PROPOSITIONS INTERROGATIVES
882. Procédés interrogatifs. Pour formuler une question on se servait en latin de particules interrogatives ou de pronoms interrogatifs. On disait ainsi: Venitne pater? Num negare audes ? An Publius venit? Nonne meministi? Quid agis ? Car te is perditum ? Dans les langues romanes on a, pour une grande partie, eu recours à d’autres moyens: elles n’ont gardé que quelques-uns des pronoms interrogatifs latins, tandis que toutes les particules interrogatives ont disparu. C’est pourquoi un renouvellement complet des procédés interrogatifs a eu lieu en roman; nous indiquerons ci-dessous les principaux de ceux auxquels on a eu recours en français:
1° Une proposition affirmative devient interrogative par une simple inflexion de la voix. Si, en prononçant la phrase il est parti, on fait monter la voix en articulant la syllabe finale -ti, cette phrase cesse au même moment d’être affirmative et devient interrogative, sans que rien ne soit changé dans l’ordre des mots; voir § 387.
2° On se sert de la formule interrogative est-ce que sans rien changer à la construction ordinaire de la phrase affirmative. Ex.: Est-ce que vous viendrez ce soir? Est-ce que votre sœur va mieux? Voir § 391.
3° On change l’ordre des mots en plaçant le sujet de la proposition après le verbe. Ex.: Ai-je tort? Est-ce vrai? L' avezvous fait ? C’est ce qu’on a appelé l’interrogation simple; voir § 388.
4° On laisse au sujet sa place ordinaire avant le verbe en le répétant après le verbe sous la forme d’un pronom personnel. Ex.: Ton père viendra-t-il ce soir? Quelqu’un pourrat-il m'aider à le faire ? C’est ce qu’on a appelé l’interrogation complexe; voir § 390.
5° On se sert de certains mots interrogatifs, pronoms ou adverbes; voir § 393 ss.
383. Sur les propositions interrogatives, on peut encore faire les remarques générales suivantes :
1° La question peut porter sur une notion verbale. Ex.: Fumez-vous ? Me reconnaissez-vous? Lui pardonnez-vous ? Y avaitil des lettres pour moi ? Dans quelques cas la question porte plutôt sur une notion nominale. Ex.: Est-elle malade? Est-ce qu'il est riche ? A cette sorte de questions on répond par oui (si) ou non: il s’agit en effet de quelque chose qu’on peut affirmer ou nier, accepter ou rejeter.
2° La question peut porter soit sur l’auteur ou l’objet de l'action, soit sur les circonstances concomitantes : on veut être renseigné sur une détermination quelconque, sur l’origine, la cause, les conséquences, le but, le prix, la quantité, le temps, la mesure, etc. Ex.: Qui a écrit ce roman? Qu avez-vous fait? A qui avez-vous donné l’argent? D’où venez-vous? Où demeurezvous? A quoi ont servi toutes ces mesures? Que vaut maintenant le dollar? Combien d’automobiles avez-vous? Pourquoi avez-vous trahi son secret ? A cette sorte de questions on ne peut pas répondre par oui ( si ) ou non.
3° La proposition interrogative peut être indépendante; c’est l’interrogation directe. Ex.: Me reconnaissez-vous? Pourquoi b avez-vous fait? A qui pensez-vous?
4° La proposition interrogative peut être dépendante; c’est ce qu’on appelle l’interrogation indirecte. Ex.: Je ne sais si vous me reconnaissez. Je vous demande pourquoi vous l’avez fait. Üites-moi à quoi vous pensez.
5° Notons enfin que le verbe fait souvent défaut dans les interrogations directes et dans les indirectes; voir § 343,5.
384. Interrogation directe. Ces interrogations se divisent en deux groupes, selon qu’elles contiennent un mot interrogatif ou non. Voici quelques exemples des deux groupes: L’avezvous fait? Pourquoi l'avez-vous fait? Connaissez-vous cet homme? Qui connaît cet homme? Quelle heure est-il? Est-il déjà parti? Quand est-il parti ? Il faut encore remarquer ce qui suit:
1° Dans la vieille langue, une question directe était souvent précédée de la conjonction et (voir § 140,4). Ce et semble
survivre encore aujourd’hui dans la langue parlée; il suppose probablement un dialogue déjà engagé, dont la première partie se sous-entend implicitement. Soit la salutation suivante: Tiens, bonjour! Et que faites-vous dans mon quartier ? Ici, on pourrait supposer que la forme complète de la pensée de l’interlocuteur serait: Comment allez-vous, et que faites-vous dans mon quartier? De la même manière s’explique peut-être le et du dialogue suivant: J'ai été bien ennuyé par la santé de mon fds. — El comment va t iTl Ici, on pourrait supposer l’ellipse d’une phrase introductrice telle que: Je prends part à vos ennuis.
2° Il y a des circonstances où il faut éviter l’interrogation directe. Elle peut avoir un caractère trop familier ou indiscret, brutal même; c’est pourquoi les égards sociaux demandent qu’on l’atténue. En parlant à un supérieur il ne serait pas toujours poli de lui poser la question directe: Assisterezvous demain ci la séance de la commission ? On choisira volontiers des atténuations telles que: Est-il permis de vous demander si ... ? Me sera t-il permis de vous demander si ... ? Oserai-je vous demander si ... ? Auriez-vous l’obligeance de me dire si ... ? Ce sont là des procédés de politesse qui varient avec les exigences de l’époque et du milieu social.
