PREMIERE DECLINAISON
Singul. Pluriel
Lat. rosa, rosas.
Prov. rosa, rosas.
Lim. rôso, rôsà.
Cette déclinaison correspond exactement à la première déclinaison latine et à la première déclinaison provençale. L'affaiblissement de Va bref du singulier en ô est, comme on Ta vu, un fait général en langue d'oc. Dans d'autres dialectes, tels que le languedocien* et le gascon, cet affaiblissement a gagné aussi l'a long du pluriel {roso, rosos). En provençal moderne, où le même affaiblissement a eu lieu, Vs étant tombée comme en limousin, toute distinction des deux nombres s'y est effacée.
La chute de Vs au pluriel doit être fort ancienne dans notre dialecte ; mais il est difficile de constater directement à quelle époque elle remonte, cette consonne ayant été par tradition maintenue là comme ailleurs, dans l'écriture, pour marquer le pluriel et la quantité, longtemps encore après qu'elle s'était effacée dans la prononciation'. Quant à l'affaiblissement en 0 de l'a bref du singulier, on a des preuves qu'il remonte,
• I) faut excepter le sous-dialecte de Montpellier, où l'a tant du pluriel que du singulier, est resté a {rosa, rasas).
' C'est, du restfl, le double rôle qu'attribuent encore aujourd'hui à cette consonne la plupart de ceux qui écrivent dans notre dialecte ; car, non-seulement ils la maintiennent au pluriel des noms, mais encore ils l'ajoutent aux inflnilifs des verbes. (Ex.: parlai = poHer.) Cette confusion orthographique, dont les anciens textes olfrent aussi des exemples (voir ci-après, pag. 188), est sans doute ce qui a conduit un Allemand trop crédule ( Schnackenburg, je crois) à émettre cette assertion extraordinaire, qu'en limousin l'r finale des infinitifs se change en s.
en limousin comme dans les autres dialectes, au moins au XV« siècle.
Cette déclinaison est essentiellement la déclinaison féminine, comme en latin et comme dans l'ancienne langue, bien qu'elle comprenne aussi et même en plus grand nombre, par suite d'accidents divers et de fausses analogies, des noms masculins . Elle renferme :
1° Tous les noms féminins ou masculins compris dans la première déclinaison de l'ancienne langue qui ont survécu, tels que fénno, fénnd, pâpo, papa ;
2° Plusieurs noms originairement en anus ou anis et qui appartenaient, dans l'ancienne langue, selon leur genre, à la deuxième ou à la troisième déclinaison. Grâce à la chute complète de Vn et à l'effacement des flexions proprement casuelles, les désinences de ces noms sont devenues identiques avec celles de la première déclinaison, et c'est pour cela que nous croyons devoir les y classer. Ils sont, du reste, peu nombreux. En voici la liste à peu près complète, à ce que je crois, pour Nontron, du moins. Un seul, le premier, est féminin :
mo, ma = ma, mas (manus).
po * sans pluriel = pa ou pan {panis)^
auto sans pluriel = autan {altanus).
Sen Junio (n. pr. de ville) = San Junian [S. Junianus).
Moueicido (n. pr. de ville) = Muycida {Mussidanum).
A ces substantifs il faut ajouter l'adjectif germo, germa = germa, germas [germanus). En bas-limousin on dit de même chrestio (christianus) ;
3° Les noms féminins empruntés au français et qui se terminent, dans cette langue, en e muet, que cet e muet provienne d'ailleurs d'un a latin, ce qui est le cas de beaucoup le
* Déjà tel dans des textes de Limoges du XV' siècle. Le pluriel y est pas, selon la règle .
plus fréquent, ou de toute autre origine. Ex.: chopine, chopino; — mère, mêro^ .
Exception : louange, que nous avons fait du masculin en lui en donnant les flexions {e-ei);
4° Un certain nombre de noms masculins empruntés au français, en e muet dans cette langue, et auxquels nous avons imposé abusivement, tout en leur conservant leur genre, les flexions féminines Ô, à. Cette faute paraît plus fréquente à Limoges qu'à Nontron*. Ex. :
fr. reste, — resto, restât, maire, — mêro, mêrâ.
père, — pero, pêrà * .
camarade, — caramâdo, caramadâ.
scrupule, — escrupulo^.
russe, — ritsso, rûssâ.
Bonaparte, — Bounaparto.
gendarme, — jandarmo, jandarmâ.
A ces substantifs ajoutons les deux suivants : emplancoi, emplancà {homme présomptueux, vaniteux), et oustiêro, oustiêrâ, qui a le même sens que la locution française gueux de l'ostière. C'est sans doute ce dernier mot qui, usurpant la signification du tout, a donné naissance à notre oustiêro. Quant kemplanco, je n'en découvre pas l'étymologie.
