‹ Grammaire Limousine: phonétique, parties du discoursChapitre 114 sur 119 · IV. — Quantité · texte numérisé non relu

IV. — Quantité

Je rangerai ici, outre les adverbes de quantité proprement dits, ceux qui expriment en général le degré, la mesure, l'ordre.

1. Si (sic). Cet adverbe a le même sens et les mêmes emplois qu'en français *. Composés : ùussi, ensi, pris du français (anc. altresi, aissi). Ensi est d'ailleurs peu usité. On préfère enfau, déjà mentionné dans la section précédente. — Si est très-souvent joint à talomen : si talomen fa =teliement sot. .

' L'ancienne langue l'employait aussi Irès-souvent, à la manière latine, devant le subjonctif, comme formule de souhait. Ex.: Digas, si Dieus te <jarl de mal {Blandin de Cornouailles, 1968). Plusieurs se sont mépris sur le vrai sens de ces», où ils ont vu à tort la conjonction .<;». Le second des deux vers suivants de Flamenca (1191-2), qui oflre côte à côte la conjonction et l'adverbe, en rend sensible la différence :

E qui m'o deu tener a mal S'jcu sui gelos, si Deus mi sal !

2. Tan (tantum), aussi ta ou to devant des adjectifs et adverbes. Ex.: fâ to heu to be (Foucaud), Composé : aitant, aita, qui'nous reste dans eitopau (anc. aitapauc), eitobe, eitoplo. Un autre composé, a/^retonif, a^ertan^/survit en bas-limousin [otortan). A Nontron on dit butan, qui paraît emprunté au français [autant].

Tan forme avec soulomen, pour traduire le latin solum, l'expression composée tan soulomen,, qui est fort ancienne dans la langue, puisqu'on la trouve déjà dans la Trad.de l'Évangile de saint Jean (Bartsch, Chrest., 16, 19) . Autre exemple limousin de 1377 : exceptât au compayr tant solamen {Limousin historique, p. 417.) Nous employons aussi, pour traduire la même idée, soulomen seul (Fane, langue sol],, et la locution elliptique nou ma, qui sera expliquée plus loin. — Joint à mai, tant a formé tant e mai = fr. tant et plus.

3. Quan. Aujourd'hui peu usité entant qu'adverbe. On le remplace ordinairement par cambe [quantum bene ? ou quomodo bene ?} = fr. combien. Comme corrélatif de tan, quan a cédé la place à coumo et à que.

4. Pau [anc. pauc), de l'adjectif paucus, resté, comme tel dans l'ancienne langue et qui survit encore dans le féminin paucho (propr. petite), synonyme de servante, en haut- limousin. — A cet adverbe se rattache la locution composée tan-si-pau = fr. tant soit peu, où si est une réduction de sie {=» sia] comme da.ns pacinço, coucinço, etc. — Avec la négation, qui quelquefois se supprime, nous avons gaire, qu'on trouve aussi employé de temps en temps sans négation dans les anciens textes, mais alors avec sa signification étymologique [beaucoup) : servir petit o gaire (P. Raimon). — Pau répété a formé, comme en français, avec la préposition a, la locution pau a pau^. Synonyme plus usité, petità peti^.Tsà déjà noté qu'an-

* La même idée se rendait aussi autrefois, au moyen de la particule distributive cada, par cada, pauc, pauc cada pauc. En^Saintonge, on dit de même encore : cha peti.

' On remarquera que, dans cette locution, petit n'a pas la même forme que lorsqu'il est adjectif (ptY»).

cieniiementa, dans ces locutions, était ordinairement remplacé par e. Petit et petit se lit encore {Limousin historique, p. 411) dans un texte limousin du XV® siècle. Un synonyme est en toumban m /eyan (propr. en tombant et se relevant), locution qui doit être ancienne, car c'est le seul cas où levar soit encore employé, comme il l'était souvent autrefois, dans la signification du moyen.

5. Prou (anc, pro), aussi assê, pris du français, bien que Fane, langue eût assatz.

6. Beûcô ( fr. beaucoup ) *. Adverbe étranger à la langue classique, et qui commence à apparaître (avec gran cop, que nous n'avons pas) au XV® siècle. Un synonyme de beûcô est toupie {îr, tout plein), qui se lit déjà dans les Leys d'amors (II, 236). Ex.: 6u ei toupie fachâ. L'ancienne langue, dans le même sens, se servait beaucoup de massa; le languedocien et le provençal modernes emploient fossa {force), qu'a aussi [forço] le haut-limousin. Autre expression ancienne, granre (ganre), qui survit encore dans quelques dialectes (Mende, gandré; cf. tendre) .

