‹ Grammaire historique de la langue françaiseChapitre 7 sur 97 · ADVERBES DE NÉGATION · texte numérisé non relu

ADVERBES DE NÉGATION

16. En lalin classique la négation était unie au terme qui était l’objet de la négation: nihil video, nemo cantat, nulli dixi, nunquam veniet. En français, au contraire, la négation s’exprime séparément et se joint au verbe: je ne vois rien, personne ne chante, je ne l'ai dit à personne, il ne viendra jamais. Il en est de même dans les autres langues romanes. Des deux particules négatives latines haud et non, le roman n’a conservé que la dernière. Elle a revêtu en français une forme différente, selon qu’elle était accentuée ou non accentuée (I3, § 112). Examinons d’abord la forme accentuée non, qui s’est conservée jusqu’à nos jours, dans les réponses négatives, directes ou indirectes. Ex.: Le connaissez-vous? — Non! Le ferez-vous ? — Pourquoi non ? Il répondit que non. Il ne dit ni oui ni non. Tiendrez-vous votre promesse ou non ? Elle s’emploie également pour nier un mot ou un groupe à l’intérieur d’une proposition: Je veux du café et non du thé. Je voudrais boire et non manger. Une chambre non louée. Il a plaidé non sans succès. Il demeure non loin du château (voir § 18, 5). Notez encore non seulement,- non plus, non pas. Il sert aussi de véritable préfixe négatif; voir III, § 592.

Remarque. Rappelons qu’on peut nier un fait sans recourir à une négation formelle; voir ce que nous avons dit au § 4 de avec cela, dont l’emploi ironique a amené le sens négatif.

17. Examinons ensuite non combiné avec un verbe; nous verrons que dans cet emploi, non a perdu beaucoup de terrain et qu’après le moyen âge il a été remplacé dans la plupart des cas par ne — pas.

1" Dans les plus vieux textes, non s’employait avec un verbe quelconque; on disait non crei, comme on avait dit non

credo en latin. Ex.: Niule cose non la pouret omque pleier (Ste Eulcilie, v. 9). Tos consilier ia non estrai (St. Léger, v. 92). Non oct ob se cui en calsist (ib., v. 164). Cet usage se perd peu à peu et non est îemplacé par une forme affaiblie: non crei cède la place à ne crei déjà au XIe siècle»/ (§ 19). Cependant la forme accentuée se conserve jusque dans le XVIe siècle devant l’infinitif et le participe présent. Ex.: Ils faisoient semblant de le non croire (Cent nouv. nouv., n° 38). Non ayans femmes (Rabelais, III, 35). La langue moderne a conservé les compositions figées nonchaloir, nonchalant et nonobstant.

2° Après la plus ancienne période, l’emploi primitif de non ne se conserve que dans les réponses. Es- tu folz ? - — Non sui. Ex.: Et il li prie tote voie Que par li ne soit seü Quel chanpion ele a eü. Sire!, fet ele, non iert il (Ivain, v. 4643). Ce sont six aulnes . . . Ne sont mie? Et! non sont (Patelin, v. 263). Il les a eues vrayëment . . . Non a (ib., v. 713). Cet usage était général encore au XVIe siècle. Pierre Ramus (I3, § 49, Rem.) rappelle qu’on omet parfois les pronoms personnels dans les réponses, et il donne comme exemples: Tu as chanté? — Non ay. J’ay reposé ? ■ — Non as.

Il a satisfait ? — Non a. Le tour vit encore au grand siècle. Ex.: Cette deuotion seroit tost rafroidie? — Non sera (Garnier, Bradamanie, v. 682). J'ay peur qu’il soit desia de la mort le butin. Non est pas, si Dieu plaist (ib., v. 1255).

3° Non se trouvait fréquemment devant faire employé comme »verbum vicarium« (V, § 27). Ex.: Je croy qu’il est temps que je boive Pour m’en aller. Hé! non feray (Patelin, v. 499)! Chascune aulne vous coustera Vingt et quattre solz. — Non fera (ib., v. 238). Cher sire, il est necessaire De préparer vostre disner. — Non ferez; car je vueil jusner (Gringore,

St. Loys). Et je proteste de ne prétendre rien à tous vos biens, pourvu que vous me laissiez celui que j’ai. — Non ferai, de par tous les diables (Molière, L’Avare, V, sc. 3). Cet usage est aujourd’hui disparu.,,/

18. Pour l’emploi de non dans la langue moderne, il faut remarquer:

1° Il s’unit à un nom pour former un mot composé: nonactivité, non-conformité, non-intervention, non-jouissance, ordon-

nance de non-lieu, non-payement, non-réussite, non-sens, nonvaleur. Citons à part nonchalance, tiré directement de nonchalant (cf. III, § 169). La vieille langue possédait plusieurs composés avec non qui ont disparu: nonfoi, nonpurté.

2° Il s’unit de même à un adjectif: nonpareil. Dans- les autres cas où non s’emploie devant un adjectif (participe passé) pour en détruire ou restreindre le sens, il n’y a pas de composition formelle: non solvable, non recevable, non coupable, non contagieux, non noble, de l’argent non employé, etc. On trouve dans la vieille langue non digne (Ph. de Thaun, Bestiaire, v. 2102), non per, remplacés par indigne, impair. Le mot non-conformiste est un anglicisme.

Remarque. Autrefois mal servait de négation devant un adjectif. Ex.: Monsieur, je suis mal propre à décider la chose (Molière, Le Misanthrope, v. 298). On dirait maintenant impropre ou peu propre. La langue moderne a conservé malhonnête, malplaisant , malpropre.

3° Il s’unit à un pronom dans le seul mot le non-moi-, ce néologisme est un terme purement philosophique, dont l’origine est à chercher dans l’expression allemande Nicht-Ich (Fichte).

4° Il s’unit à une conjonction dans la particule sinon, qui fonctionne de différentes manières. La soudure ne date que de la Renaissance; au moyen âge les deux éléments du mot étaient séparés. On dit maintenant: On ne peut y arriver sinon par un sentier; on disait autrefois se par un sentier non. Ex.: N’i ad eschipre kis cleimt se par loi nun ( Roland , v. 1522). De vostre part ne me vient se bien non ( Narbonnais , v. 2536).

5° Il sert à nier un membre de phrase: Il imite son père non sans succès. Non loin du village est un vieux château. Il a publié un nouveau livre non moins utile que le précédent. J’admire non pas sa fortune, mais sa bonté. Il faut rougir de commettre des fautes et non de les avouer.

19. L’adverbe négatif latin non existe aussi en français sous des formes atones:

1° Non s’est affaibli en nen qui a dû s’employer primitivement devant une consonne aussi bien que devant une voyelle; il a fini par ne s’employer que devant une voyelle. Ex.:

Nen ad remes paien, Ne seit ocis ( Roland , v. 101). Nen disparaît avec le moyen âge; il survit dans le composé nenni (pour nennil = nen il ; cf. I3, § 14, Rem.) dont le langage familier se servait encore au XVIIe siècle; de nos jours, c’est une forme paysanne.

2° Non pouvait aussi perdre la finale nasale, d’où no ou ne-, c’est cette dernière forme qui est restée; au moyen âge, elle se combinait volontiers avec un mot atone suivant (voir I3, § 293). Ex.: Elle colpes non auret, poro nos coist (Ste Enlalie, v. 20). A nul omne nol demonstrat (St. Léger, v. 78). Ventre nols en pot (ib., v. 64).

3° La forme ne, qui se trouve déjà dans Jonas (ne dolreie,

1. 21), remplace peu à peu les autres et devient la négation ordinaire pendant le moyen âge. Ex.: E dist al rei: Or ne vus esmaier (Roland, v. 27). Cet usage vit encore au temps de la Renaissance, surtout en poésie. Ex.: Mais il ne se contenta de leur responce (Rabelais, I, 238). Car n’estant plus du monde au bien je ne pretens (Régnier, Macette, v. 55). Pourveu qu’on ne le sçache, il n’importe comment (ib., v. 131). Jupiter ne darde son tonnerre contre les humides vallons (Garnier, Porcie, I, v. 187).