385. Intehuogation indirecte. Ex.: Regarde s'il y a des lettres dans la boite. Savez-vous s’il fume ? Demandez-lui s'il viendra ce soir. Veuillez me dire quelle heure il est. Savez-vous qui l’a fait? Je veux m’informer comment il s’y prendra. Remarquez que dans l’interrogation indirecte on garde presque toujours l’ordre ordinaire des mots. Il faut encore noter les deux points suivants:
1 0 Comme le montrent les exemples cités, la proposition interrogative indirecte est toujours à l’indicatif. Ajoutons que ce mode s’emploie depuis les plus anciens textes. Ex.: N’il ne lur dist ned il nel demandèrent, Quels boni esteit ne de quel terre il eret (St. Alexis, v. 240). En latin on se servait généralement du subjonctif. Ex.: Difficile dicta est, utrum hostes magis Pompeji virtutem pugnantes timuerint an mansuetudinem victi dilexerint (Cicéron). Il en est de même en italien. Ex.: Domando a che or a don Franco fosse ritornato (Fogazzaro, Piccolo mondo antico). Pour le français, on trouve sporadiquement jusqu’à la fin du XVIIe siècle quelques exemples de
l’emploi du subjonctif surtout après une principale négative. Ex.: Certes, fait l’empereres, la convenance est mult granz, ne je ne voi comment elle puisse estre ferme (Villeliardouin, § 188). Platon ne sçait en quel rang il les doibve colloquer (Rabelais). Il y a une chose qui m’étonne dans l’astrologie, comment des gens qui savent tous les secrets des dieux . . . aient besoin de faire leur cour et de demander quelque chose (Molière, Les amants magnifiques, I, sc. 2). Je ne puis jamais comprendre comme ... je puisse vous laisser sept ou huit mois sans vous dire un mot (Mme de Sévigné, VII, 521), La langue moderne se sert parfois du subjonctif après il n’importe et dans quelques autres cas spéciaux.
2° Actuellement, une interrogation indirecte est toujours sous la dépendance d’un verbe. Autrefois, le rapport entre la principale et la dépendante était assez libre, comme le montre par ex. le passage suivant de La Fontaine: Deux taureaux combattoient à qui posséderoit Une génisse avec l’empire ( Fables , II, n° 4). Nous ferons également observer que l’interrogation indirecte pouvait aussi se trouver sous la dépendance d’un nom. Malherbe a écrit: Notre dispute fut . . . comme les biens peuvent être égaux (II, 511). L’usage moderne demanderait: fut de savoir.
386. L’interrogation directe est parfois combinée avec une interrogation indirecte: dans le cas où deux propositions, exprimant deux questions alternatives, sont liées par la conjonction ou, la seconde proposition peut se présenter, et cela dès les plus anciens textes, sous la forme d’une proposition interrogative indirecte introduite par si (vfr. se). Voici quelques exemples de ce tour à ajouter à ceux que nous avons donnés dans le volume précédent (V, §31,5): Avez vous donc robe achatee Ou se vous l'avez empruntée De la ou vous avez esté (Barbazan et Méon, Fabliaux et Contes, III, 278, v. 192)? Songe je ou si vray est ce qu’on me dict (Rabelais, I, chap. 28)? Fautil que j’y voise dès ore, Ou bien s’il vaut mieux que par toy Soit faite l’entrée avant moy (Jodelle, l’Eugène, II, sc. 2)? Vois-je des vérités, ou si mon œil s’abuse (Rotrou, Laure persécutée, V, sc. 8)? Est-ce pour rire ou si tous deux vous extravaguez (Molière, Médecin malgré lui, I, sc. 5)? Mon cœur court- il au change, ou si vous l’y poussez (id., Femmes savantes, v.
Kr. Nyrop: Grammaire. VI. 25
1187)? Cette tournure était très générale au XVIIe siècle (voir Littré s. v. si, n° 17). Les grammairiens l’ont blâmée, et Voltaire critique fort Corneille quand il écrit: Justes cieux! me trompé-je encore à l’apparence Ou si je vois enfin mon unique espérance (Le Cid , III, se. 5)? De nos jours cet usage est qualifié d’ancien, mais il n’est pas rare dans la langue littéraire. Ex. : Êtes-vous souffrant ou si c’est un méchant caprice (Musset, Le Chandelier, III, sc. 4)? Je . . — Y distingue-t-on une verrue au bout? — Mais . . — Ou si quelque mouche à pas lents s’y promène (Ed. Rostand, Cijrano de Bergerac, I, sc. 4)? Tous les exemples cités nous montrent que l’interrogation directe se combine avec l’indirecte de la manière la plus naturelle chez les auteurs les plus divers; nous verrons plus tard (§ 397) que, dans le parler populaire de nos jours, les deux formes d’interrogation s’influencent constamment et se confondent.