Un autre équivalent du lat. multum est la locution ne sai quan, qui signifie proprement je ne sais combien et qu'on trouve déjà avec le même sens dans G. de Rossillon (2539, 8430). Chez nous, le tout s'étant rassemblé en un seul mot et partant sous un même accent, Vai de sai s'affaiblit selon la règle en ei : neseiquan. Ex.t bu minjo neseiquan. Une variante est ne saique, où sai ne s'affaiblit pas, parce que c'est le que (fr. quoi) final qui, au contraire, perd son accent : ou ei nesaique meichan •= il est très -méchant.

L'idée de multum se rend encore par que la tempêto, que la mâlo, que lou diable, locutions dans lesquelles tan est sousentendu : fasio fre que lou diable.

Mentionnons encore bien (be), for, déjà notés dans la section précédente, et trê (/rès), emprunte au français dès le XIV® siècle au moins*. Ce dernier ne se place que devant les adjectifs et

* Molt [moût) est périmé en limousin comme, je crois, dans tous les autres dialectes.

' Il y en a un exemple de 1365 dans le Limousin historique, p. 579.

les adverbes, pour les mettre au superlatif; mais on préfère, même dans cet emploi, bien ou for.

7. Pu (anc. pus et plus). Sert principalement à former le comparatif des adjectifs et des adverbes. Joint à un verbe, dans une phrase négative, il marque, comme en français, la cessation de l'action ou de l'état exprimé par ce verbe {ni' lou vese pu; la ne vendra pu)', ou, mais seulement si le verbe est au plus-que-parfait, il rend la même idée que le latin adimc : ne ravio pu vudo, la n'êro pûvengudo, ce que la plupart traduisent couramment en français, croyant bien parler, par je ne l'avais plus vue, elle n'était plus venue; au lieu àe je ne l'avais jamais vue, elle n'était encore jamais venue.

8. Mai. Le latin magis avait donné à la fois à la langue d'oc les deux formes mais et mas, que nous avons conservées Tune et l'autre, mais en assignant à chacune des emplois distincts. Mai est adverbe et se joint aux verbes (très-rarement aux adjectifs): ou t'aimo mai que me; credo enquêro mail W joue aussi, comme on le verra au chapitre de la Conjonction, le rôle de copule (e^), qui n'est qu'une extension de son emploi normal, car et = déplus.

Mai forme avec lui-même une locution comparative, mai que mai, connue aussi de l'ancienne langue*, et qui signifie surtout, principalement (litt. plus que plus). — Autres locutions: tan mai... fan mai=- (fr. plus.... plus) et de même tan mai.... tan min, tan min... tan mai, ou, sans tan, ce qui est plus rare, mai... mai, etc.^. — Joint au verbe poudei, mai prend la pré" position de : n'en pode pâ de mai.

Quant à ma (mas), le rôle de conjonction adversative, attribué dès le principe à magis par toute la latinité, lui a été

* Ex . : Que veado sagramons

E mai que mai las mesSas.

(Raimond de Cornet )

2 Dans l'ancienne langue, à maw (ou ;jii.'S), etc., dans ces locutions on préposait souvent on (fr. où) : on mais., on men% etc. Ces formes accrues de de, persistent dans le Gévaudan (dounmai). Sur les confins de notre dialecte (Quercy) et ailleurs on dit en mai, oii en est peut-être une altération de on (cf. notre ente = ounte = ont, ci-dessus, p. Î04).

PARTIES DU DISCOURS ?2l

exclusivement réservé. Mais il conserve encore celui d'abverbe dans la locution ne ma quart, qui se présente le plus souvent sous une forme elliptique et qui répond au français ne., que^. Ex. : ou ne ser ma quan per loû autrei (Foucaud). On a dans cet exemple l'expression complète : il ne sert pas plus que (c'est-à-dire il sert seulement) pour les autres. Mais le plus souvent la conjonction (qui, exprimée, est toujours quan, non que) est sous-entendue : 6u ne ser ma per loû autrei. C'est juste l'inverse de ce qui a lieu en français, où la conjonction est toujours exprimée et, au contraire, l'adverbe plus ou son équivalent logique toujours sous-entendu : ce n'est que ça = ce n'est [pas plus] que ça, au lieu que ca n'ei ma co = ca nei rnà [quan] co.