20. De très bonne heure le simple ne a été senti comme trop faible pour exprimer la négation et on l’a renforcé par / l’addition de différents compléments: il ne marche a été concurrencé par l’expression renforcée il ne marche pas qui a fini par prendre la place et la valeur de la tournure primitive (voir § 22). Pourtant la langue moderne se sert encore de la simple négation ne dans quelques cas. Les voici:

1° Dans certaines formules ou phrases toutes faites. Ex.: N’importe. A Dieu ne plaise. N’en déplaise à votre Altesse. Qu’à cela ne tienne. N’empêche. Il ne m’en chant.

2° Dans plusieurs locutions verbales telles que n avoir cure, ne tenir compte, n’avoir garde. Ex.: A beau parler gui n'a cure de bien faire. Je lui donne des conseils, mais il n’en tient compte. Je n’ai garde de le dire. V allez-vous ? — Je n’ai garde, on s’y ennuie trop. Notons aussi le tour je n’ai que faire de.

3° Dans plusieurs proverbes. Ex.: Qui ne craint le sermon, ne craint le bâton. Mal sait parler qui se taire ne sait. Qui en avant ne regarde, en arrière tombe. Ce que saiut Martin ne

mange , son âne le mange. Quand il ne vente, il faut ramer. Le feu ne se fait si profond que la fumée n aille hors. Il n’y a si bon cocher qui ne verse. Il n’y a si bon cheval qui ne bronche. Il n’y a si bon cheval qui ne devienne rosse. Il n’est pire eau que l'eau qui dort. Il n’y a pire sourd que celui qui ne veut pas entendre. L’absence de pas prête facilement à la phrase un cachet archaïque; c’est pourquoi on l’omet parfois pour produire un effet solennel: Il ne faut tenter Dieu (Vigny, Le Cor).

4° Avec les verbes cesser, oser, pouvoir, savoir suivis d’un infinitif. Ex.: Il ne cesse de gronder. Il n’ose répondre. Il ne peut le faire. Je ne sais que devenir. Je ne saurais vous le dire. Il n'a su en venir à bout. Il ne sait ce qu’il veut. La langue toute moderne emploie fréquemment la négation complète dans tous les cas indiqués. Remarquez en outre que pas est nécessaire dans: Il ne cesse pas. Il ne cesse pas son jeu. Il ne sait pas parler français. Je ne savcds pas ce que vous racontez. Le verbe bouger peut également se passer de pas: Ne bougez de là! Mais on dit aussi: Ne bougez pas de là!

5° Dans les propositions introduites par qui ou que et exprimant soit une affirmation, soit un souhait, soit un regret ou une réprimande. Ex.: Qui n'a ses torts dans ce monde! Que n’est-il encore vivant! Que n’a-t-il imité son frère! Que n'êtes-vous arrivé plus tôt!

6° Enfin on se contente de ne quand on veut donner à la phrase un cachet archaïque ou populaire. Dans »Le mauvais hôte«, J. Richepin écrit: Depuis quarante ans sur la mer jolie je ne l’ai oublié!

21. La langue moderne se contente de ne dans plusieurs sortes de subordonnées:

1° Propositions conditionnelles, surtout après si. Ex.: Si vous ne venez me prendre, je n’irai pas (à côté de: Ai vous ne venez pas . . .). Si je ne l’eusse retenu, il l’aurait souffleté. Notons aussi les tours si ce n’est et si mieux n’aimez. Parfois la conjonction fait défaut: Ce livre serait bon, n’était la négligence du style. Sur ces expressions, voir V, § 84,5,6.

2° Propositions finales après que. Ex.: Retirez-vous qu'il ne vous maltraite (on dit aussi qu’il ne vous maltraite pas).

3° Après des verbes tels que: garder, prendre (se donner) garde, faire attention. Ex. : Gardez qu’on ne vous voie. Prenez

garde qu’on ne vous surprenne. Faites attention que le feu n’g prenne. La langue très familière admet ici encore l’emploi de pas.

4° Certaines propositions introduites par que, et dépendant de locutions négatives. Ex.: Il n’est pas si bète qu’il ne sache traduire ces mots. Je ne dis pas que quelquefois cela ne me rende le cœur un peu gros. Ce n’est pas que je ne convienne qu’il faut leur pardonner.

5° Propositions relatives, dont le verbe est au subjonctif, et qui dépendent d’une principale négative ou interrogative (§ 314). Ex.: Vous ne dites mot qui ne soit applaudi. Il est peu de beautés que le temps ne détruise. Il n’y a personne ici dont je ne réponde. Y a-t-il un homme dont elle ne médise ?

6° Pour d’autres cas, voir § 32 ss.

22. Pour renforcer la négation, on a, de très bonne heure, ajouté un substantif qui fonctionne, selon le cas, comme régime direct ou comme une sorte de complément adverbial indiquant surtout la mesure.

1° Pas. C’est le complément de négation le plus important. Nous avons là primitivement un substantif, le lat. passus; il a dû s’employer d’abord avec les verbes indiquant le mouvement, la marche. Ainsi, à côté du tour primitif il ne marche (= fr. mod. il ne marche pas), on crée l’expression renforcée il ne marche pas (proprement: il ne fait pas un pas); peu à peu pas perd sa valeur primitive et il s’emploie avec tout verbe, quelqu’en soit le sens. Ex.: Vous n’irez pas uan de mei si luign ( Roland , v. 250). Et puis lor dist k’il pensassent, cascuns endroit lui, dou bien faire, et ne quidassent pas ke . . . (Villehardouin, § 516). L’addition de pas ne devient générale que vers la fin du moyen âge, où elle s’observe surtout dans les propositions interrogatives. Dans cette combinaison, ne s’affaiblit de plus en plus, et le sens négatif est rapporté au complément qui finit par perdre sa valeur positive, de sorte que il ne marche pas devient synonyme de la phrase primitive il ne marche , dont il prend la place. L’addition de pas ne devient générale qu’à la lin de la Renaissance.

2° Point (lat. punctum). La construction primitive de ce complément se trouve dans: Un point n’i at de gent coarde (Ambroise, Guerre sainte, v. 6450); il faut comprendre: il n’y

avait pas un seul point de gens lâches, il n’y avait pas du tout de gens lâches. Comp. : N’i aveit mais point de rescosse (iâ., v. 2571). Il n’ot point de siute (Villehardouin, § 508). L’emploi de point est parallèle à celui de pas-, cependant, dans la langue moderne, point a souvent été regardé comme une négation plus forte et plus absolue que pas qui présente une valeur plus générale. Ex.: Cet enfant ne travaille point (jamais, pas du tout) — cet enfant ne travaille pas. Je n’ai point mangé — je n’ai pas mangé. Point, dans ces phrases, est susceptible d’un accent d’intensité que pas ne semble pas pouvoir supporter.

3° Sur la valeur spéciale des deux compléments de néga tion pas et point, il faut encore faire les observations suivantes. Dans la langue moderne ils semblent s’employer le plus souvent sans différence de sens, on dit indifféremment: Il n’a pas d’argent et II n’a point d’argent. Dans le parler ordinaire, pas l’emporte sensiblement sur point. Quand il s’agit d’une question, pas marque plutôt la certitude: N’est-ce pas vous qui avez fait cela ? Tandis que point indique le doute: N’est-ce point vous qui avez fait cela ? Dans les réponses négatives on se sert exclusivement de point : Etes vous fatigué ? — Point (ou point du tout)] On peut aussi répondre avec pas du tout, mais jamais avec pas. Rappelons aussi l’emploi elliptique: Pas d’argent, pas de Suisse.

4° Goutte (lal. gutta). Ex.: A ceste foiz je me voy en la fonte [fond de la mer], Si tresparfont, que plus je n’y voy goûte (G. Raynaud, Rondeaux, p. 92). La langue moderne se sert encore de ce complément après voir, entendre, comprendre. Ex.: Je n’y vois goutte. Je n’y comprends goutte. Je n’entends goutte à ce qu’il dit. Primitivement le mot a dû s’employer avec le seul verbe boire.