887. Intonation. Examinons maintenant les propositions interrogatives au point de vue phonétique. On sait que le ton descendant indique que la pensée est achevée, et c’est pourquoi il s’emploie à la fin d’une proposition qui confirme. Le ton montant, au contraire, indique quelque chose d’inachevé et montre que la curiosité reste en suspens. On peut donc, en changeant le ton final d’une phrase, en changer complètement la valeur. Si je dis: Son frère est à Berlin, en prononçant la dernière syllabe sur un ton descendant, c’est une assertion que je formule: il est à Berlin, c’est sûr et certain. Mais, si j’élève la voix en articulant la syllabe finale de Berlin, tout change, et l'assertion devient une question. Beaucoup de phrases françaises se prononcent ainsi de deux manières différentes selon le sens qu'on veut leur donner. Nous citerons comme exemples: Ta cousine est ici. Ta cousine n'est pas ici. Il a vendu sa maison. Lille n'a pas soigné son mari. Voici quelques remarques sur l’emploi du ton montant:
1 0 Le ton montant s’emploie régulièrement dans toutes les propositions interrogatives directes. Ex.: Le fera-t-il / ? Connaissez-vous mon cousin / ? Que voulez-vous / ? Comment allezvous /? Pourquoi l'avez vous dit /? Pourquoi ne vient-il pas/? Il en est de même dans les interrogatives indirectes. Ex.: Savez-vous s'il viendra / ? On m’a demandé pourquoi il l’a fait /?
2° Notez que, dans une phrase d’une certaine longueur, il
peut très bien y avoir deux montées. Ex.: Depuis quand / estil parti/6} Savez- vous / pourquoi il est parti si brusquement/6?
3° Le ton montant n’a pas besoin d’être sur la dernière syllabe de la phrase, il peut très bien se trouver à l’intérieur. C’est là un phénomène qui s’observe dans les cas où la question est suivie d’un complément quelconque ou quand la proposition est introduite par une expression interrogative. Ex.: Que faites-vous / ce soir\ ? Pourquoi donc / est-ce qu’il a fcdt cela\6? Enfin / que voulez-vous \?
388. Inversion. Dans certaines propositions interrogatives, on met actuellement le sujet après le verbe. Ce procédé était général déjà au moyen âge et s’employait avec toute sorte de sujets. Ex.: Sire cumpain, faites le vos de gred ( Roland , v. 2000)? Savoit nus fors vous dui ceste œvre ( Chastelaine de Vergi, v. 346)? Fu aine mais feme si a aise ( Courtois d’Arras, v. 227)? La langue moderne recourt à une transposition du verbe et du sujet dans le seul cas où celui-ci est un pronom personnel, le pronom démonstratif ce ou le pronom indéfini on. Ex.: Viendras-tu ce soir ? Où cillons-nous? Faut-il aller tout droit ? Est-ce vrai? Que dit on du nouveau proviseur? Quant aux pronoms personnels, il faut remarquer ce qui suit:
1 0 L’inversion du pronom personnel sujet a généralement lieu avec toutes les formes, excepté celle de la première personne du singulier. Ex.: Que ferons-nous? Sors-tu ce soir? Où demeurez-vous? Ne fait-il rien? Patinent-ils bien? Pour la troisième personne, il faut remarquer l’existence des formes a-t-il, viendra-t-il, aime-t-il , dîne-t-il, etc. avec l’intercalation d’un t dont l’origine a été expliquée au tome II2, § 223.
2° Pour la première personne du singulier, l'inversion n’est plus employée que dans quelques verbes très usités: ai-je, suis-je, puis-je, dois-je, sais-je, dis-je , vois-je, vais-je. Mais au lieu de dire cours- je, perds-je, vends-je, on se sert de la périphrase est-ce que je cours, etc.
3° Notez l’existence dans la langue littéraire de quelques formes interrogatives et exclamatives assez curieuses: parlé-je, puissé-je, dusse-je, eussé-je. Ex.: Je crains presque, je crains qu’un songe ne m’abuse. Veillé-je (Racine, Phèdre , v. 510)? Sur l’origine et l’historique de ces formes, voir IP, § 221.
Remarque. L’inversion du sujet s’emploie aussi dans quelques proposi-
tions spéciales qui expriment une condition, une concession ou un rapport de temps sans l’emploi des conjonctions dont on se sert ordinairement dans ces cas (quand, si, quand même, quand bien même). Ex.: Un pauvre vous demande-t-il une aumône , ne la lui refusez pas. Donnait-il un ordre, c'était toujours dans les termes les plus simples et les plus clairs. Ne fût-ce que pour vous distraire un moment , je n’hésiterais pas à le faire. Dussé-je mourir, je ne vous le dirai pas. Restait-on dehors, on fondait au soleil. La même inversion se retrouve dans la locution figée n’était ; voir § 128.
389. Dans le cas où le sujet n’est pas un des pronoms indiqués au paragraphe précédent, l’usage moderne se sert d’un procédé particulier en redoublant le sujet: on le laisse au commencement de la phrase et on le répète après le verbe à l’aide d’un pronom personnel. Ex.: Ton père est- il malade1? Ta femme est-elle sortie? Jeanne est-elle partie? Quelqu’un a-t-il trouvé mon porte-monnaie? Personne est-il plus heureux que moi? Tout étaitil permis autrefois aux nobles? Rien n’est-il changé clans mes sentiments ? Ce procédé est surtout propre à la langue moderne; mais il paraît qu’on en trouve des exemples isolés déjà au moyen âge, comme dans le vers suivant: Mes sires sains Acaires A il fait miracles chaiens (Adam le Bossu, Jeu de la Feuillée, v. 923—24)?
