IV. — Accommodation
Il arrive souvent que, de deux consonnes consécutives, l'une impose à l'autre, lorsqu'elle n'en exige pas la chute, l'obligation de subir un changement, soit de famille, soit de classe ou de degré, pour se mettre à son unisson et rendre la prononciation plus facile : c'est ce qu'on appelle accommodation. Si la consonne modifiée s'assimile complètement à l'autre, le phénomène est dit assimilation. On l'appelle dissimila-
tion lorsque, au contraire, les deux consonnes étant originairement semblables, l'une des deux se modifie, soit dans un but de renforcement, soit pour éviter la monotonie produite par le retour d'une même consonne dans deux syllabes consécutives . -^
La plupart des mutations de consonnes mentionnées, dans le chapitre précédent, comme accidentelles, c'est-à-dire qui ne trouvent pas une explication suffisante dans la règle générale énoncée au début de ce même chapitre, sont des phénomènes d'accommodation.
Il faut, dans l'accommodation proprement dite, comme dans l'assimilation et la dissimilation, distinguer deux cas: 1° celui où la consonne qui impose sa loi suit la seconde ; 2° le cas inverse. Dans le premier cas, le phénomène est dit régressif, dans le second, progressif. C'est le premier qui se rencontre le plus fréquemment, en vertu de cette loi déjà mentionnée que, de deux consonnes consécutives, c'est en général la seconde qui gouverne la première.
A. — Accommodation proprement dite
a. — Accommodation régressive. — La consonne dominante, qui est ici la seconde, force la première à changer, soit de classe, soit de famille, afin qu'elle lui devienne plus sympathique. Cette contrainte est très-fréquemment exercée par les liquides ou les nasales, malgré leur faiblesse relative, même sur les explosives.
Exemples : Changement de classe. G-utturale dure en gutturale molle ou semi-voyelle : pugnare, pounliâ (= pounyâ, par métathèse pour pouynâ); — vig{i)lare, velhâ[= velyâ, par métathèse pour vey/â); -dentale explosive en liquide*: putnai, pumai; — *fodrar, folrar (pr.); dentale sifflante en liquide
* Cf., en latin arbiter, arguer e -~ adbiter, adguere, en français bornu = bodne.
(r) : fr. esprit, arpri; — juste, jurte; — dentale nasale en liquide: an[i)ma, anno; — min[i)mus, merme (pr.); — an{î)malia, ôumalho {= almalha) . — Changement de famille. Dentale en gutturale: ust[u)lare, ûclhâ; — vet{u)la, *vecla, d'où vielho; — sil[u]la, *secla, d'où selho; — nod(u)lum,*noclum, d'où nouei{= nolh); — labiale en guttffrale: stup[u)la, *stucla, d'où eùoulko^; — labiale en dentals : vindemiare , vendenhâ; — rum{i)cem, rounze; — gutturale en dentale: sagma, salma, d'où sgmwo.
b. — Accommodation progressive. — Ce phénomène, qui constitue une dérogation à la règle générale rappelée tout à l'heure, ne se produit, d'ordinaire, que lorsque la seconde consonne n'ajant à subir, pour s'associer euphoniquement à la précédente, qu'un changement léger et facile, celle-ci, au contraire, ne peut se prêter à aucune mutation susceptible de détruire l'antipathie existante, ou qui, du moins, lui permette de former avec la seconde consonne une société aussi intime que dans le premier cas. Ex.: ord[i)nem, ordre; — carp[i)num, chaupre; — volt{u)lare,voulrâ.
B. — Assimilation. — L'ancienne langue nous présente, surtout dans le cas de deux consonnes consécutives, d'assez nombreux exemples de ce phénomène. Il en reste dans notre dialecte peu de traces sensibles, la consonne double résultant de l'assimilation s'étant presque toujours réduite à l'unité.
a. — Assimilation régressive. — Ce phénomène doit être partout fort rare dans le cas où les deux consonnes restent sépa-
* J'ai df^jà, p. 83, note 3, rapprocliô de eitoulho le f r. écueil et l'it. scoglio, qui supposent l'un et l'autre un changement préalable de scopulum .n une iorra(i*scoclum ou * scoglum, prouvée on outre par les lormes castillane escollo et portugaise escollio. C est du reste un fait incontestable que pi (comme tl) a toujours donné dans ces deux langue?, comme dans les autres idiomes romans, les mêmes dérivations que cl, d'où, ce me semble, la nécessité d'admettre pour pi la môme mutation préalable en cl dont on la preuve pour tl. Ainsi pluere a donné en castillan lloiier. comme clamare llamar, — en portugais chover, comme clamare chamar. Pareillement * manup{u)lum (v. f. manoil), a donné en castillan manojo comme oc{u)lum ojo, — en portugais manolho, comme oc{u)lum olho.