5° Mie (lat. mica). Dans les plus vieux textes, ce mot garde sa valeur primitive de substantif. Ex.: Il n’en quiderent trouer mie (Ambroise, Guerre sainte, v. 692); il faut comprendre: ils pensaient ne pas trouver miette de lui, c.-à-d. ne pas le trouver. De s’espee ne volt mie guerpir (Roland, v. 465). Mie devient vile un simple complément renforçant: Si se pot l’evesques vanter Que il rendi la chanterie A Deu qui lors ne l’avoit mie (Ambroise, Guerre sainte, v. 12189). Charles se dort, qu’il ne s’esveillet mie ( Roland , v.

724). Durant tout le moyen âge, mie s’emploie pour renforcer la négation, tout comme pas et point ■ il perd du terrain au grand siècle et il est actuellement inusité dans la langue parlée.

6° Mot s’emploie après dire, répondre, sonner, souffler ; il est resté dans son domaine sémantique primitif. Ex.: Il ne dit mot. Elle ne souffle mot.

23. Dans la vieille langue, le nombre des renforcements négatifs était très grand. Nous citerons comme exemples les mots suivants: Giens (lat. genus). Ex.: Ne sen corucet giens cil saintismes hom (St. Alexis, v. 268). Grain (lat. granum). Ex.: Marmes, ceste cy n’est mie la mienne. Je n’en veulx grain (Rabelais, II, 264). Joi. Ex.: Mais, se vos plaist, n’i dites joi (Roman de Thèbes, v. 5029). On trouve dans le même texte ne parla joi, ne s’est conseilliez joi, ne se gardot joi, etc. Il est facile de citer toute une série de noms désignant des choses de peu de valeur et qui ont été employés comme des termes de comparaison après une négation : De moy ne d’autre ne donne une senelle [fruit de l’aubépine] (G. Raynaud, Rondeaux, p. 93). De la même manière s’emploient alie, bouton, denier, fie, noiz, pomme, festu, espi, etc. Ex.: Mais li Sarrazin, qui les nostres orent si laidement desconfiz, furent monté en si grant orgueil qu’il ne prisoient mie le roi ne tout le remanant de nostre ost un boton (Extraits des Chroniqueurs, p. 435). Pour la langue moderne, rappelons les tours suivants: Cela ne vaut pas un clou. Il ne prendra pas un clou. Il n’en a pas un brin. Je n’en donnerais pas une noix (noisette). Cela ne vaut pas un liard. Je n’en donnerais pas quatre sous. Des tours analogues se trouvent dans les chansons populaires: Mon père n’avait pas valant une épille (Decombe, Chansons, p. 42). Mon père n’avait pas la valeur d’une guigne (Romania, XI, 187). Dans d’autres langues, on a renforcé la négation par des procédés analogues. Dans l’anglais moderne, on trouve des compléments tels que a bit, a jot, a snifl\ a scrap; comp. en danois: et hak, et pluk, en dojt, et lod, en stang.

24. Le renforcement de la négation se fait aussi avec l’aide de certains adverbes ou locutions adverbiales: aucune-

Kr. Nyrop: Grammaire. VI.

ment, en aucune manière, guère, jamais, de ma vie, de trois jours, de longtemps, de sitôt, mais, nullement , nulle part, onque , plus, que. Voici quelques remarques de détail:

1° Guère (vfr. guaire, d’origine germanique); sur guères employé en poésie, voir III, § 536,2. Ex.: Il n’est guère studieux. Heureux, il ne l’est guère. Le connaissez-vous? — Guère. Le mot appartient surtout à la langue écrite. Ex.: S’il savait passablement ses règles, il n’avait guère d’élégance dans ses tournures (Flaubert, Mme Bovary). Dans la langue parlée, on préfère ne .. . pas beaucoup. Au temps de la Renaissance, on disait couramment ne . . . pas guère, ne . . . plus guère, ne jamais . . . guère.

2° Jamais. Ex.: Il ne rit jamais. Il ne m’a jamais encouragé. L'avez-vous vu? — Jamais. Des ordures jamais enlevées par la voirie.

3° Mais (lat. magis) s’emploie surtout dans la locution n'en pouvoir mais (§ 43). Ex.: Souvent nous imputons nos fautes au malheur qui n’en peut mais (Régnier, Satires, n° 14). Enfin, après cent tours, ayant de la manière Sur ce qui n’en peut mais déchargé sa colère (Molière, Ecole des femmes, IV, sc.6). La locution est encore vivante: Je n’en peux mais (= je n’en suis aucunement responsable).

4° Onque (lat. unquam); on trouve aussi onques et onc. Cette particule était d’un emploi général au moyen âge. Ex.: Qu’onques mieudres Sarrezins ne mist piet en estrier ( Ménestrel de Reims, § 46). Après la Renaissance, elle cède la place à jamais, mais les auteurs continuent à s’en servir pour donner à leur style un caractère archaïque. Ex. : Diable n’eut onc tant d’honneurs en sa vie (La Fontaine, Belphégor). La vieille langue connaissait aussi nonque (lat. numquam), nonques, nonc. Ex.: El li enortet, dont lei nonque chielt, Qued elle fuiet lo nom christiien ( Ste Eulalié).

5° Plus (lat. plus). Ex.: Je ne le connais plus. Il y a longtemps qu'il ne travaille plus. Vous n’ètes plus le même. Nous n’avons plus qu’une heure à attendre (comp. Nous avons plus d’une heure à attendre). Dans les phrases elliptiques, plus garde sa valeur négative: Plus de police (pour il n’y a plus de police )! Plus de bonheur! Plus d’innocence et plus de morale! A côté de plus de potage, qui est toujours négatif, on a encore du potage, qui est positif.

6° Que. Ex.: On n'a qu'une patrie. Nous ne sommes que trois frères. Il n’a que de V admiration pour vous. Il n'a plus que du mépris pour son camarade. Je ne suis venu que pour le voir. Cette formule, négative à l’origine, est devenue purement restrictive. Si la restriction frappe le sujet d’un verbe personnel ou le verbe principal, on doit employer seulement. Ex.: Deux amis seulement connaissent son secret. Je regrette seulement que vous soyez venu trop tard. Le contraire de ne . . . que est. ne . . . pas que (synonyme de ne . . . pas seulement). A côté de il n’y a qu’une vérité , on a il n’y a pas qu’une vérité (il y en a plusieurs). Comp.: Il n'y a que ça et II n’y a pas que ça. Il n’y a que lui qui ait fait cela et II n'y a pas que lui qui ait fait cela. Cette différence n’existait pas autrefois. L’usage du grand siècle admettait l’emploi de pas (point) devant que signifiant ‘si ce n’est que’, ‘excepté’. Ex.: Vous n’avez point ici d’ennemi que vous-même (Corneille, Polyeucte, v. 1167).

Remarque. Selon M. Meyer-Lübke, le que de la formule ne .. . que représente le lat. quam; donc il ne fait que pleurer signifie primitivement: il ne fait rien comme pleurer. Comp. pourtant § 12,5.

7° Il faut encore remarquer que ne s’emploie régulièrement avec nul, personne, aucun, rien (voir V, § 440 et passim)-, on le trouve aussi parfois devant homme vivant, âme vivante, âme qui vive, quelconque, qui que ce soit, quoi que ce soit, autre, autre chose. Ex.: Je n'y ai trouvé âme qui vive. Il n’a mal quelconque. Je n’y ai trouvé qui que ce soit. Cela ne vaut quoi que ce soit. Je ne connais autre. Tout étant réglé, il n’en fut autre chose. Presque tous ces tours appartiennent à la langue livresque.

25. Les compléments de négation pas et point sont, nous l’avons déjà dit, originairement des substantifs; c’est pourquoi ils se construisent avec la préposition de. On dit un sac d’argent (§ 85,2), et de même je n’ai pas d’argent, je n’ai point d'argent. L’analogie a amené l’emploi général de la préposition de dans les expressions négatives comme: il n’a jamais d'argent, sans avoir d’argent, sans faire de fautes, etc. Comp.: Du reste il n’y en avait parmi eux, aucun de né ni d’important (P. Hervieu, Peints par eux-mêmes, p. 55); sur ce de, voir V, § 36,i. Il faut encore remarquer ceci:

1° Si la négation n’est pas absolue, pas et point ne régissent pas le nom suivant, qui demande l’article partitif. On dit ainsi: Je n'ai pas de F argent pour le dépenser follement. Rappelons l’ancien proverbe: On ne porte pas de F eau à la mer, et la réplique d’Hippolyte aux craintes de Phèdre: Madame, je n’ai point des sentiments si bas (v. 595). Pour d’autres exemples, voir V, § 146,2.

