PRIS ADVERBIALEMENT
Coumo, anc. coma, corn (con), de quomodo. Ex.: Coumo vait-eû? — Ne sâbe coumo fâ.
' Semper était resté dans l'ancienne langue (sempre, composé sempreras) avec la signification de statim. Uni aux prépositions de et en, il avait formé desempre, plus souvent abrégé en dese (cf. ta = tantum), endesen, endese, qui ont le môme sens. Avec anc il donna ancse (jadis). La signification étymologique persista dans jasss.
='0n a déjà vu ci-dessus (pag. 30ô), parmi les adverbes de lieu, au {nau) de alte et louen de longe.
3 Sur cotte formation, voy., entre autres, Littré, Pré/ace du DicL, pag. XLi b, et Hist. de la langue française, I, 8.
* Je n'en fais pas deux divisions, parce qu'il est souvent difTicile de
Be (bene). Nous employons aussi cet adverbe sous la forme française bien'^. Il est alors plus expressif. Notre be n'a guère aujourd'hui plus de force qu'une simple particule explétive. Aussi le plaçons-nous souvent devant bien lui-même : b'eit-eû fa! z=. fr. qu'il est sot! — quei be bien fai = c'est bien fait. Nous retrouvons be en composition dans bcleii (peut-être) et probablement aussi dans dabouro (de bonne heure) *.
Plo (plane), anc, pla ou plan. Plus expressif que be, dont il a d'ailleurs à peu près la signification : ça que Diu gardo ei plo garda = ce que Dieu garde est bien gardé [Sainte Valérie , 1641 ). Depuis cette époque, plo a perdu, toutefois, un peu de sa force : qiCei plo vrai n'affirme pas avec autant d'assurance que quei bien vrai.
Mau (maie), et mal dans la région sud du dialecte.
Suau et souau (suave), fr. doucement, au sens de paisiblement, sans ôrwiY. L'acception ^rimiti\e{agréable7nent)est aujourd'hui, chez nous du moins, tout à fait perdue, ce qui est probablement la conséquence de la perte de suau lui-même en tant qu'adjectif.
For, anc. fort. Ici on est sur d'avoir l'adjectif fortis, pris adverbialement. Ex.: parla for; tutâ (tustar) for. — Dur (dure ou durum). Moins employé qu'en français.
Dré, anc. dret (drech, drcit., etc.j ; marcha dré.
Rede (rigide ou rigidum). Cet adverbe est surtout usité pour rendre les idées de vivacité, promptitude, vitesse^. Il traduit exactement l'ancien viatz (vivacem), que nous n'avons plus. Nous l'employons aussi dans le sens de avec vigueur, mais plus rarement.
Bipei (spisse) : la nevio toumboeipei. Cf. dans Jaufre,^. 103 h.: tendas tendudas moût espes.
distinguer si l'on a affaire à un adverbe tel d'origine oa à un adjectif pris adverbialement. Suau, pa^- exemple, et segur, peuvent représenter aussi bien mavem et securum, que suave et seciire.
* Bien remplace déjà be trop affaibli, dans les textes limousins du XVII» siècle.
* Voy. ci-dessus, pag. 308,
^ En tant qu'adjectif, rede n'a d'autre sens que celui de roide.
Segur fseciirej : v'àu dise segur = je vous le dis sûrement. Cf., dans Jaufre encore, esta segw^{T^a,g. 81 b). Il s'agit d'une femme.
Nete (anc. netj. Ex.: refusen nete de marcha (Foucaud). Je pense que c'est à l'influenco française qu'est dû cet emploi de nete comme adverbe. Je n'en connais pas d'exemple ancien.
La liste ci-dessus ne comprend pas sans doute tous les adjectifs employés adverbialement dans notre dialecte*; mais il n'y en a pas, je crois, un bien plus grand nombre. Déjà assez rare dans l'ancienne langue, cet emploi des adjectifs l'est encore beaucoup plus dans la nouvelle', et il paraît tendre à le devenir de jour en jour davantage.
B. — Adverbes formés avec le suffixe men
Ce suffixe menftj n'étant autre chose, comme je l'ai déjà rappelé, que l'ablatif du substantif féminin ?nens », il était nécessaire que l'adjectif prît pour s'y adjoindre la forme féminine. Ex. : tenramen, caramen. Cette règle est encore rigoureusement appliquée, en sorte que les adverbes, dérivés d'adjectifs dans lesquels l'ancienne langue ne distinguait pas les genres (par ex. fort), au lieu de conserver leur forme ancienne {fortmsnt], l'ont, comme en français, modifiée en donnant à l'adjectif la flexion féminine ( fortornen)^.
* On en a déjà vu quelques autres dans les sections précédentes, et on en trouvera encore deux ou trois dans les suivantes.
2 Mentionnons ici pour mémoire quelques autres adverbes-adjectifs relevés dans les anciens textes et dont ceux qui existent encore ne servent plus que comme adjectifs : pur [Flamenca, 3789, etc.); enest c mun ( Bartsch, Denkmaler, 22,6 ) ; gen{t); lenit) ; estreit; privât e pales {Saint Honorât, 154 b , olc), coren{t) : m'auriatz conquis plus corentz (Jaufre, 87 6.).