Remarque. A propos de la construction interrogative moderne qui demande le redoublement du sujet, M. L. Foulet a fait une observation très intéressante que nous nous plaisons à reproduire: «L’interrogation avec pronom redoublant le sujet se présente en français moderne sous deux formes différentes, bien que dans l'écriture on ne les distingue souvent en aucune façon. On peut prononcer la phrase votre frère est-il là ? 1 0 en la coupant en deux tronçons ayant chacun leur individualité propre: la voix tombe sur frère , puis repart sur est; on devrait dans ce cas mettre dans l’écriture une virgule après frère : «Votre frère, est-il là?« 2° en lançant la phrase tout d’un trait, sans arrêt après frère et sans laisser tomber la voix avant la fin de la phrase. De ces deux formes, la première appartient exclusivement à la langue familière, la seconde peut s’employer dans la conversation courante ou dans le style soutenu. C’est à propos de la dernière seulement qu’on peut parler de sujet rappelant le verbe; la première juxtapose au fond deux phrases séparées et nous rentrons dans le cas des verbes ayant pour sujet un pronom« ( Syntaxe , § 338). L’analyse de M. Foulet nous paraît très fine et très juste, à condition que l’on comprenne comme il faut sa terminologie phonétique qui ne cadre pas avec l’ordinaire.
390. Examinons à part le cas on la proposition interrogative commence par un mot interrogatif, pronom ou adverbe. Alors deux procédés sont possibles:
1" Le sujet substantif peut se placer après le verbe. Ex.: Comment s'appelle votre sœur0? Quand sera inaugurée V exposition? Que veut ce fournisseur? Quelle robe mettra votre amie ce soir? Qu est devenu cet homme? Où mourut Napoléon ? Cependant, il faut noter que dans ces cas on peut aussi se servir du procédé employé ordinairement avec les sujets substantifs: Comment votre sœur s’ appelle-t-elle? Quand V exposition sera-telle inaugurée? U exposition, quand sera-t-elle inaugurée? Ce fournisseur, que veut il? Votre amie, quelle robe mettra-t-elle ce soir? Cet homme, qu’est-il devenu? Où Napoléon mourut il?
2° Dans les trois cas suivants l’emploi de l’inversion complexe est de rigueur: Quand il s’agit d’un verbe transitif et que le régime n’est ni que ni quel (suivi d’un substantif): Quand votre frère fit-il ce voyage? En quelle année Mansart construisit-il le dôme des Invalides? Qui cet homme n'a-t-il pas trompé ? Quand il s’agit d’un verbe intransitif suivi d’un prédicat ou d’un verbe pronominal: Quand le pronom ‘ tout ' est-il invariable? Depuis quand votre frère est il édité? Quand les Français se sont-ils établis en Algérie? Enfin toujours après pourquoi: Pourquoi votre mère le veut-elle? Pourquoi cet enfant pleur e-t- il?
391. Formules interrogatives. Dans la langue moderne, l’interrogation a subi un développement assez important. L’étape ancienne représentée par: Viendra Paul demain? a été remplacée par: Paul viendra-t-il demain? Mais, à côté de ce tour, on a créé l’expression périphrastique: Est-ce que Paul viendra demain ? On prendra garde que dans cette périphrase on a conservé l’ordre ordinaire des mots tel qu’il se trouve dans une énonciation affirmative. Ex.: Est-ce que vous avez peur? Est-ce que vous viendrez ce soir? Est-ce qu’elle n'a pas soigné son mari ? L’emploi de la périphrase est-ce que s’est beaucoup répandu; on s’en sert même dans les propositions introduites par un mot interrogatif: Comment est-ce que tu as pu faire cela? Pourquoi est- ce que tu lui en veux? Qui est-ce qui est arrivé? Qu’est ce que vous voulez ? Le succès de la formule est-ce que se comprend facilement: elle aide à éviter des inversions embarrassantes, elle dispense de se servir de formes verbales telles que parlé-je, et elle marque, dès le début de la phrase, qu’il s’agit d’une interrogation.
392. Sur la formule est-ce que devenue actuellement un simple signe d’interrogation, on peut encore faire les observations suivantes:
1 0 Au point de vue historique il faut remarquer que la formule est-ce que se trouve déjà dans la langue médiévale, mais elle ne devient générale qu’au XVe siècle; pour est-ce on écrivait souvent esse. Ex.: Dyables! Qui esse qui m’a frappé (MVT, v. 4763)? Qu’esse que vous avez (. ib ., v. 4577)? L’emploi de l’interrogation périphrastique va toujours en augmentant; c’est surtout un procédé populaire. Ex.: Qu’est-ce que c’est donc qu’il y a, mon petit fds (Molière, Malade imaginaire, I, sc. 6)? Comment est-ce qu’on le nomme (La Fontaine, Ragotin, v. 94)? Malgré la résistance que lui opposent les grammairiens, l’interrogation périphrastique finit par l’emporter.
2° Primitivement, la locution est-ce qu'il est malade correspondait à c’est qu’il est malade , tandis que maintenant elle correspond à l’assertion il est malade. La formule est-ce que est maintenant devenue un tout figé, et on a perdu la notion de la valeur primitive des éléments dont elle se compose (comp. § 277,e).
3° Dans le parler vulgaire, où se contracte avec est-ce que, d’où la particule interrogative ousque (écrit ous’que ou ous-ceque). On dit par ex.: Ous-ce qu’est mon chapeau ?
4° Si l’on veut formuler une question négative à l’aide de est-ce que, la négation peut se placer, soit dans la locution interrogative, soit dans la proposition suivante. On peut dire: N’est-ce pas qu’il a peurl ou: Est-ce qu’il n’a pas peurl mais la valeur des deux phrases n’est pas la même. Dans le premier cas, la proposition régie par que exprime l’opinion de celui qui parle, et celui-ci désire savoir si l’on partage son opinion; dans le deuxième cas, au contraire, il s’agit d’une véritable question.
