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Voici d’abord quelques observations générales

1° Plusieurs adverbes latins ont disparu: cras , interdum, nuper, adhuc, nusquam, quondam, sœpe, modo, olim , nunc, mox, statim, diu et quelques autres (cf. III, § 591).

2° Malgré ces pertes, le français est plus riche en adverbes de temps que le latin, grâce aux nombreuses formations nouvelles. Citons pour la langue moderne: maintenant, présentement, ci présent, actuellement, tout de suite, tout ci l'heure, alors, dès lors, pour lors, autrefois, jadis, une fois, un jour, précédemment, auparavant, désormais, aujourd'hui, de bonne heure, toujours, longtemps, peu de temps, naguère, de nouveau, derechef.

3° Un grand nombre d’adverbes et de locutions adverbiales ont disparu avec le moyen âge: or, ore, ores, ast(e)ure (= à cette heure), ouan (lat. hoc anno), donc, adonc, idonc, atant, ains ( ainz ), ainçois, orains, sempre, hui, jehui, meshui, enui(t), autrier, devant-hier, tempre, temprement, todis.

4° On pourrait distinguer deux groupes d’adverbes de temps, les absolus ( longtemps , autrefois, hier), et les relatifs (avant, auparavant, puis). Les adverbes absolus ne peuvent s’employer qu’avec le temps du verbe correspondant à leur sens, tandis que les adverbes relatifs peuvent être employés avec un temps quelconque. On dira ainsi: Il est parti hier. Il viendra demain. Mais: La veille de son examen, je partirai en voyage. Le lendemain de son arrivée, il alla leur faire une visite. Il est arrivé avant moi. Il arrive toujours avant moi. Il arrivera avant moi.

41. On peut faire sur les adverbes de temps les observations suivantes:

1° On passe facilement de l’idée de lieu à celle de temps. Citons comme un exemple typique le passage suivant: Moi, votre ami? Rayez cela de vos papiers. J’ai fait jusques ici profession de l’être (Molière, Le Misanthrope, v. 9). Jusques ici a le sens de ‘jusqu’à ce jour’; on disait d,e même d’ici à demain. Remarquez que les compléments qui expriment qu’on ne change pas de place entre deux actes, qu’on reste sur place, deviennent facilement des adverbes de temps et prennent le sens de ‘tout de suite’. Citons comme exemples: sur le champ, sur place et séance tenante. On avait dans la vieille langue lues qui remonte à loco (comp. esp. luego, port, logo, roum. de toc); le latin classique se servait de illico (dérivé de locus), qui marquait tout ensemble le lieu et le temps. Un développement sémantique analogue s’observe dans beaucoup de langues: ail. auf der Stelle, dan. paa stedet, suéd. pâ flâcken. A côté de ces locutions, il faut rappeler celles qui expriment qu’on reste debout, it.su due piecli, ail. stehenden Fusses, dan .paa staaende fod. Signalons, pour finir, maintenant dont le sens actuel est ‘en ce moment’; il signifiait autrefois ‘sur le champ’. Le sens primitif doit être: pendant qu’on tient les choses en main.

2° Les compléments qui expriment une idée de continuité (absence d’intervalle entre deux actes) passent facilement à celle de promptitude et deviennent des adverbes de temps: de suite, tout de suite, incessamment, immédiatement.

3° L’idée de promptitude propre à beaucoup d’adverbes de temps s’exprime primitivement aussi par des compléments qui indiquent: a) un mouvement ininterrompu: vfr. errant (proprement: cheminant), erramment, en es le pas (lat. in ipso illo passu), fr. mod. au pied levé; b) le non-refroidissement: vfr. chalt pas, tost; c) un heurt: vfr. datant, fr. mod. tout à coup; d) la constance: vfr. sempre (toujours, tout de suite), etc.

42. Les adverbes de temps qui indiquent l’heure présente se rapportent souvent aussi aux circonstances qui précèdent ou qui suivent immédiatement. Selon toute probabilité, il s’agit ici d’une sorte d’exagération (cf. IV, § 151, ss.): au lieu de dire qu’une chose aura lieu sous peu, on dit qu’elle a déjà lieu. On procède de même quand il s’agit d’une chose qui s’est accomplie il y a peu de temps; on se la ligure comme

s'accomplissant à l’instant où l’on parle. De cette manière s’emploie par ex. ora en italien, et il en vient ainsi à se rapporter à trois moments différents: Ora non posso (présent). Or ora lo saprai (futur immédiat). Chi era quello passato ora (passé). Pour le français, nous notons également que plusieurs adverbes de temps se rapportent en même temps au passé et à l’avenir:

1° Jà continue le lat. jam, qui se rapportait non seulement à un moment donné, mais aussi aux circonstances qui le suivaient ou le précédaient immédiatement. Cet emploi se retrouve tel quel en vieux français. Ex.: Nos somes ja mëu (Villehardouin, § 34). De Deu le dreiturier Seit confonduz et morz Qui ira ja cest message noncier ( Couronnement Louis, v. 366). Notre adverbe s’employait aussi comme une sorte d’affirmation, tout comme già en italien. Ex.: Li rois les oï volantiers Et fist trois seiremanz antiers . . . Qu’il iroit veoir la fontainne Ja ainz ne passeroit quinzainne ( Ivain , v. 666). Le mot disparaît après le moyen âge, mais on le retrouve comme archaïsme chez La Fontaine: Je l’ai jà dit d’autre façon {Pâté d’anguille, v. 14). Il survit dans les composés déjà, jadis , jamais, jaçoit que ; ce dernier vieilli.