'Ce substantif avait d'ailleurs conservé, dans la langue, une existence indépendante : E vilas e caslels que eii non ay en ment (Guerre de Navarre, V. 123).
* Même exception qu'en français pour la plupart des adverbes formés
Il est essentiel de remarquer que ce qui précède men se comporte comme s'il en restait séparé ; ainsi à Nontron et dans les autres localités où l'a prétonique reste pur, Ton affaiblit néanmoins en o celui de ces adverbes. Cela s'ajoute au fait précédent pour prouver que la conscience de la complexité de ces expressions n'est pas effacée, et que dans douçomen, par exemple, on sent vivre encore deux mots distincts*.
On ne saurait songer à donner ici la liste des adverbes en men. Ils sont naturellement en grande quantité, et le nombre n'en est pas limité, la langue n'ayant pas perdu la liberté d'en former de nouveaux. Je noterai seulement que le suffixe men ne s'est pas uni seulement à des adjectifs qualificatifs et à des participes*: on l'a aussi adjoint à quelques adjectifs pronominaux et même à des particules. Ex. : talomen; — autromen, déjà cité tout à l'heure ; — eissamen {ipsa mente), si usité autrefois, que nous n'avons plus ; — ensemblomen^, que je trouve dans la Vie de sainte Valérie (1641), mais que je crois aujourd'hui hors d'usage ; — enfin coumen (anc. comen), si cet adverbe est bien pour com-men (litt. quomodo mente).
d'adjectifs communis generis en ant ou ent ■ meichamen, prudamen. C'est la forme française elle même qu'ils ont revétu«, changeant, comme on vient de voir, ant et ent en un simple a qui amême perdu toute nasalité.
* La comparaison d'autres adverbes, tels que aulromen, où au reste sans s'affaiblir, avec des mots simples tels que ôutorUat, 6uvi7-au, où cette diphthongue, n'ayant pas l'accent, s'est régulièrement changée en Ou, conduit à la même conclusion, eu montrant qu'il y a dans ces adverbes deux accents, et par conséquent deux mots.
2 Ce dernier cas est plus rare aujourd'hui que dans l'ancienne langue, où l'on trouve des adverbes tels que temcntmenL tmadamen, dssapensadamen, nominaZivadament, asseguradamen. Celui-ci se lit encore dans la Vie de sainte Valérie. — Sur le modèle de pareils adverbes, nous avons formé abusivement urousadomen , malurousadomen , qui no sont pas moins usités, surtout le dernier, que les formes correctes urousomen, malurousomen .
■^ Ensemhlomen pourrait être un abrégé de ensembladament, qui existe en vieux français {ensembledement , Psautier d'Oxford, 52, i). Cf. dans Sanctc Agnes, 870, et ailleurs, mesclainenz ;= mescladamenz. On aurait ioi l'uiverse du cas signalé dans la note précédente.
Dans l'ancienne langue, lorsque deux* adverbes en men devaient se suivre, on ne donnait souvent cette terminaison qu'à l'un des deux, ordinairement le premier. Ex.: primamen e subtil (G. Riquier, p. 214); cruelmen etamara (Bartsch, Denkmâler, 28, 16). Cet usage paraît s'être introduit assez tard et n'avoir pas été général. Je n'en ai remarqué d'exemples que dans des textes des provinces méridionales, Provence, Languedoc, Gascogne et Béarn. On constate même quelquefois la suppression complète de men, la signification adverbiale s' attachant alors à un simple adjectif féminin. Ex.: prejatz lo pia (J.Estève, dans les Troubadours de Béziers, p. 83); lo destregn forts et dura {St Honorât, p. 163)*. Malaeibona, si usités autrefois, surtout le premier, ne sont pas à citer ici. Le substantif sous-entendu dans ces expressions n'est pas mens, mais Jiora.
L'ancienne langue d'oc, comme le français et l'espagnol, ajoutait souvent une s' à la finale des adverbes et des adjectifs pris adverbialement*, ce qui permettait de distinguer immédiatement ces derniers, dansla plupart des cas, des adjectifs employés comme tels. Cette s fut même ajoutée aux adverbes en men{t). De là, pour ces adverbes, à côté de men et ment, les autres formes mens, menz et mentz ", survivent encore, dans le dialecte gascon.
* Même quelquefois un plus grand nombre : realmens o personals a extraordinaria (Revue des langues romanes, II, Ou). Maisici il pourrait bien se faire que mens ne gouvernât en réalité que real. Voir la note suivante.
^ D'après ce dernier exemple, on pourrait supposer que quelques-uns, assimilant complètement les deux suffixes adverbiaux s et men, croyaient que le premier, comme le second, pouvait servir pour plusieurs adjectifs et devait, dans ce cas, exiger que celui auquel il ne s'attachait pas fût au féminin. Cf. l'exemple rapporté dansla note précédente.
3 Sur l'origine de celte s, voy. l'ingénieuse explication proposée par M. Littré dans la préface de la Grammaire historique de la langue française par A. Hrachet, p. vni.
'' Les noms unis, en une locution adverbiale, avec une préposition, l'articlo ou d'autres mots, prenaient aussi quelquefois cette s : lo jors, de noiz, cad 'ans, etc.
B V. là-dessus le Donat provençal, p. 36 de la 2' édition.