5° Dans la langue parlée de nos jours, l’interrogation négative n’est-ce pas est devenue d’un emploi très général. On peut la regarder comme une locution qui sert à adoucir un impératif ou à établir un lien entre celui qui parle et l’interlocuteur (L. Lindberg). Le succès de n'est-ce pas a été si grand qu’on a fini par l’employer à tort et à travers; il est parfois à regarder comme une simple formule de politesse, parfois comme un adverbe d’affirmation. Il y a même des
cas où il paraît difficile de dire si vraiment il présente un sens quelconque ou s’il a été réduit à servir tout simplement de pause pour la voix et la pensée; c’est là un sort qui arrive souvent et dans toutes les langues aux locutions figées. Notez que n'est-ce pas s’emploie actuellement non seulement, comme c’est naturel, dans le discours direct, mais aussi dans le discours indirect. Ex.: Savez-vous l’abîme où je vous entraînais, pauvre ange? Non, n’est-ce pas (G. Flaubert, Mme Bovary, p. 224). Car il était bien sûr d’avance qu’il faudrait payer, puisqu’il était dans une administration, n’est-ce pas? Donc il interrogea d’un cœur généreux: «Combien vous dois-je« (Pierre Mille, Mémoires d’un dada besogneux, p. 56)?
893. Phonoms interrogatifs. Les pronoms dont on se sert pour formuler une question sont: qui, que, quoi, quel, lequel. Sur leur emploi, voir V, § 354 ss. et les remarques suivantes :
1° Qui figure dans l’interrogation directe et dans l’indirecte; il s’emploie comme sujet, régime direct, régime prépositionnel, et il est généralement du singulier. Ex.: Qui l’a dit ? Qui êtes-vous ? Qui accusez-vous? De qui parlez-vous? A qui pensezvous? A qui la faute? Qui est-ce qui l’a dit? Savez-vous qui l’a dit? Personne ne sait qui vous êtes. Dites-moi à qui vous pensez! Il est parfois suivi d’un complément partitif. Ex.: Qui des deux est le plus fort ? Pourtant dans ce cas lequel est préférable.
2° Que est un pronom neutre; actuellement, il figure presque exclusivement dans les interrogations directes, où il fonctionne surtout comme complément et comme attribut. Ex.: Que voulez-vous? Qu a-t-elle dit? Que deviendrons-nous ? Il figure aussi dans quelques locutions impersonnelles, tantôt comme régime, tantôt comme sujet. Ex.: Qu’y a-t-il? Que faut-il? Que se passe t-il ? Enfin que peut servir de complément circonstanciel: Que sert de s'affliger ? Il acquiert parfois le sens de ‘combien’ ou de ‘pourquoi’: Que de fois ne vous V ai-je pas dit? Que ne reste-t-il chez lui, ce trouble-fête ? Il s’agit ici de tours littéraires et un peu vieillis. A côté de que, on emploie aussi la formule périphrastique qu’est-ce que ou qu’est-ce qui selon les exigences de la phrase. Ex. : Qu’est-ce que vous voulez? Qu'est ce qu’il a fait? Qu’est ce qui vous prend ? Les formules qu’est-ce,
qu’est-ce que cest jouent un très grand rôle dans la langue parlée de nos jours. Dans l’interrogation indirecte, l’usage moderne remplace que par ce que comme régime ou attribut et par ce qui comme sujet. Ex.: Savez-vous ce qu'il a dit ? Je me demande ce qui va arriver ici? Pourtant, on se contente du simple que, s’il a le sens de ‘combien’, et ce que s’emploie beaucoup dans des expressions exclamatives, qui sont à regarder comme des interrogatives elliptiques. Ex.: Que de sottises tu as dites! Que d’argent jeté par la fenêtre! Dans la langue parlée actuelle on emploie plutôt la locution ce que comme adverbe exclamatif (cf. V, § 277,4). On dit par ex. ce que nous avons ri, ce qu'il est rosse, ce que les hommes sont bêtes, etc. Exemples littéraires: Tu t’imagines pas ce que ça m’est égal (Willy, Claudine va et l'école, p. 63). Ne t’arrête pas. Si tu savais ce que tu m’intéresses (H. Lavedan, Mon filleul, p. 58). Ah! ce que j’en aurais de sujets de romans à vous proposer (P. Bourget, Pastels, p. 18)! Mais la vie ce n'est pas grand’chose. Et ce qu’on met dedans, ce que c’est peu (A. France, Le Igs rouge, p. 79)! Ce que ça fera monter le tirage du journal (C. Mendès)! Ce que sa mère avait ri (id.)l Ce que vous allez crever de faim (ici.) !
3° Quoi est la forme forte de que (voir II2, § 571). Son emploi était plus général autrefois que maintenant. De nos jours, quoi fonctionne surtout comme régime prépositionnel dans l interrogation directe et l’indirecte. Ex.: De quoi parlezvous0! A quoi pensez-vous? De quoi vous mêlez-vous ? En quoi cela pourrait-il m’intéresser? Expliquez-moi de quoi vous vous occupez ? Hors de ce cas, quoi fonctionne comme sujet et comme régime surtout dans quelques tours figés, restes de l’usage ancien; il se trouve souvent dans des exclamations ou dans des phrases elliptiques où le verbe fait défaut. Ex.: Quoi d'autre aurait pu me donner cette idée ? Qui ou quoi a pu vous étonner tellement? Quoi de plus agréable qu'une excursion en automobile? Quoi vous dire? En quoi faisant? Il me reste beaucoup à faire. — Quoi?