Nous reproduisons souvent abusivement devant ma la négation déjà placée devant le verbe. Cela a lieu surtout après re (rien ): ou naimo re nou ma l'argen. Au contraire, nous la supprimons quelquefois complètement, et il peut arriver ainsi que ma reste seul de la locution entière : se sauvé ma quan l'avangardo (Foucaud); se prengué ma no lôuveto. Il faut remarquer que, le sentiment de la signification étymologique de ne... ma, ne.... nou ma, s' étant effacé, on a été conduit assez naturellement à passer de l'idée précise de différence en plus dans la quantité, contenue dans mas, à celle de différence en général, et, par suite, à employer ces expressions dans des phrases telles que : uno que nerio ma de bouei (Foucaud) = une (hache) qui n était pas plus que de hois, c'est-àdire qui n'était pas à' autre matière que de bois; — ne finisse md ou ne finisse nou ma ôuro = je ne finis pas plus qu'à présent, c'est-à-dire je ne finis pas dans un autre moment qu^k présent. Ordinairement, dans les cas pareils à celui de ce dernier exemple, ôuro est sous-entendu, ce qui rend l'analyse plus difficile : ne finisse ma, la ne sor nou ma ( = elle ne vient que de sortir). — Enfin, toujours conduit par l'analogie de plus en plus loin du point de départ, on est arrivé à attribuer à ne....

' Nous employons aussi ce ne. .. que, à l'imitation flu français : ou naimo que l'argen.

ma, noumâ, la signification pure et simple de seulement, ce qui explique Temploi de ces locutions dans des phrases comme les suivantes : la ne minjo re, la ne beûnoumâ; — quan la Vague nou ma = dès qu'elle Veut, au moment où elle venait de l'avoir; — tout aco n'em.barâsso ma = tout cela ne fait qu'embarrasser *.

Autrefois la locution no mas quant, dans sa forme pleine comme dans sa forme elliptique no mas, n'était guère moins usitée qu'aujourd'hui. Mais on ne l'employait pas encore dans les cas pareils à ceux que nous avons étudiés en dernier lieu, et la négation n'était non plus jamais supprimée. Ex. :

[eu vos am tan, dona, celadamens

Que res nol sap mas quant ieu et amors.

(Arnaut de Mareuil.)

Au lieu de quant, aujourd'hui seul usité en pareil cas, on

trouve aussi que :

Et aac sol no y ac cogastros

Mas que nos très.

(Guillaume IX.)

Conjonction sous-entendue :

iVous aus preyar mas en chantan.

(Arnaut de Mareuil.)

Que res non o sap mas Deus.

(Peire Vidal.)

Qu'en dey blasmar, si dans m'es, Non mas mon cor leugier fat

(Giraud Riquier.)

Mais l'ancienne langue ne possédait pas seulement, comme

* Gomme ne. . . ma et ne. .. noumâ ont toujours en français ne... que pour correspondant, il est naturel qu'on ait regardé lègue français comme l'équivalent et l'exacte traduction de notre md ou noumri. De là des expressions telles que elle ne sort que, je ne finis que, qu'on peut surprendre à tout instant, chez^nous, dans la bouche des gens peu instruits qui parlent français, et qui ont, par ricochet, passé ensuite dans le patois, car plusieurs disent: ne finisse que: un bouci de po re que. Il se pourrait néanmoins que ces expressions se fussent développées dans le français populaire, indépendamment de l'influence limousine. Elles ont, en effet, cours en Angoumois : rien que, on ne ferme que, etc. Elles s'expliqueraient naturellement par la même opération intellectuelle que les expressions limousines correspondantes.

nous, la locution négative no masquant (ou que) = non plus (ou autrement) que; elle SiVSiii encore la locution positive masquant. le plus souvent réduite à mas par Télision de quant, et qui, de sa signification étymologique plus que, était passée à celle de excepté, par une opération de l'esprit analogue à celle qui a attaché au latin minus et minime la signification de non, nullement^, Ex. :

Gran joi en fai lo reis, qui que s'en plor, E tuh siei enamic gran e menor, Mas quan cilh noble orne ancianor

(G. de Rossillon, v. 6621-3.) « Tous ses ennemis se réjouissent plus que ces nobles hommes, etc.» On voit clairement qu'il y a ici une espèce de litote pour faire entendre que ces derniers ne prennent pas part à la joie des autres, et que mas quan y équivaut par conséquent à excepté.