' Au sens de religieuse {là méra dôu couvent). Au propre on dit mai, rfirement maire.
^ La mémo faute se remarque, mais bien plus fréquemment, dans le languedocien, et particulièrement dans le sous-dialecte de Montpellier. Elle y est plus sensible que chez nous, en ce que Va, en lequel l'e français masculin s'est changé, n'y subit d';iiraibUssement ni au singulier, ni au pluriel. Ex.-.ppra, frèra, lou resta, silença {silmce), blâma {blâme), acta [afite), zèla (zÀle).
^ A Limoges, ce mot est devenu féminin, ce qui fait cesser l'anomalie.
* Seulement dans l'acception de religieux ; au sens de genitor. on ne dit que pai, rarement paire.
" Inusité au pluriel, au moins chez nous, à ce que je crois.
Remarque I" . — En vertu de la règle générale énoncée dans la phonétique, chap. III, 3^ section, quand la pénultième d'un substantif de cette déclinaison est Tune des diphthongues ai ou au, cette diphthongue s'affaiblit devant l'a long du pluriel, savoir : ai en ei, et au en om*. Ex. : aigo {aqua), eigâ; — aucho [auca), ôuchâ, — Si la pénultième est un a simple et non en position, cet a, nécessairement long au singulier, s'abrège au pluriel: cdno, cânû. Là s'arrête, à Nontron, l'affaiblissement; mais, à Limoges, il va jusqu'à la mutation de l'a en o : châbro, chobrâ. — Les autres voyelles ne subissent aucun changement, et elles conservent au pluriel la quantité du singulier.
Ces changements doivent être anciens dans la langue ;mais il n'est pas facile de déterminer l'époque à laquelle ils remontent, parce qu'on a jusqu'à nos jours continué d'écrire, conformément à la tradition, au et ai, au singulier comme au pluriel, bien que le son, de l'un à l'autre nombre, eût varié. Le plus ancien exemple que je trouve de 6u = au dans un nom féminin en a, c'est-à-dire à la tonique, se rapporte à l'année 1514 : c'est, dans les registres consulaires de Limoges, p. 73, chousas, plusieurs fois répété. Chousas alterne, dans ce même texte, avec chausas, qui s'y rencontre d'ailleurs plus fréquemment, et il est clair que c'est une faute d'orthographe du scribe. Mais cette faute est précieuse en ce qu'elle indique la vraie prononciation de chausas et, en général, de au au pluriel des mots analogues.
Quant à ei pour ai tonique au pluriel d'un nom en a, je n'en puis découvrir aucun exemple ancien dans les textes que j'ai à ma disposition ; mais j'y trouve assez fréquemment ei = ai avant la tonique (par ex. : peyri= payri dans un texte de 1436 (Lim. historique, p. 411), feyssou = faysso, dans les registres consulaires de Limoges, p. 14, année 1508j, ce qui permet de supposer que, conformément à ce qui se passe aujourd'hui {N . Phonétique, p. 45), a? s'affaiblissait en ei dans l'un comme
8 A Limoges, aujourd'hui, on ne dit plus que o. Ex. : chauso, chôsa.
dans l'autre cas, et que caissas, par exemple, se prononçait dès lors queissà comme aujourd'hui.
Remarque IL — Dans des documents limousins du XV* et du XVP siècle, on voit souvent la désinence e alterner, au singulier des noms de cette déclinaison, avec l'ancienne désinence a et avec la nouvelle désinence o, qui devait définitivement prendre sa place*. Cet e n'avait pas là probablement sa valeur propre, et il devait servir seulement à figurer par à peu près le son affaibli, mais sans doute encore indistinct, qu'avait pris Va à cette place. Quoi qu'il en soit, on constate aujourd'hui quelquefois, mais rarement et accidentellement, cette mutation d'à final atone en e (au lieu de o)' dans le bas Limousin. Dans la Marche et sur les limites occidentales du dialecte, elle est constante. Même, de ces côtés, c'est en un son presque identique à Ye muet français que l'a primitif s'est affaibli.