Remarque. Dans le langage familier on se sert de quoi dans plusieurs cas, surtout quand on n’a pas entendu ou compris ce qui a été dit. Cet emploi de quoi est regardé comme peu poli s’il a lieu hors du langage très familier, et l’esprit de politesse demande qu’on le remplace par des formules
interrogatives telles que: Plaît-il? S’il vous plaît? Vous dites? On se contente aussi de: Monsieur? Madame? Mademoiselle?
4° Lequel s’emploie pour interroger sur les êtres animés et sur les choses; c’est un substantif qui se rapporte toujours à un substantif qui précède ou qui suit. Ex.: Laquelle de ces dames est la plus aimable ? Lequel de ces deux livres préférezvous-? Il serait difficile de dire laquelle de ces deux statues est la plus belle. Dans une alternative, lequel peut avoir un sens neutre.
5° Quel est actuellement un adjectif qui sert à «déterminer un individu ou une chose parmi d’autres de la même espèce» ou à indiquer la qualité d’un individu ou d’une chose; il est ordinairement lié à un substantif, mais il peut aussi servir d'attribut. Ex.: Quelle couleur préférez- vous? Quelle heure est-il ? Veuillez me dire quelle heure il est. De quel pays êtes-vous ? Quelle femme est-ce. Quelle est cette femme? Quel est le prix de ce bijou ?
894. Particules interrogatives. Nous citerons pourquoi, comment, combien, quand, ou. Elles figurent toutes dans les interrogatives directes et demandent l’inversion du sujet. Ex.: Pourquoi l’as-tu fait? Comment allez-vous? Combien coûte ce livre? Quand viendrez-vous? Où allez-vous ? Dans les interrogations indirectes où le sujet garde sa place ordinaire, on emploie les mêmes particules et en outre comme et si. Ex.: Explique-moi pourquoi tu Vas fait. Je suis curieux de savoir comment il a évité la faillite. Vous savez comme il est vaniteux. Demandez-lui s’il viendra demain. Voici quelques détails:
1 0 Pourquoi (cf. V, § 363, i). Ex.: Pourquoi êtes-vous si triste? Pourquoi ta sœur ne vient-elle pas? Pourquoi est-ce que vous l'avez dit? Des particules composées avec quoi, l’usage actuel n’a gardé que pourquoi; autrefois on avait aussi de quoi et par quoi. Ex.: De quoi donc avez-vous si grand’peur de mourir (Malherbe, II, 599)?
Remarque. L’adverbe interrogatif latin cur a disparu dans toutes les langues romanes; en français il a été remplacé par pourquoi. Quant à quare, il a été conservé en gallo-roman comme conjonction (§ 147). Un vers de la Vie de St. Alexis nous le montre peut-être comme interrogatif: E de ta medra quer n’aveies mercit (v. 438); mais cette leçon n’est pas sûre.
2° Comment interroge sur la manière, parfois aussi sur la
cause. Ex.: Comment a-t-il pu s'échapper ? Expliqnez-moi comment il a construit ce piège. Comment s est-il adressé à moi ? Exemples littéraires: Et je sais que de moi tu médis l’an passé. — Comment l’aurais -je fait, si je n’étais pas né (La Fontaine, Fables, I, no 11)? Comment ne lui avait-il pas écrit depuis trois mois qu’il était sans nouvelles (A. Daudet, Jack, p. 628)? Parfois comment a presque le sens de ‘que’, et la proposition interrogative est plutôt à regarder comme une proposition substanlive; voir § 349.
3° Comme s’emploie de nos jours exclusivement dans les propositions interrogatives indirectes. Il désigne surtout le degré. Ex.: Voyez comme il est gai ce soir. Si vous saviez comme ça m’embête de passer mes vacances à la campagne. Si elle savait comme on l’admire. C’est curieux comme il s’exprime mal. Parfois il indique aussi la manière, sans pourtant être synonyme de comment; il est frappé d’un accent émotionnel qui lui attribue un sens assez varié selon les exigences du contexte. Si je dis: Vous avez vu maintenant comment les choses s’arrangent , je m’exprime d’une manière tout à fait neutre, je constate un fait auquel je ne prends aucun intérêt particulier. Si au contraire je dis: Vous avez vu maintenant comme les choses s’arrangent, la phrase contient un regret, un blâme, une approbation, une joie, bref une évaluation personnelle du fait relaté: vous voyez de quelle manière indigne (excellente, heureuse) les choses s’arrangent. Autrefois comme jouait un rôle bien plus important. Chez Molière encore comme se trouve dans les interrogations directes et indirectes. Ex.: Qu’est-ce qu’on fait céans? Comme est-ce qu’on s’y porte ( Tartufe , v. 230)? Attendez, comme est-ce qu’il s’appelle ( Misanthrope , v. 1462)? A peine pouvez-vous dire comme il se nomme (ib., v. 22). Je suis bien aise d’apprendre comme on parle de moi (Avare, III, sc. 1). Vaugelas n’approuve pas cet usage. Il admet: vous sçauez comme il faut faire et comment il faut faire; mais il ajoute: »Ce seroit fort mal dit, demandez-lug comme cela se peut faire, mais demandez-lug comment et comme estes-vous venu, au lieu de dire, comment estes-vous venu« (Remarques, II, 13). C’est l’avis de Vaugelas qui l’a emporté.
