ADVERBES DE LIEU
38. Ces adverbes sont assez nombreux; la plupart d’entre eux remontent au latin. Rappelons y (lat. ibi), ici (lat. pop. ecce-hic), ça (lat. pop. ecce-hac), là (lat. illac), où (lat. ubi), vfr. ont (lat. unde), vfr. dont (lat. pop. de unde), en (lat. in de), ailleurs (origine incertaine) et les composés tels que d'ici (lat. hinc a disparu), d'où (remplace vfr. dont), delà, d’ailleurs. Citons encore vfr. enz (lat. intus), céans, léans, dedans, et fors, hors, dehors; sus (lat. sursum), dessus, audessus, par-dessus et jus (cf. I3, § 118, 4); sous (lat. subtus), dessous, au-dessous, par-dessous ; avant, en avant, devant et vfr. riere , arrière, derrière; près (lat. pressura), proche et loin (vfr. loing <C lat. longe). Voici quelques remarques sur un petit choix d’adverbes de lieu disparus ou encore vivants:
1 0 Enz, écrit aussi ens ou ans, signifiait ‘dedans’, ‘à l’intérieur’. Ex.: La gent qui enz fregondent (St. Alexis, v. 299). Ce serai ens et vos defors (Roman de la charete ). Il s’employait souvent comme élément renforçant devant en. Ex. : Enz en lur mains portent branches d’olive (Roland, v. 93). Ens én sa chambre toute plorant en vint (Garin le Loherain, II, 110). Ens, qui fonctionnait aussi comme préposition (§ 107), disparaît au commencement de la Renaissance, remplacé par dedans. Il survit dans les composés céans et léans, dont les formes primitives sont çaienz et laienz (cf. I3, § 215,2).
2° Ruée. Le point de départ de cet adverbe est probablement à chercher dans il lue, devenu *illoc dans le parler vulgaire sous l’influence des synonymes loco et ilico. Il marquait dans la vieille langue exclusivement le lieu: là. Ex.: Iloec fut la reine, al piet li est caiet (Pèlerinage de Charlemagne, v. 868). Iluec remaindre u aillurs traire (Brut de
Munich , v. 940) Il se combinait souvent avec ( i)ci . Ex.: Rele, fet ele, une semaine Porrez ici illuecques estre ( Auberée , v. 306). On avait aussi la forme allongée iluecques (cf. avec et avecques). Notre adverbe s’employait encore au XVIIe et même au XVIIIe siècle, mais c’était alors un archaïsme. C’est ainsi que La Fontaine s’en sert: Notez qu’illec, avec deux autres femmes, Du gros bourgeois l’épouse éloit aussi ( Conte d'une chose . . ., v. 37).
3° Ont s’employait jusqu’en pleine Renaissance. Ex.: Par unt cil del pais vienent savent e vunt (Roman de Rou, v. 3388). Et entra en la chambre ont je estoye (Brut). Ne ne partira D’ond il est, que les piedz devant (Patelin, v. 595). Il faut remarquer que un de a perdu en gallo-roman le sens étymologique (d’où) qui s’est conservé en italien: Veclere onde viene. Voir aux Additions.
4° Dont (comp. it. et esp. donde) continue la combinaison de unde, renforcement populaire de unde. Il désignait, dans la vieille langue, non seulement le lieu d’où l’on sort, mais aussi d’une façon générale le lieu d’origine. Ex. : Sire niés, dont venez (Charroi de Nymes , 32)? Oïr devez dunt Nor- .mant furent, E dunt Normant cest nun reçurent (Roman de Rou, I, 95). N’en vanteras el régné dunt tu fus (Roland, v. 1961). En la terre dont il estoil nez (Joinville, § 393) Après le moyen âge l’emploi de dont = d’où se restreint peu à peu. Ex.: Le pis . . . dont ces meres, de joye, Font rejaillir aux yeux de leurs mignons enfans Du laict (A. d’Aubigné, Les Misères). Ne doutez point du bras dont partiront les coups (Corneille, Polyeucte, v. 1762). Rentre dans le néant dont je l’ai fait sortir (Racine, Bajazet , II, sc. 1). Il n’y a point de mal dont il ne naisse bien (Voltaire, Zadig, ehap. 20). On en trouve des exemples encore de nos jours: Assis dans le fauteuil de cuir vert dont il ne sortait jamais pendant les heures de bureau (Revue Bleue, 1885). [Il] organise à Lille un grand festival wagnérien dont il ne reviendra que dans quelques jours (A. Daudet, Rose et Ninette, p. 198). L’emploi primitif de dont est celui d’un adverbe de lieu, et il a, par conséquent, un sens tout à fait neutre; il s’emploie de bonne heure aussi comme remplaçant du pronom relatif régi par une préposition (voir V, § 337 ss.), et comme pronom il peut représenter des personnes aussi bien que des choses.
