi à côté de: J’ai fermé la porte pour qu’il ne sorte pas, on dit plus généralement: J’ai fermé la porte de peur qu’il ne sorte.

3° Dans une proposition finale négative introduite par pour que, le parler familier intercale la négation entre poulet que. De cette manière on a créé la conjonction finale négative pour pas que, à laquelle on donne aussi la forme

quelque peu pédantesque pour ne pas que. Au lieu de: Il se hâta pour empêcher sa bonne amie d'attendre, le peuple dirait: Il se hâta pour (ne) pas que sa bonne amie pose. Voir § 156, Rem.

4° Dans le parler vulgaire, la conjonction pour que est souvent remplacée par le simple pour, suivi d’une proposition infinitive; voir § 213,5.

362. Sur la valeur sémantique des propositions finales, on peut remarquer qu’elles présentent quelquefois un sens consécutif. Le but d’une action en est aussi la cause, et il peut également en venir à désigner la conséquence. Quand je dis: Je lui ai parlé assez haut pour qu’il m’entende, j’exprime en effet non seulement le but de mon action, mais aussi le résultat que je crois avoir obtenu: J’ai parlé si haut qu’il m’a entendu. Notez que cette union du sens final et du sens consécutif se rencontre souvent avec pour que après le verbe suffire, et après les adverbes assez et trop suivis d’un adjectif ou d’un adverbe. Ex.: Il suffit que vous m'aimiez pour que je sois infiniment heureux. Il est assez riche pour qu'il puisse se permettre un tel luxe. Tu marches trop vite pour que je te suive. Comp. § 363,3.

363. Propositions consécutives. Ces propositions sont amenées par une conjonction de conséquence; elles réclament le subjonctif si elles indiquent un but à atteindre; sinon, c’est l’indicatif qui est demandé (voir § 325). Il faut encore remarquer ce qui suit:

1° Le déterminatif peut faire défaut dans la principale, et c’est alors le simple que qui exprime la conséquence. Ex.: Les pauvres Tarasconnais se desséchaient et maigrissaient que c’était pitié (A. Daudet, Port-Tarascon, p. 25).

2° Une proposition consécutive peut s’isoler et fonctionner comme une principale; voir § 342, i.

3° Plusieurs conjonctions consécutives peuvent en même temps exprimer un sens final. Ex.: Tu t’arrangeras pour manger moins, de manière que ta ration suffise pour deux jours. Voudriez-vous m’apprendre quelques locutions pratiques en arabe, de façon à ce que je puisse me tirer d’affaire tout seul. Comp. § 362.

4° Nous rappellerons enfin qu’une conséquence s’exprime aussi à l’aide de la locution assez (trop) . . . pour que. Ex.: Vous êtes assez pauvre pour qu'on vous aide. Gomp.: Il criait assez fort pour être entendu de tous.

364. Propositions concessives. Une proposition concessive exprime une circonstance qui aurait pu influer sur l’action, mais qui ne le fait pas. Comme nous l’avons déjà dit (§ 157), celte circonstance peut avoir un double caractère. Elle peut être présentée comme réelle. Ex.: Je me baigne encore tous les matins , bien que l'air se soit très refroidi. Bien qu’elle soit très riche, elle ne dépense que le strict nécessaire. Elle peut aussi être présentée comme supposée. Ex.: Même si j’avais été très riche, je n’aurais pas été dépensier. Quand même ton père te le permettrait, ta mère s' g opposerait. Notez que, dans le premier de ces cas, la proposition concessive introduite surtout par quoique peut se passer d’un verbe. Ex.: Le climat, quoique très salubre en général, ne lui valait rien en particulier (J. Romains, Knock ou le Triomphe de la Médecine, p. 17). Comp. V, § 17,i.

Remarque. Les premiers exemples qu’on trouve de quoi que ou que que (cf. § 326) indiquent non pas une concession, mais un rapport de temps. Ex.: Que que il parloient einsi, Li rois de la chanbre issi, Ou il ot fet longue demore ( Ivain , v. 349). Quoi que li teste estoit plus plaine, et Aucassins tu apoiiés a une puïe tos dolans ( Aucassin et Nicolete, 20,12).