4° Comme quoi. Cette locution s’employait beaucoup au XVIIe siècle; elle avait le sens de ‘comment’. Selon Vauge-
las, elle a «bonne grâce«, mais elle appartient surtout au style familier; il explique: «C’est un terme nouueau qui n’a cours que depuis peu d’années, mais qui est tellement vsité, qu’on l’a à tous propos dans la bouche« ( Remarques , II, 12).
5° Combien s’emploie dans les interrogations directes et dans les indirectes. Ex.: Combien d'amis avez-vous ? Combien avez-vous d’amis ? Combien êtes vous ? Combien le vendez-vous? Avez-vous compris combien mauvaise est cette affaire? Il ne sait pas combien il a d’ennemis. Remarquons que, dans les interrogations indirectes, combien se combine avec un adjectif (ou adverbe) tout comme dans les exclamations; voir § 7,4.
6° Si s’emploie surtout après les »verba sentiendi et declarandi« et des locutions analogues; de même après chercher, rechercher, hésiter, balancer, etc. Ex.: Savez-vous s’il viendra ce soir? Je vous demande si vraiment vous l’avez reconnu? Il hésitait s'il fallait partir ou non.
Remarque. Une proposition interrogative indirecte introduite par si peut s’employer comme une principale exclamative. Ex.: Si c’est Dieu permis de se conduire comme cela! S'il est possible de se mettre dans un tel état! S'il y a du bon sens à rester ici sous la pluie!
395. Dans la langue vulgaire on ajoute que aux pronoms et aux adverbes interrogatifs; on dit: qui que, quoi que, quel que, comment que, pourquoi que, où que, etc. Après ces locutions le sujet garde sa place ordinaire; ainsi à côté de où allez-vous, le langage vulgaire a créé où que vous allez. Ex.: Comment qu’tu dis? Où qu'i’ vont? Où qu't’ as pris ça? Pourquoi qu’tu las fait? Qui qu’en veut? Dans une chanson populaire bien connue, la chanson des nouveaux-mariés, la mariée dit: Comment que j’ouvrirais? je suis au lit couchée. Le jeune homme répond: Comment que j’attendrais? j’ai la barbe gelée (Rolland, Chansons populaires, IV, 65). Pour d’autres exemples, voir V, § 360.
396. En parlant des formes que présente l’interrogation dans la langue vulgaire, nous rappellerons aussi que le peuple a créé une nouvelle particule interrogative ti; la grammaire officielle ne l’a pas encore reconnue, bien que son emploi aille toujours en augmentant; elle est si peu reconnue, qu’on ne sait pas encore comment l'écrire, et les auteurs qui en ont
besoin pour bien imiter le parler très familier l’écrivent des manières les plus diverses. La particule ti s’emploie dans les interrogations et les exclamations; elle s’ajoute après les verbes d'assertion, et la proposition cesse d’être affirmative pour devenir interrogative ou exclamative sans inversion du sujet; ainsi à côté de la formule ordinaire est-ce que vous avez peur ? on a dans le langage populaire vous avez-ti peur ? Exemples littéraires: C’est-il que M. Charpentier va bientôt venir (Alain- Fournier, Le grand Meaulnes, p. 21)? Excusez-moi, Monsieur, c’est-il vous qui avez autorisé cet élève à demander la voiture pour aller à Vierzon (ib., p. 29)? Pour d’autres exemples, voir II2, § 225, où est également donnée l’explication de l’origine de ti.
397. Il faut encore remarquer que le parler vulgaire de nos jours ne suit pas les règles officielles concernant l’ordre des mots dans les interrogations directes et dans les indirectes. On dit: Pourquoi avez-vous peur ? mais: Je voudrais savoir pourquoi vous avez peur. Le peuple confond constamment les deux formes d’inteiTogation.
1 0 L’interrogation directe se sert de l’ordre des mots propre à l’interrogation indirecte. Ainsi la phrase: Je vous demande pourquoi vous avez peur amène l’interrogation directe: Pourquoi vous avez peur ? Exemples littéraires: D’où c’est que tu viens? Comment qu’tu t’nommes (Rictus, Soliloques, p. 78)? Qui c’est qui s’marie (Gyp, Jacquette et Zouzou, p. 93)? Quels chapeaux on met (Lavedan, Les beaux dimanches, p. 8)? Lequel vous préférez (ib., p. 132)? Pourquoi tu ne sors jamais le dimanche (ib., p. 150)? Pourquoi vous ne le disiez pas tout de suite (ib., p. 151)?
2° L’interrogation indirecte se sert de l’ordre des mots propre à l’interrogation directe. La phrase: Avez-vous peur? amène: Je vous demande pourquoi avez-vous peur. On entend ainsi: Je me demande comment est-ce que qu'il en est arrivé là. Elle lui demanda qu est-ce qui l’avait rendu malade. Tu vas voir qu'est-ce que je vais leur dire. Exemples littéraires: As-tu pensé où est-ce que nous déjeunerons (Lavedan, Les beaux dimanches, p. 43). J’ f’rai qu’est-ce que je voudrai (Courteline, Le farouche Laigrefin, p. 17).