2° Il est parfois malaisé de distinguer entre la négation absolue et la négation relative; c’est pourquoi l’usage est hésitant et les opinions diffèrent souvent sur la construction à employer. Desportes a écrit: Ce tyran sans merci qui pour moi n’eut jamais des ailes. Malherbe censure à tort ce vers. On lit chez Régnier: Jamais on ne luy voit aux mains des patenostres ( Macette , v. 226). Rrossette corrige des en de.

3° Quand il s’agit de locutions composées d’un verbe et de son régime, comme avoir peur, avoir tort, avoir faim, avoir froid, etc. (V, § 124), la négation n’amène pas l’emploi de la préposition de\ on dit je n’ai pas peur, je n'ai pas faim, je n'ai pas froid, etc. L’usage n’a pas toujours été le même; comp. : De la postérité je n’ai plus de souci (Du Rellay, Regrets, VI, 12). La Fontaine a écrit: N’ont-ils point de pitié de leur vieux domestique ( Fables , III, n° 1)? Il a probablement contaminé deux tours: N’ont-ils point de pitié pour . . . et N’ont-ils point pitié de . . . On lit dans »Hernani« (II, sc. 2): Non. Le bandit, c’est vous! N’avez-vous pas de honte? A propos de ce vers, il faut remarquer que les deux constructions existent avec une légère différence de sens: elle n’a pas de honte veut dire à peu près ‘elle n’a aucune pudeur’, tandis que elle n'a pas honte de . . . est une expression moins forte et synonyme de ‘elle ne rougit pas de’. . .

4" La préposition de peut faire défaut dans d’autres constructions. Ex.: De remords point trace (R. Rolland, FJ âme enchantée. III, 225).

26. Pas explétif. Dans »les Femmes savantes«, Martine dit à Philaminte: Quand on se fait entendre, on parle toujours bien, Et tous vos biaux dictons ne servent pas de rien (II, sc. 6). Philaminte relève avec indignation la phrase ne servent pas de rien, et Rélise s’écrie doctement: De pas mis avec rien tu fais la récidive, Et c’est, comme on t’a dit, trop

d’une négative. Un tel pas pléonastique s’employait surtout avec rien qui avait gardé quelque chose de sa valeur primitive. Léandre dit dans Mes Plaideurs«: On ne veut pas rien faire ici qui vous déplaise (v. 472). Covielle dit de même: Ne faites pas semblant de rien (Le Bourgeois Gentilhomme, V, sc. 6). On trouve des tournures analogues chez La Fontaine et La Bruyère. La langue populaire de nos jours a retenu le tour indiqué. Ex.: Et pourtant je peux dire qu’i’s [les ciseaux] n’ me serv’nt pas de rien (H. Barbusse, Le feu, p. 192). On dit de même dans le peuple: Cette affaire n’a pas été pour rien dans la chute du Ministère. Une diminution de 500 frcs. sur mon revenu , ce n’est pas rien. Le marché n’aura pas profité à personne.

En fait, ces phrases sont irrégulières. Pas peut être un élément simplement pléonastique, et un langage soigné le supprime dans ce cas: Une diminution de 500 frcs. sur mon revenu, ce n’est rien. Mais si le sens le demande, ce pas peut cesser d’être un pléonasme et aboutir à une affirmation avec valeur superlative: Une diminution de 500 frcs. sur mon revenu, ce n’est pas une chose insignifiante. Remarquez la différence entre les trois phrases suivantes: Il travaille pour rien (= à titre gracieux). Il ne travaille pas pour rien (= son travail est payé et bien payé). Il ne travaille pour rien (= son travail n’a pas de but).

27. Les compléments de négation sont, comme nous venons de le voir, primitivement des termes positifs; à force d’être employés dans des expressions négatives, ils acquièrent par là, peu à peu, une valeur négative (cf. IV, § 134), et cette contagion curieuse a pour résultat que la négation ne devient superflue et s’omet.

La suppression de ne s’observe d’abord, et déjà au moyen âge, dans les propositions interrogatives. L’explication de ce fait n’est pas tout à fait claire; on peut supposer que ne a été supprimé pour exprimer la croyance à la vérité ou à la réalité du fait en question; on attend une réponse affirmative, et c’est pourquoi on adoucit, par la suppression de ne, la forme négative de la question. Ce motif particulier vient s’ajouter ici à la cause principale que nous avons indiquée plus haut (§ 22, i). En voici une série historique d’exemples:

Et scez tu pas qu’il en advint (E. Deschamps, Œuvres complètes, IX, v. 286)? Vous dit elle point que je meure ( Patelin , v. 657)? Vous semble il pas (Marguerite de Navarre)? Est-ce pas péché (car/.)? Desaduoüras tu point ces honteux caractères (Mairet, Sophonisbe, v. 55)? Et bien, se rend- il pas (ib., v. 1340)? Savez -vous point . . . (Molière, Impromptu de Versailles, sc. 2)? Soit. Mais, dis-moi, Chevalier, crois-tu pas que ton Molière est épuisé maintenant (ib., sc. 4)? Fit-il pas mieux que de se plaindre (La Fontaine, Fables, III, n° 11). Viens-tu pas voir mes Ondines (V. Hugo, Ballades, n° 4)? C’est une femme, est-ce pas, Qu’attendait ta maîtresse (id., Hernani, v. 25)? Es-tu donc pas jaloux (P. Verlaine, Œuvres complètes, I, 349)?

L’omission de ne dans les interrogatives est une liberté dont V. Hugo s’est souvent servi dans »Hernani«; elle s’observe aux vers 25, 74, 339, 435, 454, 844, 1832, 2066, 2126, 2136; il faut remarquer que, dans la plupart de ces passages, ne aurait fait une syllabe de trop.

Remarque. Les grammairiens du grand siècle discutaient la suppression de ne dans les propositions interrogatives. Selon Vaugelas (Remarques, I, 342), on disait indifféremment n ont-ils pas fait et ont-ils pas fait, et il ajoutait «tous deux sont bons«. Les autres grammairiens, au contraire, condamnent la suppression de ne.

28. La suppression de ne a gagné du terrain peu à peu. Elle s’était d’abord confinée dans les propositions interrogatives; mais, au temps de la Renaissance, elle se pratique aussi dans les propositions conditionnelles. Noël du Fail écrit: Espiant s’il estoit point aux escoutes ( Les femmes et le secret). Au cours des temps, ne se supprime dans les autres propositions subordonnées et dans la principale; ainsi il ne marche pas cède la place à il marche pas. Voici quelques détails:

1° Poésie populaire. L’omission de ne est un fait constant dans les chansons populaires, dont beaucoup remontent au moins à la Renaissance. Ex.: Tu as chanté le point du jour, Il est que minuit ( Romcinia , VII, 56). A pris femme si jeune, qui se sait pas vêtir (ib., p. 65). Pleurez pas tant, la belle (ib., p. 68). Madeleine fait que pleurer (ib., IV, 110). Je viendrai plus vous voire (ib., p. 113).

2° Langage familier. Dans le langage familier et populaire de nos jours, l’omission de ne est devenue presque une règle. La négation s’exprime à l’aide de pas, plus, jamais, guère, etc. En voici quelques exemples pris dans »Le nouveau jeu« de Lavedan: Je sais pas (p. 2). C’est pas à moi de trouver (p. 2). C’est pas vrai (p. 9). C’est pas eux que j’épouse (p. 22). J’ouvre pas mes fenêtres (p. 113).

3° Langage enfantin. La négation ne n’existe pas non plus dans le langage des enfants. Dans tout texte qui reproduit fidèlement le langage enfantin, on trouvera des phrases telles que: Puis, il a plus voulu. Il s’est pas arrêté. Te fâche pas, maman.

4° Sur l’emploi ou l’omission de ne avec pas mal, voir

Remarque. Un développement pareil s’observe aussi en italien; dans le langage familier, on dit: Peso mica tanto , avec suppression de non.