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rées par une voyelle. Je n'en trouve pas d'exemple en limousin. Il est, au contraire, assez fréquent quand les deux consonnes se suivent immédiatement. Ce sont exclusivement, dans ce dernier cas, les liquides, les nasales et la sifflante qui s'assimilent la consonne antécédente. Les autres consonnes, étant plus consistantes et ne se sentant pas dès lors le même besoin d'appui, la laissent tomber,
/. — Rot{a)lum, pr. rolle, aujourd'hui chez nous rôle; — mod{u)lum, pr. molle.
r. — Quadraria, carriera, câriêro; — adripare , arribar , aribâ.
n. — Adnare, annar etanar, anâ; — columna, colonna, coulouno ; ^ sem{i]nare, semnar, sennâ; — signare, sinnâ.
m. — Septà)mana, setmana, semmâno.
s. — Considerare, cossirar (mot éteint); — adsatis, assatz; — taxare, tassar. J'ai déjà dit plusieurs fois qu'en limousin deux s ne sonnent jamais que comme une seule.
b.— Assimilation progressive. - Ce mode d'assimilation est très-rare. On peut citer, dans le cas où les deux consonnes restent séparées;, memi = menino ; dans le cas où elles se suivent immédiatement, channhâ =: cambiare (^canbiare); — angoissa {pr.) = angustia. C'est peut-être moyennant une assimilation du dk Vn, suivie de la réduction à l'unité du couple nn ainsi constitué, que prendere a formé prsnei {prener). Cf., dans l'ancienne langue, les doubles formes bannier et bandier, baniera et bandiera, et rapprochez le fr. bannir de l'it. bandire et du pr. bandir^.
* On trouve dans la vieille langue à la fois banda et bana (fr. co>ne, par ex., d'un bœuf). Celle dernière forme, seule survivante chez nous, est peul-être aussi le résultat d'une assimilation du d à Vn, et d'une simpliflcatioa consécutive de la lettre double ainsi obtenue. En catalan, nd s'est aussi réduit à n (Kx.: ona=unday, mais là aussi, virtuellem'^nt du moins, un n double a dû précéder. Dans un autre idiome roman, le sicilien, nd devient constamment n/i. Ex.: quannu = quando. Grunnire, rapproché de la forme archaïque et restée populaire grundire, d'où en hmousin rundi, nous offre en latin le môrae phénomène.
C. — • DissiMiLATioN. — Ici, comme pour l'assimilation, les seules consonnes qui provoquent le phénomène sont les liquides, les nasales et la sifflante.
a . — Dissimil.ation régressive. — Je distinguerai deux cas : celui où les deux consonnes semblables sont séparées par une ou plusieurs autres lettres, celui où elles se suivent immédiatement. La dissimilation, dans le premier cas, n'a d'autre objet que l'euphonie, dans le second, c'est le renforcement de la syllabe précédant la consonne double qu'elle a pour but, ou du moins pour effet, de procurer.
Premier cas. — R devient /.• peregrinus, peleri ; — arbor, aubre
{albre}*; — armarium, eimari {*elman) ; — ou s, mirtie {îv. myrte), mistre. L devient n : lentic{u)la, nentilho. N devient r: venenum, venenosus, vere, verenoû.
Deuxième cas. — Le couple//, dans la plupart des mots où il se rencontre, provient, comme on sait, de nP. On s'expliquera dès lors facilement que //, dans notre dialecte, par un phénomène inverse, devienne assez souvent ni, c'est-à-dire que, 1'/ double se simplifiant, la voyelle précédente se nasalise. Ex.: molle \mod{u)lum}, mounle; — ul{u)lare, unlâ ; — espalla {spatula). eipanlo; — esquilla, eichinlo. Cf. dans la Passion de Clermont, st. 11, mantenls z=*mantellos , st. 33, henlement = bellement.
Le c du groupe es {x) s'est toujours, en langue d'oc comme en langue d'oil, assimilé à ïs, quand il ne s'est pas vocalisé. Inversement, ss s'est quelquefois dissimilé en es. Je citerai ici, outre les exemples déjà allégués, pag. 79, l'adjectif rouei = russum, qui suppose une forme *ruxum, d'où pr. *rois, forme prouvée d'ailleurs par l'espagnol rojo (ancienne orthographe roxo), et le nom de ville Moueissido (fr. Mussidan), qui ne peut venir de Mussidanum que par l'intermédiaire d'une forme en x [ = ss).
b. — Dissimilation progressive. — Ce phénomène se remarque,
' Cf. dans l'ancienne langue polpra à côté de porpra. 'Ex.: iUuminare, illustris = inluminare, inlustris.
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les deux consonnes étant séparées, dans leri =: lilium, countrâli= contrarium, pruser=prurire et dans menêplo ■=■ * memêplo, forme supposée, mais nécessaire, entre * mespila et menêplo . Je n'en trouve pas d'exemple qui nous soit propre, dans le cas où les deux consonnes se suivent immédiatement.