398. En dernier lieu nous ferons observer que, parfois, l’interrogation est purement tonnelle: elle n’a aucune valeur interrogative; pour des raisons assez diverses, on donne à l’énoncé une forme interrogative; mais il ne s’agit pas ou il ne s’agit plus d’une question véritable. Voici quelques exemples de ces interrogations apparentes:
1 0 Commençons par rappeler que l’interrogation apparente est un procédé du style oratoire. Bossuet s’en sert souvent; on lit dans son oraison funèbre d’Henriette-Anne d’Angleterre: » C’est ainsi que la puissance divine justement irritée contre notre orguéil, le pousse jusqu’au néant, et que, pour égaler à jamais les conditions, elle ne fait de nous tous qu’une même cendre. Peut-on bâtir sur ces ruines? Peut-on appuyer quelque grand dessein sur ce débris inévitable des choses humaines?« Au lieu de se servir d’une négation, au lieu de s’écrier: »On ne peut pas bâtir sur ces ruines, on ne peut appuyer aucun grand dessein sur ce débris inévitable des choses humaines«, Bossuet recourt à l’interrogation, et ce procédé ne laisse pas de produire un grand effet.
2° En dehors du style proprement oratoire on se sert souvent d’une interrogation au lieu d’une négation. On recourt parfois à ce procédé par pure politesse; pour éviter je ne le crois pas, on demande croyez-vous? Les deux expressions sont absolument synonymes, mais la forme de la dernière est moins absolue et par conséquent moins brutale que celle de la première. Ajoutons qu’on dit de la même manière penses-tu, et dans le parler vulgaire de Paris cette phrase interrogative est devenue une véritable négation qui n’a rien gardé de l’intention polie qui l’a fait naître. Dans cet ordre d’idées, nous rappellerons aussi la phrase très usuelle: Qui vous la dit? Elle fonctionne comme une négation et équivaut à: Je n’en ai rien dit. On se sert pareillement de: A qui le dites-vous? qui peut tenir lieu de: Vous n’avez pas besoin de me le dire.
3° Dans d’autres cas on attend une réponse affirmative, et l’interrogation acquiert par là la valeur d’une affirmation exclamative. Ex.: Est-il beau, cet enfant! Il s’agit ici primitivement d’une véritable question; on s’adresse directement à un autre et on demande qu’il confirme votre observation: n’est-ce pas qu’il est beau, cet enfant? il n’y a pas de doute sur ce que j’ai dit. Le changement d’une interrogation en affirma-
tion est un phénomène sémantique qui se retrouve dans beaucoup de langues. Nous ferons aussi remarquer qu’une interrogative incomplète introduite par si peut avoir un sens affirmatif. Ainsi la phrase elliptique si c’est vrai peut avoir le sens de: c’est tout ce qu’il y a de plus vrai. Dans d’autres cas, une exclamation introduite par si peut avoir un sens négatif; voir § 394,6 Rem.
4° Notons aussi que la question peut être négative et avoir la valeur d’une affirmation; tout dépend de la réponse qu’on attend. Comme exemple nous citerons un passage de »Hernani«. Le héros du drame parle du vieux duc, son rival; mais Dona Sol l’interrompt, elle ne veut pas qu’on perde des moments précieux: Chère âme, Ne pensons plus au duc. Alors Hernani, victime d’une profonde émotion, s’écrie; Ah! pensons-y, madame. Ce vieillard! il vous aime, il va vous épouser! Quoi donc! vous prit-il pas l’autre jour un baiser? N’y plus penser (I, sc. 2)! Il s’agit ici d’un phénomène très répandu; on entend souvent des phrases telles que: Ne vous l'ai-je pas déjà dit ? N'a-t-il pas avoué sa complicité? Ne diraiton pas qu’il se vante?
5° Une interrogation peut remplacer un ordre; c’est un procédé propre surtout au langage très poli. Au lieu de dire: Taisez-vous, on se contente de demander: Vous tairez-vous? ou: Voulez-vous bien vous taire? Dans ces phrases on ne sent presque plus l’interrogation et elles sont ordinairement suivies d’un point d’exclamation (cf. § 268, i).
6° Une proposition interrogative peut avoir la valeur d’une condition. Ainsi, à côté de: S’il vous a confié un secret, gardez-le, on dit aussi, ou plutôt on écrit: Vous a-t-il confié un secret , gardez-le. Souvent la proposition interrogative est regardée comme une proposition indépendante et suivie d’un point d’interrogation. Exemples littéraires: Une occasion se présentait-elle d’appliquer la doctrine, il retombait dans le spiritualisme . . . Fallait-il démontrer que l’âme périt avec le corps? Il retrouvait sur-le-champ tous les vieux arguments qu’il croyait inventer (P. Albert, La littérature française). Au moyen âge, la condition s’exprimait souvent à l’aide de l’imparfait du subjonctif. On lit dans la Chanson de Roland: Fust chrestiens, asez oüst barnet (v. 899); on dirait en langue moderne: S’il était chrétien, il serait un vrai baron.
7° L’inversion du sujet se retrouve aussi dans les propositions concessives. On dit par ex.: Eut-il été bien plus riche, il n'aurait pas voulu payer mes dettes. Exemple littéraire: Quand tu manges, donne à manger aux chiens, dussent-ils te mordre (Voltaire, Zadig, chap. I). Cette construction remonte au moyen âge. Ex.: Deïst li reis ço que voldreit, 1 fereit ço qu’a faire avreit (Roman de Rou, v. 5838).