29. La suppression de ne se présente enfin et très naturellement dans les réponses et propositions elliptiques: Y avait-il là quelqu'un cle vos amis ? — Aucun. L’avez-vous vu? — Jamais. Ne le direz-vous jamais? — Jamais. Ne connais-tu personne à Lyon? — Personne. Qui le connaît? — Personne. Vous faites fortune? — Guère. J’en veux à lui et nullement à vous. Remarquez que pas ne s’emploie pas dans les réponses (§ 22,3). Au contraire il s’emploie devant un adjectif: des pommes pas mûres, un logement pas cher; parfois même devant un substantif: une pas grand' chose. Ex.: Ils m’ont prise pour une pas grand’chose (G. de Maupassant, Notre Cœur, p. 259).

30. Ordre des mots. Ordinairement la négation précède le complément, dont elle est séparée par un verbe (précédé ou non d’un pronom atone): Je ne l’ai jamais vu. Je suis heureux de ne l’avoir jamais vu. Il faut ajouter les observations suivantes:

1 0 Quand il s’agit d’un infinitif simple, les deux éléments de la négation se suivent immédiatement: Il m’a promis de ne pas le faire. Je préfère ne pas rester ici. Elle désire ne pas rester inaperçue. Cette règle n’existait pas au XVIIe siècle, où

le premier élément pouvait être séparé du second par un pronom personnel, un adverbe ou un infinitif. Ex.: L’action de ces coquins étoit si lâche que c’eût été y prendre part que de ne s’y pas opposer (Molière, Don Juan, III, sc. 3). Que je veux de mal à mes gens de ne vous pas faire entrer d’abord (ib., IV, sc. 3). Ainsi toujours constant à ne se point dédire (Boileau, Art poétique , I, v. 216). S’y vit avec plaisir ou crut ne s’y point voir (ib., III, v. 354). Molière, enseignemoi l’art de ne rimer plus (ici., Satires , II, v. 100). Monsieur, je ferai tout pour ne vous pas déplaire (Racine, Les Plaideurs, v. 495). Encore au XVIIIe siècle: Paul détourna la tête pour ne le pas voir (Bernardin de Saint-Pierre, Paul et Virginie,

Remarque. Dans le parler populaire actuel, ne pas s’emploie aussi devant un temps ordinaire du verbe; on dit: J’ai fermé la porte pour (ne) pas quil sorte. Comp. § 156, Rem.

2° Dans la vieille langue, le complément pouvait précéder la négation. Ex.: Chascun i fiert, que pas ne s’espargna (Narbonnais, v. 4045). I sailli sus, que plus n’i demora (ib., v. 4121). Et quant je voy que pas n’en rient (Deschamps, Œuvres complètes, IX, v. 812). Pas n’ay mené mauvese vie (ib., v. 3904). Si nous entreferimes, pas ne vous en menton (Romania, XXXIII, 171, v. 135). Il s’agit, comme on le voit, de propositions où le sujet fait défaut, et on continue à dire jusqu’à nos jours pas n’est besoin, point n’est besoin; pas n'y faudra semble devenu archaïque. Dans le passage suivant, l’inversion est due aux besoins de la rime: Et si bien travaillèrent Que les vautours plus ne se chamaillèrent (La Fontaine, Fables, VII, n° 8).

3° Pour la langue moderne, rappelons qu’à côté de il n’a jamais dit une chose pareille, on trouve jamais il n’a dit (une) chose pareille ; dans ce dernier cas, on souligne davantage la négation. Comp. encore les phrases suivantes: Jamais roi n’a été plus aimé (voir V, § 127,3). Pas plus que moi elle n’aime les invitations. Nous ajoutons le curieux passage suivant: Jim jamais ne le pourra dire (Salmon, Monstres choisis, p. 154). C’est un tour d’insistance propre à la langue parlée.

31. Il peut arriver que la négation qui appartient naturellement à la subordonnée soit placée dans la principale. On dit couramment je ne veux j)as qu’il le fasse, et il faut comprendre: Je veux qu’il ne le fasse pas. Cette particularité s’observe aussi dans les langues germaniques et Scandinaves (on dit par ex. en danois: Jeg onsker ikke, at du siger det pour: Jeg ansker, at du ikke siger det); elle paraît due à un besoin instinctif du sujet parlant de souligner tout de suite qu’il s’agit de quelque chose qui ne doit pas arriver. La littérature française offre des exemples de notre phénomène depids le moyen âge: Por chou fu li sains hom en tel liu hostelés Que ne veut pas li sire que il soit oubliés; Veoir le veut sovent (St. Alexis, p. p. Herz, v. 672). Ne moustroit pas Ogiers a son samblant K’en lui eüst ne orgueil ne bobant, Ne que de riens s’alast outrecuidant ( Enfances Ogier, v. 6993). Je ne faindray point que je soye Des tiens ( Patelin , v. 1155). En voici quelques exemples du XVIIe et du XVIIIe siècle: Qu’elle s’en aille! Car je tremble qu’elle ne me veuille encore réciter quelques-uns de ses vers, et je ne suis pas résolu de les entendre (Boileau, Héros de roman). Il prend courage, il vient à vous et il vous dit: Vous ne faisiez pas hier semblant de nous voir (La Bruyère, Des grands). Je vous déclare que je ne prétends point qu’il se marie, qu’au préalable il n’ait satisfait à la médecine et subi les remèdes que je lui ai ordonnés (Molière, Monsieur de Pourceaugnac, II, sc. 2). Malgré les signes et les grimaces du chevalier et des assistants, que je ne fis pas semblant de voir, je gagnai les deux parties que nous jouâmes (J. -J. Rousseau).

Les auteurs modernes déplacent également la négation; on dit: Il ne faut pas que tu périsses (pour: Il faut que tu ne périsses pas; il est absolument nécessaire que tu vives). Ex.: Je verrai Claude. Je le lui dois. Mais ensuite je ne veux plus jamais que son nom soit prononcé devant moi (Bourget, Mensonges , p. 380). Je ne veux plus que tu restes là (A. Daudet, Sapho, p. 181). Notre phénomène s’observe aussi dans les parlers provinciaux. Selon Paul Stapfer, on dit dans l’angoumois Je n’ai pas failli l’attraper (= j’ai failli ne pas l’attraper). Elle n’a pas manqué me voir (= elle a manqué ne pas me voir).

82. Ne explétif. Dans certaines phrases, ne s’emploie d’une manière que beaucoup qualifient de pléonastique. On lit dans »La Nouvelle Héloïse«: J’étais prête à tout avouer, si mon père ne m’en eût laissé le temps. Ce ne explétif a irrité les logiciens. Paul Stapfer dit qu’il est »un défi au sens, à la logique et à la grammaire véritable «. Il est sûr que l’emploi du ne explétif n’a jamais été soumis à des règles bien fixes et qu’en beaucoup de cas on s’en passe sans inconvénient aucun; mais d’autre part, il est également sûr que son emploi est amené par une négation latente, si I on veut, mais présente à l’esprit de celui qui parle. Dans le passage cité de J. -J. Rousseau, les uns soutiennent qu'il s’agit d’une simple incorrection, et qu’il faut écrire: m’en eût laissé le temps; ils condamnent ne comme un contresens qu’il faut soigneusement éviter. Les autres cherchent à trouver la raison d’être de la négation, et ils la trouvent dans le fait que la subordonnée citée contient une idée négative: mon père ne m’en a pas laissé le temps; il y a en effet contamination de deux expressions: la proposition conditionnelle s’est croisée avec une proposition négative, d’où l’addition du ne explétif. Ce ne est un élément linguistique très délicat et très fugitif; même les auteurs classiques étaient peu sûrs de son emploi. On a critiqué le vers suivant de Molière: Garde-toi de troubler leurs douces privautés. Si tu ne veux qu’il ne punisse L’excès de tes témérités ( Amphitryon , v. 1556 — 1558).' Le ne critiqué s’explique par la valeur négative incluse dans la subordonnée: il s’agit de ne pas être puni, d’éviter une punition. Comp. aussi le vers suivant: Achille . . . Vous brûlez que je ne sois partie (Racine, Iphigénie, II, sc. 5). Le ne est dû à l’idée négative contenue dans la subordonnée; vous brûlez du désir que je ne sois plus ici.