365. On peut former des propositions concessives sans recourir à une conjonction de concession. Voici les procédés suivis le plus souvent:

1 0 On se sert, surtout dans la langue littéraire, d’une simple inversion du sujet; le verbe d’une telle concessive sans conjonction est au conditionnel ou à l’imparfait du subjonctif. On dit ainsi: Vivrait-il cent ans, il ne l’oublierait jamais. Dussé-je mourir, je ne le dirais pas (cf. Il2, § 221). Fût-il tout seul, il ne s’ennuierait pas. Cet emploi concessif de l’imparfait du subjonctif a surtout lieu avec les verbes avoir , être, devoir, rester, vouloir; on remarquera que fût-ce est à regarder comme une locution figée. Exemples littéraires: La littérature du moyen-âge est le premier chapitre de nos mémoires de famille, et, ne fût-ce qu’à ce litre, elle a droit,

semble-t-il, à notre intérêt et à notre sympathie (G. Paris, Litt. française an moyen-âge, Préface, XIV). Voulût-elle être sincère, la femme ne pourrait pas l’être (Catulle Mendès). D’Annunzio vit tous ses actes — fût-ce les plus cérébraux — sensuellement (B. Crémieux, Panorama de la littérature italienne contemporaine, p. 148).

2° On peut aussi faire de la proposition concessive une principale et la lier à la principale primitive à l’aide de que. On dit ainsi: Il vivrait cent ans qu’il ne /’ oublierait pas (cf. § 345). Exemple littéraire: Et je vous promettrois mille fois le contraire, Que je ne serois pas en pouvoir de le faire (Molière, Le Misanthrope, II, sc. 1).

3° Certaines conjonctions temporelles ( alors que, lorsque, quand) servent aussi à indiquer une concession. Ex.: Quand j’en devrois mourir, Vous avez des plaisirs que je ne puis souffrir (Molière, Le Misanthrope, v. 691). Mais quand on serait Cafre ou Hottentot, quand on ignorerait l’histoire de ces dernières années, quand on pousserait l’esprit de parti jusqu’à lui [Gabriele d’Annunzio] dénier tout mérite, littéraire ou autre, il serait impossible, j’imagine, de n’être pas séduit par sa seule personnalité (P. Hazard, l’Italie vivante, p. 114). Pourquoi l’as tu acheté, lorsque je te l’avais défendu (É. Zola, Pot-Bouille, p. 362)? Comp. § 357,3.

4° Une conjonction de condition peut aussi exprimer une concession; comp. § 367, i. Ex.: Si mes félicitations arrivent tard, elles n'en sont pas moins sincères.

5° Une concession peut s’exprimer à l’aide de pour suivi d’un infinitif. Ex.: Cette tentative, pour être nouvelle, n’a rien de révolutionnaire. Pour d’autres exemples, voir § 123,6.

6° La concession n’est pas exprimée du tout; elle ressort implicitement du contexte. C’est un phénomène qui apparaît souvent avec le gérondif (§ 245,3) et le participe présent (§ 246,4

866- Propositions conditionnelles. Ces propositions sont ordinairement introduites par la conjonction si (voir § 158), La condition est tantôt une simple possibilité comme dans: s’il pleut, je ne sortirai pas; il a dit que, s'il pleuvait, il ne sortirait pas. Tantôt une hypothèse contre la réalité comme dans : je le ferais, si je pouvais; je l’aurais fini, si j’avais pu. Notez

aussi que la proposition conditionnelle peut se trouver sous la dépendance de la préposition pour; voir § 55, 1. Il faut enfin remarquer ce qui suit:

1° On dit: Je serai irès heureux, s’il vient ce soir, mais: Je ne sais s’il viendra ce soir (cf. § 158). Ainsi le si conditionnel est construit avec le présent, bien qu’il s’agisse de quelque chose de futur. Autrefois, l’usage était flottant, et on employait parfois le futur. Ex.: L’espee est entaschie dont ele féru m’a; la iert sanes la plaie, se par lui ne sera (I)e Venus la deesse d’Amor, str. 154). Le futur se trouve encore au temps de la Renaissance; mais, dans la langue classique, c’est le présent qui est demandé, et tel est l’usage encore de nos jours. Cependant il y a des cas où le contexte semble demander impérieusement l’emploi du futur, et quelques auteurs modernes n’ont pas hésité à se servir du temps réclamé par la logique. Ex.: Nous disons: — A quoi bon l’âtre sans étincelles? A quoi bon la maison où ne sont plus leurs pas? A quoi bon la ramée où ne sont plus les ailes? Qui donc attendrons-nous, s’ils ne reviendront pas (V. Hugo, Les Contemplations , VI, 8)? C’est en effet un beau roman, et qui, si, comme je l’espère, il intéressera une grande partie du public, passionnera aussi les spécialistes et les techniciens du roman (Edmond Jaloux). A propos de cette construction, M. Léon Clédat a formulé la règle suivante: »Devant le présent ou l’imparfait de l’indicatif, l’hypothèse introduite par si porte sur la réalisation future de l’action; devant le futur ou le conditionnel, elle porte sur la vraisemblance présente de cette réalisation.»