Remarque III. —Les noms de cette déclinaison ont, au point de vue de l'accent, ce caractère commun que leur voyelle désinentielle est atone et qu'ils sont conséquemment paroxytons ■''. Il faut excepter ceux qui proviennent de noms latins en anus, anis, dont Y a, en devenant o, a gardé son ac-
* Ex. : chauso cer'aine. — ma paubre arma, — ouro incertaine, — la diche esglieso (Testament d'un gentilhomme de la basse Marche (près de Bellac), 1475, dans Bull, de la Soc. archéol. et hist. du Limousin, année 1846, p. 58-60.) Dans ce texte, a, contre l'ordinaire à cette date, est très-rare, o fréquent, e plus fréquent encore. Dans les registres consulaires de Limoges (1508 à 1520), a se rencontre aussi très-rarement, et e y est beaucoup plus fréquent que o.
^ On sait que; dans plusieurs variétés du languedocien, celte même mutation a lieu d'une façon constante. (Voir Revue des langues romanes, 1. 1, p. 102, article de M l'abbé Vinos; p. 147, article de M. de Tourtoulon.)
3 Ils conservent, bien entendu , ce caractère au pluriel, comme je l'ai déjà noté, malgré l'allongement qu'y subit leur désinence. J'insiste ici sur ce point , parce que c'est là fréquemment une pierre d'achoppement pour les étrangers, et aussi pour les indigènes, lorsque, sans connaissance suffisante de la prosodie, ils se mêlent de rimer. C'est ainsi que dans les œuvres de l'abbé Ribierre, qui fut curé de Rochechouart, on trouve paa
cent*, et déplus un certain nombre d'autres provenant pourtant de la première déclinaison latine ou provençale, mais chez lesquels Faccent tonique a dû, conformément aux exigences phoniques de notre dialecte, s'avancer de la pénultième sur la désinence. Ce sont ceux où la finale est immédiatement précédé d'un i ou d'un u tonique, tels que via, gruo. Grâce à la contraction que nous imposons toujours aux vojelles consécutives, l'accent a passé de Yi et de Vu demiconsonnifiés sur la finale, et l'on a eu via, vid, gruô, gruâ monosyllabes, au lieu de vîo, via, grm, grûâ. C'est ainsi qu'ont été traités la plupart des noms de formation provençale (par le suffixe ia := fr. «e), tels que cavalaria, tricharia, paria, ainsi que des noms français en ie que nous avons empruntés, comme ménagerie, gendarmerie, etc. *.
douzaine, à chaque page, des vers comme ceux-ci, faits en dépit de la mesure et de la rime :
Dî sas meliours 6bras ny o toujour quauquo târo... . Dî tas chansous ny en o que soun trop charmente«. . .
Bras et tas sont, dans ces vers, des syllabes atones qui ne peuvent ni rester à la césure, ni rimer à elles seules, pas plus que vrps et tes des mots français correspondants œuvres et charmantes.
' Même quelques-uns de ceux-ci sont devenus paroxytons, sinon généralement, du moins dans la prononciation la plus ordinaire, par suite du recul de l'accent. Ainsi on dit loti ven d'aûto et non d'auto {ventus altanus), Sen Jûnio, plutôt que Sen Juniô iSandus Junianus) De même l'adjectif germanus est plutôt chez nous gérmo que germé. Ce recul de l'accent, en de pareils mots, s'explique facilement par Taffaiblissement préalable de l'a en o et par l'instinct de l'analogie qui porte à rendre semblables en tout tous les noms de la même désinence.
2 J'ai déjà noté (l" partie, chap. m, î tonique, et chap. vi, III, B) que plusieurs des noms en ia pr., «e fr., ont pris chez nous la forme hjo par une sorte de développement de Vi. Ce développement de Vi ne se produit pas dans les noms en aria (fr. erie), qui sont de beaucoup les plus nombreux. Là ta devient toujours iô (monos.). Il n'a lieu que dans les autres désinences, mais non pas d'une manière constante. Ainsi on dit jalousîyo, vilenîyo, mais aussi souvent jalousiô, viloniô Le nom propre Marie a aussi deux formes, Mario etMariyo; les mots suivants et quelques autres n'ont que la forme en iyn : maniyo, furîyo, fouliyo, patriyo, simelrhjo.
Dans plusieurs noms en ia, qui paraissent d'origine savante en pro-
Kemauque i V. — Dans le provençal moderne, les noms à finale en ia atone, et conséquemment monosyllabe, de l'ancienne langue, tels que gloria, ont cette finale réduite à i par l'effet d'une confusion avec les noms en ius ou ium originaire, tels que cœmeterium, dont c'est la désinence régulière. Ex. : glori^ memori, siénci. Cette faute est rare chez nous. Je n'en connais d'exemple à Nontron que ôudâci [audacia), usité concurremment avec ôudaço', mais, en bas-limousin, elle paraît assez fréquente. Ex. : murali=- muralha {muralia). De même chanili =chanilha, bien qu'ici Ih provienne de cl et non de li.