Remarque. A côté du ne explétif que nous venons de signaler, il y en a un autre qui demande une explication toute différente. Il a également défié les grammairiens qui ont souvent posé la question suivante: Pourquoi dit-on je n'ai garde , puisque cette locution signifie précisément le contraire j'ai garde ou je me garde ? P. Stapfer explique le tour signalé de la manière suivante: »I1 n’y a dans la locution je nai garde qu’un déplacement léger de la négation qui, pour ne pas se trouver à sa place logique, n’en est pas moins dûment exprimée. Je n'ai garde de vouloir n’est pas autre chose qu’un synonyme énergique de Je ne veux certes pasn. Cette explication ne vaut rien. Ici, comme ailleurs, il est nécessaire d’examiner

le problème historiquement, de constater le sens primitif du tour. Garde remonte par guarde (I8, § 454) au germanique warda, qui signifie: action d’observer, guet. Par une évolution sémantique très simple, n avoir guarde de arrive à signifier: ne pas avoir crainte de. Ex.: Li chastels n’eüst point de guarde (= le château n’aurait rien eu à craindre. Guerre Sainte, v. 1995). Ne onques de chele part n’eut l’os warde (Robert de Clari, § 45). Li pelerin ne vos assailliront mie, ne d’aus n’avez vos garde (Villehardouin, § 81), N’avoir guarde de subit au cours des temps une série de changements de sens qui finissent par lui donner une valeur positive: ne pas craindre, ne pas faire attention à, ne pas se soucier de, n’attacher aucune importance à, ne pas songer à, être éloigné de, se garder de. N’avoir garde présente ainsi un ne explétif qu’on pourrait qualifier de fossile: il est tout à fait superflu selon le sens linguistique actuel, et son explication est à chercher non pas dans quelque idée latente, mais dans le développement historique qui conserve les formes extérieures malgré les changements intérieurs (comp. IV, § 593 et § 120).

33. La question du ne explétif a été souvent discutée. Suivant M. Léon Clédat, »la négation peut toujours être supprimée, puisqu’elle forme pléonasme«; il ajoute: »I1 est donc tout à fait extraordinaire qu’on puisse y tenir comme à une élégance intangibles Dans les pages suivantes, nous allons examiner rapidement les emplois principaux de la négation explétive, en commençant par les propositions comparatives. Notons les points suivants:

1° Dans les comparaisons d’inégalité après plus, mieux, moins, autre, autrement, plutôt, on ajoute ne devant le verbe du second terme, si la proposition principale est affirmative. Ex.: Il est plus riche qu'il ne croit. Il gagne plus d’argent qu’il n en gagnait autrefois. Elle a plus d'influence que vous ne pensez. Il a fait aujourd’ hui moins de fautes qu’il n’en a fait hier. On se voit d’un autre œil qu’on ne voit son prochain. Il agit autrement qu’il ne parle. L’origine de ce. ne s’explique aisément; il a été ajouté parce que le sens du second terme est négatif. On dit: Il est encore plus bête qu’on ne croit, et cette phrase veut dire à peu près: On ne croit pas qu’il soit aussi bête qu’il l’est réellement. Cette négation explétive n’existait pas en latin, où l'on disait: Doctior est quam putas. Elle s’est développée en roman. En français nous constatons son existence dès les plus anciens textes. Ex.: Plus est isnels que n’est oisels ki volet ( Roland , v. 1573). Pire est lor mordres que i n’est d’un sarpant ( Narbonnais , v. 3807). Cependant l’emploi de ne n’était pas de rigueur. Ex.: Mes le roi

ne plest ne agréé Que plus an facent qu’il ont fait ( Cligès , v. 4963). De pareilles phrases se rencontrent de temps en temps jusqu’à nos jours. Ex.: On a moins d’ardeur et d’impatience de se voir habillé de pourpre qu’il en avait de porter une croix d’or sur sa poitrine (La Bruyère). Dumas père a inventé, ou exploité plus qu’on avait fait avant lui, un certain genre pathétique (G. Lanson, Histoire de la Littérature fr ., p. 964). Selon l’Arrêté ministériel du 26 février 1901, l’emploi de la négation est facultatif; on peut écrire l’année a été meilleure qu’on l’espérait ou qu’on ne l’espérait , les résultats sont autres qu’on le croyait ou qu’on ne le croyait.

Remarque. La langue populaire paraît tendre à supprimer la négation. On trouve dans une ronde populaire: Le bois était plus grand Que la fille est petite ( Romania , XI, 187). La Fontaine a écrit: Quand celle-là qui plus vaut qu’on la prise . . . aura fait, etc. ( Songe de Vaux).

^2° Une négation était également demandée autrefois, si le second terme de la comparaison était un infinitif. Marguerite de Navarre écrit: Il prenoit plus de plaisir à courir et chasser, que non pas regarder les belles dames ( Heptaméron ).

3° Si la proposition principale est négative, ne ne s’emploie pas devant le verbe du second terme : Il n’est pas plus riche qu’on croit. Il n’agit pas autrement qu’il parle. Cependant, l’analogie peut amener l’emploi de la négation. Ex.: Je ne peux pas aimer davantage ni mieux que je ne le fais en ce moment (Guy de Maupassant, Notre cœur). Mais je ne pouvais guère trouver de livres qu’à Winnipeg, et je n’en achetais pas plus à chacun de mes voyages, que ce qu’un homme ordinaire n’en peut emporter sous le bras, en sortant de chez un libraire (N. Constantin-Weyer, Un homme se penche sur son passé, p. 61). On dira de même: Il n’écrit pas mieux qu’il ne parle.

4° On renforçait parfois le ne explétif par l’addition d’un complément négatif. Molière a écrit: Ah, vous avez plus faim que vous ne pensez pas ( L'Étourdi , IV, se. 2). Les grammairiens qualifient ce pas de surabondant. Chez Molière son emploi est probablement dû aux exigences de la rime.

\ 5" Dans les propositions comparatives, que assume parfois une double fonction d’adverbe et de conjonction (= quam ut). Ce tour, que nous avons signalé à plusieurs reprises (I3,

§ 515,3 et V, § 25, 2), s’observe dès les plus vieux textes: Mielz voeill mûrir qu’entre paienz remaigne ( Roland , v. 2336). Voici un exemple classique et bien connu de cette haplologie curieuse: J’aimerais mieux souffrir la peine la plus dure Qu’il eût reçu pour moi la moindre égratignure (Molière, Tartufe, v. 1114). Au lieu de ce que à double fonction, on se servait autrefois aussi de que ce que. Ex.: Il n’estoit rien au monde dont le roy ait plus grand paour que ce qu’il lui eschappast quelque mot (Commines). On trouve aussi que non pas que. Ex.: Ils jugent plus sûr que Dieu approuve ceux qu’il remplit de son esprit que non pas qu’il faille observer la loi (Pascal, Pensées). J’aime bien mieux qu’elle aille le chercher que non pas qu’elle l’attende chez moi (Dancourt, Chevalier à la mode). Cette tournure fait de nos jours une impression assez lourde; P. Stapfer qualifie de saugrenue la construction suivante: Tout de même , dans mon temps, j'aimais mieux qu’on me retînt que non pas qu’on me dit de m’en aller. Cette tournure semble vraiment bien rare!

7 6° Citons à part le cas où le second terme ne contient pas de verbe. Dans une telle construction, l’espagnol demande une négation: La vida campesina me gusta nuis que no todas las grandezas de la ciudad. Il en est de même en italien: Le gemme sono più belle che non utili. Le français se servait autrefois de non pas. Ex.: Il est plus difficile d’apprendre une langue estrangere, où les sciences sont traictées et escrites, que non pas la science mesme (G. Bouchet, Serées, V, 99). Est il pas plus beau de voir sur notre assiette des os de perdriaux, de cailles . . . que non pas ceux d’un bœuf (E. Fournier, Variétés hist. et litt., I, 15). Tout ce que vous m’avez dit, je l’aime bien mieux une feinte, que non pas une vérité (Molière, La Princesse d’Élide, V, sc. 2). La langue moderne n’admet pas la négation dans ce cas.