2° Tout comme on emploie le présent au lieu du futur dans une proposition conditionnelle, on emploie de même l’imparfait au lieu du conditionnel. Ex.: Il avait dit qu'il partirait le lendemain s’il faisait beau. Si sa samr venait, nous irions aussi. Au moyen âge, on se servait du même tour. Ex.: Si se pensa qu’ele ne remanroit plus ilec, que, s’ele estoit acusee et li quens Garins le savoit, il le feroit de male mort morir ( Aucassin et Nicolete, XII, 9—11). Mais, on employait aussi l’imparfait du subjonctif ou le conditionnel dans les deux propositions, et l’usage classique admet encore le conditionnel à côté de l’imparfait dans la proposition construite avec si. Ex.: Si ta haine m’envie un supplice si

doux, Ou si d’un sang trop vil ta main seroit trempée, Au défaut de ton bras prête-moi ton épée (Racine, Phèdre, v. 708). Si vous auriez de la répugnance à me voir votre belle-mère, je n’en aurois pas moins ... à vous voir mon beau-fils (Molière, L’Avare, III, sc. 7). La grammaire officielle condamne maintenant l’emploi du conditionnel dans ces cas et demande l’imparfait.

3° S’il y a plusieurs conditions, on n’a pas besoin de répéter si: au lieu de dire si ... si, on préfère dans certains cas si . . . que; ce que demande le subjonctif (voir § 161,2). Ex.: Sz vous venez demain et que je n’y sois pas, adressez-vous à mon secrétaire. Déjà au moyen âge on ne voulait pas mettre les deux conditions sur le même pied et on se servait dans la deuxième de l’imparfait du subjonctif, comme dans le passage suivant: Mes se il vous voloit prometre Trois cenz livrées de sa terre, Et mon pere venist requerre Icest afere, qui molt l’aime (Huon le Roi, Vair Palefroi, v. 422),

4° Il faut enfin remarquer que la proposition conditionnelle introduite par si peut s’isoler et devenir une principale. Ex.: Si nous allions ce soir au théâtre ? Pour les détails, voir § 346.

367. Il faut remarquer qu’une proposition introduite par si ne sert pas toujours à exprimer une condition. C’est un fait que nous avons déjà étudié, et aux observations contenues au § 159 nous ajouterons ici les remarques suivantes:

1° Une proposition introduite par si peut indiquer soit un rapport de temps, soit une réserve, comme dans les passages suivants: S’il parle (= toutes les fois qu’il parle), tout obéit. Le moment n’est pas venu, s’il doit venir jamais (= supposé qu’il vienne jamais), de livrer mon secret au public. Dans ce dernier emploi si est souvent remplacé par si tant est que.

2° Un fort affaiblissement du sens conditionnel de si s’observe aussi dans plusieurs autres cas, surtout dans quelques jurons exclamatifs. On dit: Du diable si je paye mon terme! Exemple littéraire: Du diable si je me le rappelle encore (J. Romains, Knock ou le Triomphe de la Médecine, p. 15).

3° Notons enfin que, dans plusieurs cas, si peut servir à introduire une proposition substantive; il devient ainsi à peu près synonyme de que (voir § 349,2).

Kr. Nyrop : Grammaire. VI.

Remarque. Dans les locutions si ou se m’ait Deus, si ou se Deus m’ait, il y a eu confusion de la conjonction se avec l’adverbe si (lat. sic); c’est la conjonction qui a eu le dessus, ce qui a amené la modification de l’ordre des mots. Cf. Romania, XII, 628; XV, 640; LUI, 301 — 24.

368. Une condition ne s’exprime pas seulement à l’aide de la conjonction si; on dispose de plusieurs autres manières dont nous indiquerons les suivantes:

1° Au lieu d’une proposition conditionnelle, on peut se servir d’une proposition exprimant un désir ou une exhortation, et la principale exprime ce qui arrivera si ce désir ou cette exhortation s’accomplissent. Ex.: Dist Pinabel: »Tierri, car te recreiz! Tes hom serai par amur e par feid ( Roland , v. 3892 — 93). Seit ki l'ociet, tute pais puis avriumes (ib., v. 391). En langue moderne ce vers traduit littéralement serait: Vienne qui le tue, et nous aurions paix plénière. On dirait plutôt maintenant: Si quelqu’un le tue, nous aurons la paix. L’ancien usage existe toujours. A côté de: Tout le monde sera content s’il s’en va, on peut dire aussi: Qu’il s’en aille, et tout le monde sera content. Exemples littéraires: Que lady Rovel lui accordât quinze mois, Mlle de Ferray se faisait fort de donner des principes à Meg (Cherbuliez, Miss Rovel, p. 52 — 53). Le que introducteur s’omet parfois, surtout dans un style élevé et poétique. Nous citerons comme exemple le passage suivant du beau discours de M. Paul Hazard sur la langue française: Surgissent des républiques, à l’image de la nôtre; à la tribune des sociétés populaires, qui répètent nos discours; dans les théâtres, qui donnent nos pièces sans y rien changer; autour des arbres de la liberté; sur les places publiques, où l’on célèbre la Grande Nation, le français retentit (p. 10). L’omission de que a le plus souvent lieu avec le verbe venir.

2° On peut aussi remplacer la proposition conditionnelle par une proposition interrogative. Exemples littéraires: Voulezvous du public mériter les amours, Sans cesse en écrivant variez vos discours (Boileau, Art poétique I, v. 69 — 70). Restait on dehors, on fondait au soleil; si l’on descendait, on étouffait (A. Daudet, Port-Tarascon, p. 126). Parfois la proposition interrogative est regardée comme une principale et suivie d’un point d’interrogation. Ex.: A-t-il à choisir entre plusieurs formes dialectales? ce n’est pas sur l’usage français

qu’il se fonde, mais sur l’usage latin (F. Brunot, Histoire de la langue française , II, 137).

3° Après la Renaissance on emploie au lieu d’une proposition conditionnelle une proposition principale dans laquelle le sujet change de place comme dans une proposition interrogative (§ 384). 11 s’agit ici surtout des tours n'était ( n'étaient ) et n'eùt été. Remarquez que ces tours peuvent avoir comme sujet un substantif ou plus rarement une proposition. Ex.: Et je suivrois encore un si noble exercice, N’étoit que l’autre hyver faisant icy ma cour, Je vous vis, et je fus retenu par l’amour (Corneille, Le Menteur , I, sc. 3). Plusieurs fois, n’étaient ses sentiments religieux, il se serait jeté dans la Seine (Balzac, César Birotteau, p. 39). N’était la lueur mince qui filtre audessus des rideaux, n’était l’appel aérien d’une cloche, le monde semblerait à jamais englouti dans le souvenir (G. Duhamel, Deux Hommes, p. 250). Sa présence dans le bar de M. Cassis n’eût semblé anormale, n’avait-elle été accompagnée d’une femme âgée (M. Dekobra, La Vénus à roulettes, p. 28). On aurait cru à un rêve, n’eût été la fraîcheur de l’air, et la transparence de l’atmosphère lavée que l’on saisissait malgré la nuit (P. Hazard, L’Italie vivante , p. 154). On les prendrait pour des soldats, n’étaient la chemise noire et le gourdin (ib., p. 275). Les locutions n’eût été et n’était sont maintenant à regarder à peu près comme des prépositions, au sens de ‘abstraction faite de’ ou ‘sans’. Comme le montrent les deux passages de M. Paul Hazard, n’eût été tend à devenir invariable, tandis que n était peut encore s’accorder avec un sujet pluriel suivant (comp. V, § 84,6). Les tours cités ont même perdu toute notion de temps et c’est pourquoi on constate parfois l’emploi du présent dans la proposition supplémentaire, comme dans le passage suivant: N’étaient les petites lâchetés, insoupçonnées d’eux-mêmes, où les entraîne la nécessité de marier leur fille, M. et Mme Pétermann méritent notre respect (Lemaître, Les contemporains, VII, 288)

Remarque. La locution n'était a remplacé l’ancien ne fust. Ex.: Neporquant ja ne l’an eiist Menee por rien, qu’il seiist, Ne fust Kes, qui anbricona Le roi ( Ivain , v. 3921 — 24). Le remplacement de se tronast par s'il trouvait a entraîné le changement de ne fust en n’était.

4° Très souvent la condition n’est pas du tout indiquée

d’une manière formelle: elle ressort implicitement du contexte. Ex.: Jolie, elle eût été plus douce (J. Green, Mont Cinère, p 166). A pied, avec tous ces bagages, le trajet serait terrible. En auto, c’est un enchantement (J. Romains, Knock ou le Triomphe de la Médecine, p. 15). On trouvera d’autres exemples aux § 158, Rem., § 245, 2, § 246,3, § 263,3.

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