CHAPITRE DEUXIÈME ADJECTIF QUALIFICATIF
Il y avait dans Tancienne langue, comme en latin, deux classes d'adjectifs. La première, qui distinguait les genres aux deux nombres et aux deux cas, suivait pour le masculin la deuxième déclinaison et pour le féminin la première déclinaison des substantifs. La seconde, qui ne distinguait les genres qu'au nominatif pluriel, suivait au masculin la deuxième déclinaison et au féminin la troisième déclinaison des substantifs. Voici les paradigmes de l'une ^t de l'autre .
Première classe
A. — Sans voyelle flexionnelle
Maso. Fém .
Singulier
Suj. segurs (securus) segurn (secura)
Rég. segur (securum) segura (securam)
Pluriel Suj. segur (securi) seguras (securœ)
Rég. segurs (securos) segmms (securas)
B. — Avec voyelle flexionnelle.
Singulier Suj. nègres^ (niger) negra (nigra)
Rég. nègre (nigrum) negra (nigram)
* Dans cet adjectif et les semblables, \'s flexionnelle était souvent omise au nominatif singulier. Voir ci-dessus, p. 136, la note sur paire.
Pluriel Suj. nègre (nigri) negras (nigrœj
Rég. 0 nègres (nigros) negras fnigrasj
Deuxième classe
Singulier Suj. fizels (fidelis) fizels (fidelis)
Rég. fizel (fidelem) fizel ffidelemj
Pluriel
Suj. fizel (fidèles) fizels (fidèles)
Rég. fizels (fidèles) fizels (fidèles)
J'ai déjà observé que le sentiment des genres, loin de s'affaiblir graduellement pour finalement s'eftacer, comme celui des cas, était au contraire devenu de plus en plus fort et impérieux. Aussi pouvons-nous constater, dès les plus hauts temps de la langue, une tendance à distinguer complètement les deux genres dans les adjectifs de cette seconde classe. Cette tendance triompha d'abord dans les adjectifs en e flexionnel, tels que noble, feble*, agre, parce que Ve, grâce sans doute à l'analogie des substantifs de cette désinence, presque tous masculins, et des adjectifs de la première classe tels que sengle, nègre, qui le changeaient en a au féminin, dut paraître de bonne heure la flexion essentielle et exclusive du masculin. Elle ne fut pas si générale et si dominante dans les adjectifs de cette classe, sans voyelle flexionnelle, tels que /or/, grant ; mais là aussi elle finit peu à peu par imposer la flexion a au féminin, et il est probable qu'avant même la fin de l'âge classique, les deux genres, dans le langage courant, devaient être déjà presque toujours distingués^. Quoi qu'il en soit , tous les
' Febla [frébla) est d<!'jà dans Boë:o (v. 146;. V. aussi Gérard de Rossiilon, v. 0715: e\a fo febla e cassa.
' On trouve déjà dans Gérard do Rossiilon, à côté de formes des deux genres, beaucoup plus nombreuses, quelques lormes féminines, telles que granda (v 4159), dolsa. Ces féminins en a doivent remonter, pour plusieurs adjectifs, jusqu'au latin lui-même. On en a la preuve pour deux ou
PARTIES DU DISCOURS 15tf
adjectifs, moins quatre ou cinq exceptions qui seront mentionnéesplusloin en leur lieu, ont aujourd'hui enlimousin, comme, je crois, dans les autres dialectes de la langue d'oc, deux formes distinctes, tant au singulier qu'au pluriel, l'une pour le masculin, l'autre pour le féminin. Ils suivent tous uniformément, pour ce dernier genre, la première déclinaison des substantifs. Mais, au masculin, ils sont loin de présenter la même uniformité. La classe la plus nombreuse est composée de ceux quj se règlent sur la deuxième déclinaison des substantifs, c'est-àdire dont la désinence est en e atone. Leur déclinaison peut être considérée comme la déclinaison type des adjectifs. En voici le paradigme :
Déclinaison type des adjectifs
Masc. Pém.
Sing. nègre (nègre) negro fnegraj
Plur. negrei (nègres) negrà (negras)
Ainsi se déclinent :
1° Tous les adjectifs qui, d'après les teis phoniques, se dégagèrent du latin avec un e fiexionnel, soit aux deux genres, comme terrible, agre, soit seulement au masculin, comme jaune, tendre * ;
2" Un grand nombre d'autres qui ayant perdu, soit seulement au masculin, comme ferm, honest, soit aux deux genres, comme fizel, leur voyelle flexionnelle, en ont plus tard repris une, à l'exemple des substantifs tels que crim, vim, mentionnés au chapitre précédent.
Le nombre est assez grand des adjectifs qui ont été ainsi
trois, par exemple 'pauper, tristis, qui avaient tous les deux, dans le latin valgaire, une deuxième forme en us, a. Paupera est déjà dans Plaute, et on lit: tristis non trislus dans VAppendix ad Probum.
' Aux adjectifs de cette catégorie il faut ajouter ceux que nous avons empruntés en français, et qui, dans celte langue, n'ont qu'une désinence (e) pour les deux genres.
munis de Ye flexionnel au masculin*, mais beaucoup plus nombreux sont ceux qui sont restés réfractaires à l'unification; aussi trouve-t-on encore aujourd'hui, parmi les adjectifs, une aussi grande variété de désinences que parmi les substantifs. Je vais ici les énumérer toutes, en mettant en regard les formes féminines correspondantes, parce que celles-ci, dans la plupart des cas, se distinguent du masculin non-seulement par l'adjonction de la flexion o f = a), mais encore par la présence de consonnes radicales tombées au masculin, soit immédiatement, soit durant ou depuis l'âge classique. Je suivrai ici le même ordre que dans les tableaux donnés cidessus des désinences des substantifs.