2° N’a guères, actuellement naguère (III, § 579,2), désignait en ancien français non seulement un moment déjà passé, mais aussi un moment à venir. Ex.: Tant at li bons rois Jehan chier Que il le fera chevalier A Pentecouste, u il n’a gueres {Jehan et Blonde, v. 5339).

3° Tout à l’heure. Le sens primitif de cette locution est 'sur l’heure’, ‘sur-le-champ’. Ex.: Je dis que je veux avoir de l’argent tout à l’heure (Molière, Précieuses ridicules, sc. 7). Molière emploie indifféremment tout à l'heure, à l'heure, à cette heure, à l'heure présente, dès cette heure, sur l'heure. Ce sens a disparu actuellement; dans la langue d’aujourd’hui, la locution indique qu’une chose vient d’avoir lieu ou qu elle aura lieu prochainement; on dit ainsi: Je l'ai rencontré tout à l'heure, et: Je vous le dirai tout à l’heure. Exemples littéraires: C’est un logis garni que j’ai pris tout à l’heure (Molière, L’Etourdi, v. 1776). Je vais revenir tout à l’heure {ici, Malade imaginaire, I, sc. 3). Le sens du futur semble le plus fréquent.

4° Tantôt (pour tant tôt, tost) signifie primitivement ‘bien-

tôt’. Ex.: Me voici donc tantôt au comble de mes vœux (Racine, La Thébaïde, IV, sc. 3). Par un élargissement sémantique parallèle à celui de tout à l'heure, tantôt en est venu à se référer aussi au passé. Ex.: Ne m’avez-vous pas Vousmême ici, tantôt, ordonné son trépas (Racine, Andromaque, v. 3). Actuellement tantôt signifie soit ‘peu après’ soit ‘peu avant’ dans la journée. Ex.: J'irai tantôt. Il est venu tantôt. On l’entend souvent avec le sens particulier de l’après-midi, opposée au matin et à la soirée.

43. Nous finirons par des remarques de détail sur quelquesuns des adverbes de temps:

1° Antan (ante annum), l’année d’avant. Ce mot appartient à la langue médiévale; il s’est conservé jusqu’à nos jours dans le refrain bien connu de Villon: Mais où sont les neiges d’antan? Quelques auteurs modernes l’ont réintroduit. Ex.: Elle parlait d une arche de Noé qu’elle m’avait donnée le 1er janvier d’antan (A. France, Le petit Pierre, p. 65). Les artistes d’antan (J. K. Huysmans). Il est à souhaiter que l’on conserve scrupuleusement à la vieille basilique et à ses dépendances la physionomie d’antan (O. Charpentier, Quartier latin, p. 95). Maintenant, antan signifie: dans un passé reculé.

2° Cependant signifie proprement ‘pendant ce temps’. Le sens temporel, qui vit toujours dans cependant que (§ 154), s’employait encore au XVIIe siècle. Ex.: Souffrons donc que le temps forme des nœuds si doux, Mais, cependant, je m’offre entièrement à vous (Molière, Misanthrope, v. 288). De nos jours il exprime surtout une opposition et est synonyme de ‘pourtant’ ou ‘néanmoins’. Le sens adversatif qui s’est développé insensiblement du sens temporel et qui a fini par le remplacer, existait déjà au grand siècle. Ex.: Sur la foi de mon droit mon âme se repose; Cependant je me vois trompé par le succès (ib., v. 1491).

3° Encore, qui remplace le lat. adhuc, continue le lat. pop. *ancora, dont l’origine est douteuse; on pourrait admettre comme point de départ hac hora (comp. esp. agora), dont la première voyelle se serait nasalisée sous 1’inlluence de in ho ram. Cet adverbe, qui exprimait primitivement le temps, a servi dans la suite à marquer l’intensité on la répétition.

4° Mais (lat. magis) fonctionnait parfois dans la vieille

langue comme adverbe de temps, au sens de: davantage, désormais, maintenant. Ex.: Bons fut li siècles al tens ancienor ... Toz est mudez, perdude at sa color: Ja mais n iert tels com fut als ancessors (St. Alexis, v. 5). Se mes vos eroi, li maufés m’arde (R. de Renar t, v. 1798). Cet emploi de mais disparaît avec le moyen âge; il survit dans la locution n’en pouvoir mais (§ 24,3); comp. aussi désormais et jamais (autrefois on disait aussi maishuy, huymais, maisouan).

5° Soudainement est tiré de soudain (lat. pop. *subitanum) qui s’emploie en même temps comme adjectif et comme adverbe. Le primitif subitus, subito se retrouve en vfr. dans l’adjectif soude, d’où soudement et le composé dessoude dont se sert par ex. Montaigne: la Mort ... les surprenant en dessoude et à descouvert (Essais). Ce dernier adverbe vit encore dans les dialectes de l’Ouest.

6° Tandis continue lat. tamdiu muni de l’s adverbial (III, § 586, i), et non pas lat. tantos dies, comme l’a supposé Littré. Il a fonctionné comme adverbe jusque dans le XVIIe siècle. Ex.: C’est où le roi le mène et tandis il m’envoie Faire office vers vous de douleur et de joie (Corneille, Horace, v. 1155). Cependant cet emploi, qu’on trouve aussi dans La Fontaine, est qualifié de faute par Vaugelas (Remarques, I, 141) qui décide: »I1 ne se doit jamais dire ni escrire, qu’il ne soit suiuy de gue.»

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