Remarque. Comme nous venons de îe dire, l’emploi de dont comme adverbe de lieu se restreint après le moyen âge. Rabelais disait encore: Dont viens-tu? Vers la fin du XVIe siècle, Desportes chante: Se campe en mon cœur Dont il ne partira. Mais son sévère critique François Malherbe blâme ce vers et corrige dont en d’où. Vaugelas est du même avis que Malherbe. Il proteste contre le lieu dont je viens; et il fait une distinction entre la maison dont il est sorti (sens figuré) et la maison d’où il est sorti (sens propre). C’est la règle moderne.
5° Où. Ex.: Ais u Caries soelt plaidier ( Roland , v. 2667). Ço dist al Rei: U est Rollanz li catanies (. ib.,\ . 3709)? A côté de ces deux emplois qui se sont conservés jusqu’à nos jours, nous rappellerons que où s’employait aussi d’une manière absolue, sans antécédent. Ex.: Or est venu ou nous sommes (. Nouvelles fr. du XIVe siècle, p. 133). Nul chois hors de son goust ne règle son envie Mais s’aheurte où sans plus quelque appas la convie (Régnier, Satires , IX, v. 215). La sage le sçait vendre où la sotte le donne (id. Macette, v. 90). Racine écrit encore: Laissez courir Porus où son malheur l’entraîne ( Alexandre , v. 438). Après le XVIe siècle, le où absolu est ordinairement remplacé par là où. Pourtant l’usage l’admet toujours. Ex.: Heureusement vous êtes quelquefois où je suis (Gyp, Leurs âmes, p. 126). De même après une préposition: Je retourne d’où je viens (Zola, Vérité, p. 337). Il faut là quand la subordonnée précède la principale: Là où il ny a rien, le roi perd son droit. Notons que, dans la langue populaire, où est volontiers remplacé par où que (cf. V, § 360): Holà! servante, où qu’est la dame du castel (Champfleury, Chansons populaires, p. 28). Les terres où que vous vous êtes battus, c’t à moi (R. Benjamin, Gaspard, p. 141). Dans le fumoir où que l’on fume (Mac-Nab, Un bal à l'Hôtel de Ville). Dès les plus anciens textes, où fonctionne aussi comme pronom relatif; voir V, § 348.
Remarque. Au moyen âge on renforçait parfois où par l'addition d'un adverbe de lieu, surtout enz et endreit. Ex.: En ce mal siecle ou ens nous somes (Baudouin de Condé). Qu’il en la fin en trueve un tel U endroit la voie est plus laide (id., I, v. 384).
6° Voici, voilà. Ces deux adverbes sont maintenant à regarder comme des mots simples; au point de vue historique ce sont des mots composés: voi ci, voi là (cf. II2, § 153,i); la forme verbale pouvait varier de nombre: voyez ci, voyez
là (cf. V, § 84,4 et § 186, 1). Depuis longtemps la soudure des deux éléments est complète; la forme verbale est devenue invariable, et la valeur démonstrative de ci et de là s’est obscurcie. On en est même venu à renouveler, dans le langage populaire, l’élément démonstratif par un dédoublement. Ex.: O beau galant, t’y voilà là, Celui pour qui mon cœur soupire (Bujeaud, Chants et chansons populaires, II, 186).