Avec la conjonction sous-entendue :

A. totz valon mas al seinor.

( Flamenca, 3058. )

Per que tug amador Son guay e cantador Mas ieu que plang e plor.

{ Bernard de Ventadour. )

E que val viure ses amor Mas per far enueg a la gen ?

(Le même.) Je trouve encore un exemple pareil, et qui doit s'expliquer comme les précédents, dans un poëte du XVII* siècle, le sarladais Rousset :

lo crezi que tout me plan Mas vous, meyssanto.

* Celte analogie devient évidente, si l'on intervertit l'ordre des deux termes de la comparaison établie par mas quan et qu'on substitue en conséquence mens à mas; si, par exemple, au lieu de a totz valon mas [quan ou que} al seinor, on dit al seinor valon mens que a totz. — C'est aussi par une litote, compliquée d'une ellipse, et qu'on rendra plus sensible de la même manière, je veux dire en substituant moins à ne plus, qu'il faut expliquer l'emploi de ce dernier adverbe dans les deux cas

(( Je crois que tout me plaint plus [que] vous», c'est-à-dire ((que vous seule ne me plaignez pas.» Mais aujourd'hui, et depuis longtemps sans doute, cet emploi de mas (quan ) dans une phrase affirmative a complètement cessé d'avoir lieu.

9. Tro (anc. trop). C'est notre seul équivalent de nimù. Ce dernier, que l'ancienne langue avait su conserver {nerns), ne survit aujourd'hui, à ma connaissance, dans aucun dialecte.

\0. T'ont, plus souvent tout-a-fé, qui est le français tout à fait, traduisent l'idée de complètement. Dôu tout {fr. du tout), avec la négation, exprime l'idée inverse.

11. i/m(wzmMs). Composés: 6u min, dôu min (fr. au moins, du moins ) .

12. Prêque = fr. presque. L'anc. langue avait cais {quasi), que nous employons quelquefois, à l'exemple du français moderne, sous la forme latine (prononcée casï). Pour à peu près, nous disons, non a pauprê, mais a pûprê, comme si la seconde particule éioM plus, non paucum.

13. Mémo, anc. meesme, qui sous cette forme ne servait, je crois, que comme adjectif, le rôle d'adverbe étant rempli par eis,neis [neipsum). Mémo est d'ailleurs assez peu employé. Dans les phrases négatives, nous préférons le remplacer, quan<l cela est possible, par l'adjectif quite, qu'on fait accorder avec le substantif accompagnant le verbe : 6u li o mémo parla ; ou ne fo mémo pâ visâdo ; mais ùu ne li o pâ donna nn qnîte veire d'aigo = il ne lui a pas même donné un verre d'eau.

14. Nous n'avons, pour répondre à la question quoties, que des locutions composées de noms de nombre et des substantifs ve {vetz = vicem), viage etfco colpj* : no ve, un viage, un

examinés ci-dessus, pag. 320, et qui en réalité rentrent l'un dans l'autre. Je ne la vois plus = je la vois moins [que je ne la voyai'i]; ne la vio ptl vado (en français limousin, je nfi l'avais plus vue) =j(? l'avais moin^ V'ie [que je ne lavais], moins des deux parts équivalant à pas du tout. On dit réel'emsnt du reste, dans le même sens, avec un exact synonyme de moins : ne l'avio jamai tan vudo.

• Cf. ci-dessus, pag. 309; autrsico, cauquei co, couca vé, etc. == olim et aliquando.

PAÎiTIES nu DISCOURS 325

co(semel), douâve, dou viâgei,doû co (his), etc. On remarquera que, dans douâve, les deux mots se sont unis en un seul et que ve a perdu son accent. C'est du moins ce qu'indique la prononciation nontronnaise, où Ve final de cette locution est absolument atone ; mais il doit en être autrement à Limoges, car Foucaud en fait une rime masculine.

15. Les adverbes d'ordre et de succession se forment cbez nous, comme en français, à l'aide du suffixe men ajouté au nom de nombre ordinal: prumiéi^ometi, etc. Il faut noter aussi les locutions d'en prumiê, d'en darei = en premier (lieu), en dernier (lieu), ou plutôt dans les premiers, dans les derniers (temps).

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