34. Les mots et locutions qui expriment la crainte demandent l’emploi de ne dans la proposition subordonnée: Je crains qu'il ne vienne. Paul Stapfer a appelé ce ne »le parasite le plus absurde dont la syntaxe française soit restée encombrée*. On a critiqué la phrase: Otez le couteau à l'enfant, je crains qu’il ne se coupe, en soutenant qu elle contient un contresens, puisque ce qu’on craint, c’est qu’il se coupe, et

non qu’il ne se coupe pas. C’est très juste, et pourtant la présence de ne s’explique facilement: la subordonnée contient en effet un désir négatif, et c’est cette idée latente qui a amené la négation. Elle existait déjà en latin où l’on disait: Timeo ne veniat. Pour le français, il faut noter les points suivants:

1 0 Après des verbes tels que craindre, appréhender, trembler, avoir peur, on emploie ne devant le second verbe, si la principale est affirmative: Je crains qu’il ne le fasse (mais: Je ne crains pas qu’il lé fasse). L’emploi de ce ne explétif remonte aux plus vieux textes. Ex.: Molt criem que ne t’en perde (St. Alexis, v. 60). Malgré beaucoup d’hésitations, il s’est maintenu jusqu’à nos jours, surtout dans la langue littéraire, où la grammaire officielle le demande rigoureusement.

Remarque. Le ne explétif est parfois dû à une analogie sémantique. Ex.: J’étais tenté de croire qu’il s’agissait d’une tête à couper, et j’avais quelques soupçons que cette gorge ne fût la mienne (Mérimée, Carmen). L’auteur a donné ici à soupçons le sens de crainte.

2° L’emploi de ne après les verbes de crainte n’a jamais constitué une règle généralement suivie. Il est évident que son emploi ne s’impose naturellement qu’à ceux pour qui la subordonnée contient un désir négatif (je crains qu'il ne vienne = je désire qu’il ne vienne pas). Ceux au contraire pour qui la subordonnée énonce quelque chose de positif qu’il s’agit d’éviter (je crains qu’il ne vienne = ce que je crains, c’est sa venue), n’éprouvent aucun besoin d’ajouter une négation. Les textes sont là pour le prouver, depuis le moyen âge jusqu’aux temps modernes. Exemples: Tant i at de fin or ke jo n’en sai mesure; Si senz guarde remaint, criem k’ele seit perdue ( Pèlerinage de Charlemagne, v. 322). Mult je criem que nos seions honi (Wace, Roman de Rou, v. 7978). Je criem que mal soiiez venuz (. Ivain , v. 979). Criem que pooirs et tans me faille (ib., v. 6699). E si cremeit Que il ait mis en abandun Ses chevaliers par traïson (Marie de France, Eliduc, v. 231). J’ay eu grand paour que vous eussez aucun grant dommage (Quinze joyes de mariage, p. 108). Il a grant paour qu’ilz soyent morts (ib., p. 168). Plutarche allégué un nommé Phenace, lequel grandement craignoit que la lune tombast en terre (Rabelais). Las! pauurette, ie crains

Qu’il ait autre dessein que ne sont nos desseins (Garnier, Bradamante, v. 279). J ay peur qu’il soit desia de la mort le butin ( ib ., y. 1254). Helas, ie n’en sçay rien, i’ay peur qu’il soit malade (ib., y. 1259). Mon désespoir n’osait agir en sa présence De peur que mon tourment aigrît ses déplaisirs (Corneille, Suivante). J’ai peur qu’on vous surprenne ici (Molière, George Dandin, II, sc. 8). Dans l’édition de 1672, on a ajouté ne. Les hésitations de l’usage se montrent aussi dans le cas où il y avait plusieurs verbes: J’ai peur qu’elle ne soit mal payée de son amour, que son voyage en cette ville produise peu de fruit, et que vous eussiez autant gagné à ne bouger de là (Molière, Don Juan, I, sc. 1). De peur que d’un coup d’œil cet auguste visage Ne fît trembler son bras et glaçât son courage (Voltaire, La Henriade ).

3° Actuellement, l’emploi de ne est demandé par les grammaires, et la langue littéraire se conforme aux règles officielles. Dans la langue parlée, au contraire, il y a une tendance très nette à supprimer ne, comme le prouvent les passages suivants, tous empruntés à des discours directs: Ce peuple mérite d’être châtié et j’ai peur qu’il le soit ( Lettres de G. Flaubert à G. Sand, p. 120). J’ai bien peur que tu sois un enfant toute ta vie (A. Daudet, Le petit Chose, p. 136). J’ai toujours peur qu’un d’eux m’aplatisse en marchant (ib., p. 229). Mais je n’osais pas; j’avais peur que tu le renvoies, le pauvre petit (id., Sapho, p. 317). J’ai couru, je craignais qu’il fût trop tard peut-être (Richepin, La cavalière, V, sc. 13). J’ai bien peur que nous ayons dit des bêtises (Bourget, Un homme d’affaires, p. 23). J’ai toujours peur que tu arrives en retard (H. Bataille, La marche nuptiale, II, sc. 1), Je crains que ce soit la vie même qui est implacable (J. H. Rosny aîné, La juive, p. 134). Oh! les pauvres petits! J’ai peur que les requins les mangent (R. Dorgelès, Partir . . ., p. 135). L’absence de ne se constate, comme l’ont bien vu ces écrivains, dans la langue parlée de tous les jours.

4° Le ne pléonastique employé après les verbes de crainte a, nous l’avons vu, irrité les Français. George Sand en a poussé un long soupir: »Les grands écrivains ne donnerontils pas aux bonnes gens le droit de s’en débarrasser? Hélas! Non, tant qu’il y aura des académies gardiennes de la lettre morte, et qu’ils voudront tous en être*. Pourtant le souhait

du grand romancier est sur le point de se réaliser. Les meilleurs écrivains se débarrassent de plus en plus de ce ne, et bientôt chacun sera, probablement, libre de faire ce qu’il voudra. Rappelons aussi que l’Arrêté ministériel du 26 février 1901 autorise d’écrire indifféremment de peur qu'il aille ou de peur qu’il n’aille.

35. Examinons ensuite les expressions d’empêchement et de défense.

1° Après les verbes empêcher et éviter, on emploie généralement ne dans la subordonnée. Ex.: Il faut empêcher que cela ne se fasse. Il faut empêcher que le mal ne s accomplisse. La pluie empêche qu'on ne sorte. Evitez qu’il ne vous parle. Autrefois, esquiver suivait la même règle. L’emploi de ce ne, qui se constate déjà au XVe siècle, est dans beaucoup de cas facultatif. Selon Littré, on peut le supprimer après éviter: J’évitais qu'il (ne) m'en parlât. Selon la même autorité, il est permis d’omettre ne en vers: Si son cœur m’est volé par ce blondin funeste, J’empêcherai du moins qu’on s’empare du reste (Molière, École des femmes , IV, sc. 7). Littré ajoute qu’on l’omet parfois aussi en prose et que cette omission n’a rien de fautif. Si empêcher est accompagné de la négation ou se trouve dans une proposition interrogative, il y a liberté complète pour l’emploi de ne; on dit: Je n’empêche pas qu’il sorte ou qu’il ne sorte. Une négation explétive analogue se rencontre dans d’autres langues. Ex.: For at hindre at Misundelsens Sæd ikke skal saaes iblandt os (Holberg, Ulysses von Ithacia, II, sc. 7).

Remarque. On peut dire prenez garde de ne pas tomber en donnant à la locution prendre garde le sens de ‘faites attention’; on dit également prenez garde de tomber.

2° Le verbe défendre ne prend pas de ne dans la subordonnée: Je défends que vous le disiez. Cet usage étonne; défendre a ici le sens de ‘prohiber’, et on s’attendrait à je défends qu’il ne vienne sur le modèle de j’empêche qu’il ne vienne. Il s’agit ici d’un usage tout à fait moderne; autrefois l’emploi de ne était général. Ex.: Et nous defendun que l’om christien fors de la terre ne vende (Loi de Guillaume, 16). Jo vus defend que n’i adeist nuis hom ( Roland , v. 2438). Sire,

ce a dit Berte, de Dieu et de sa mere Desfeng que envers moi n’aiez pensee amere (Berte, v. 2734). Et a luy fut deffendu ne partir de son hostellerie (Com mines, IV, chap. 12). Je vous defen de ne jurer du tout (Calvin, Institution). Défends qu’aucun objet d’un augure sinistre Ne trouble le présage ainsi que le ministre (Delille). On peut se demander si défendre n’a pas modelé sa construction sur celle de son contraire, ordonner : primitivement construit comme un verbe de crainte, il a été considéré de plus en plus comme un verbe de commandement.

36. Voici quelques remarques sur les verbes qui expriment une négation ou un doute. Après des verbes tels que nier , contester , disconvenir, désespérer, disputer, méconnaître, dissimuler, douter, etc. et la locution il s’en faut, on peut mettre ne, si la proposition principale est négative ou interrogative. Ex.: Je ne nie pas qu’il n’ait raison. Vous ne sauriez nier qu’il n’ait fait des études sérieuses. Niez-vous qu'il n’en soit ainsi ? Peut-on nier qu’il n’ait avoué son crime? Peut-on nier que la santé ne soit préférable à la richesse? Contestez-vous qu'il ne soit très habile? Je ne disconviens pas que cela ne soit arrivé. Je ne désespère pas qu’il ne vienne. On ne méconnaît pas qu’il n’ait fait tout son possible. Je ne dissimule pas qu’il n’en soit cdnsi. Je ne doute pas que cela ne soit. On ne peut douter que les pôles ne soient couverts de glace. Nul doute que cela ne soit ainsi. Il ne s’en faut pas de beaucoup que la somme n’g soit. S’en faut-il de beaucoup que la somme n'g soit? Cette extension de ne semble due au sens négatif qui domine toute la phrase. Cependant on constate facilement que l’emploi de ne dans beauconp de cas est facultatif; on dit indistinctement je ne nie pas qu’il n’ait raison et qu’il ait raison, et on trouve dans les auteurs modernes des phrases telles que: Personne ne doutait qu'il obtînt la croix. L’Arrêté ministériel du 26 février 1901 reconnaît l’hésitation de l’usage actuel et permet l’emploi ou l’omission de ne.

37. Certaines conjonctions demandent parfois ne dans la proposition subordonnée.

1 0 Avant que. L’emploi de ne paraît être facultatif. Selon quelques grammairiens, il faut ne toutes les fois qu il y a

Kr.Nyrop: Grammaire. VI. 4

doute sur la réalité de l’action exprimée dans la subordonnée, et il faut supprimer ne toutes les fois qu’il n'y a aucun doute sur le contenu de la subordonnée. Littré fait avec raison observer que cette distinction n’est pas justifiée et que l’emploi de ne est un gallicisme pour lequel l’oreille seule intervient. On dit en effet indifféremment il faut agir avant qu’il soit ou ne soit trop tard. Exemples littéraires: Avant que son destin s’explique par ma voix (Racine, Athalie, I, sc. 2). C’est une . . . effrontée que je mettrai dans un couvent avant qu’il soit deux jours (Molière, Malade Imaginaire, II, sc. 8). Beaucoup, par prudence, ont regagné leur cabine avant qu’on soit au large (Dorgelès, Partir . . ., p. 16). Avant que les choses ne fussent plus avancées (P. Bourget dans Annales politiques et littéraires, 17 déc. 1899, p. 399). Avant que Rousseau n’en mît [des bois et des campagnes] dans notre littérature (Petit de Julleville, Histoire de la langue et de la littérature françaises, VI, 782). Avant que tu ne t en ailles, Pâle étoile du matin (Paul Verlaine). Le ne explétif se trouve aussi après que employé au sens de avant que: Il m’a dit qu’il ne faut jamais Vendre la peau de l’ours qu’on ne l’ait mis par terre (La Fontaine, Fables, V, n° 20).

2° Sans que. Selon les règles officielles, il ne faut jamais mettre ne après cette conjonction. Pourtant, la négation contenue dans sans amène parfois l’emploi d’un ne explétif, quand la proposition principale est négative. Ex.: On ne pouvait faire allusion à cela sans qu elle n’entrevît aussitôt des scènes (P. Bourget, André Cornélis). Je ne regardais pas un seul de nos meubles sans que le souvenir de mon père ne s’éveillât en moi (ib.). Aucune grande découverte n’a été réalisée sans que le génie primesaulier de la France, l’esprit pratique des Anglais . . . n’aient tour à tour concouru au succès (Rambaud, Civilisation contemporaine, p. 724). Victor Hugo a écrit: Ah! le peuple! — océan! — onde sans cesse émue, Où l’on ne jette rien sans (pie tout ne remue (. Hernani , v. 1534). Dans un autre vers, le grand romantique paraît avoir hésité; il s’agit de »Les deux îles « , où quelques éditions portent: On ne prononcera son nom sans qu’il n’éveille ... un double écho ( Odes et Ballades, III, n° 6), tandis que d’autres impriment éveille. Ce ne abusif se rencontre déjà dans une lettre de Mme de Sévigné (voir Littré). Son emploi, qu’on

peut rapprocher de celui que nous avons signalé au paragraphe précédent, est assez indécis et flottant; ainsi dans un énoncé où plusieurs propositions se trouvent sous la dépendance de sans que , on omet ou emploie la négation alternativement; Je n’ai jamais entendu ce chant grave et pathétique sans que mes entrailles s’en soient émues, n’en aient tressailli, et que les larmes m’en soient venues aux yeux (Petit de Julleville, op. laud. VI, 370).

3° ^4 moins que. Cette conjonction est ordinairement suivie de ne. Ex.: Je ne sors pas , à moins qu'il ne fasse beau (= je ne sors pas s’il ne fait beau). Il nous fit savoir qu’il mourrait, à moins qu'il ne fût secouru. La subordonnée contient une condition négative, et c’est ce qui a amené ne.

Remarque. Ne est obligatoire dans la locution que ... ne (= avant que, sans que, à moins que). Ex.: Il ne veut vous revoir que vous ne lui ayez fait vos excuses par écrit. Ce tour est plutôt littéraire; dans la langue parlée, on préfère se servir de la conjonction complète.

4° Depuis que, il y a .. . que, voilà . . . que se construisent souvent avec ne, quand le verbe est à un temps composé; mais dans certains cas la négation peut s’omettre. Il y a une nuance très nette entre: Il y a longtemps que je l'ai vu (simple constatation d’un fait) et II y a longtemps que je ne l’ai vu (en plus de la constatation du fait, il y a idée d’un retour assez régulier et d’une attente). Comp. aussi: Il y a longtemps qu'il s'est marié (constatation d’une distance dans le temps) et: Il y a longtemps qu’il ne s'est marié (trait satirique à l’adresse d’un habitué du divorce). Dans la langue littéraire la négation est de rigueur dans des phrases telles que: Depuis que je ne vous ai vu, il s’est passé beaucoup de choses. Il y a longtemps qu'on ne vous a vu. Il y avait trois iours que je ne lui avais parlé (mais: il y a trois jours que je l’ai vu, il y a trois jours que je ne lui parle pas). Exemples littéraires: Sachiez que j’ai eü grant faim D’estre o vous, si comme ore i sui, Trestoz jors puis que je n i fui ( Châtelaine de Vergy, v. 410). Vous êtes déjà, d’ailleurs, sur le chemin de l’hôpital. Tenez, depuis que je n’ai mis les pieds chez vous, vous n’avez pas pu renouveler le meuble de votre salon (Balzac, La Cousine Dette, p. 22). Le sentiment de la valeur négative exprimée dans la subordonnée influence telle-

ment certains auteurs qu’ils se servent de la négation complète. Voici deux phrases trouvées chez Catulle Mendès: Comme il y avait longtemps que le jeune homme n’était pas venu dans la maison. Il y a deux nuits que je n’ai pas mangé, que je n’ai pas dormi. Ces passages nous montrent que la locution il y a ... que est simplement, pour la langue moderne, l’équivalent de la préposition depuis (= je n’ai pas mangé depuis deux nuits). Notons du reste que cet usage existait déjà au XVIIe siecle. Ex. : Sganarelle, qu’as-tu fait depuis que je ne t’ai point vu (Molière, Médecin Volant )?

Page 1