ÉTUDE PARTICULIÈRE DES DIFFÉRENTES VOYELLES
Au lieu de suivre, dans la revue que nous allons faire, Tordre alphabétique rigoureux, nous étudierons d'abord les voyelles graves (a, e, o) et ensuite les voyelles grêles ij, u, ou). Elles se distinguent par la manière absolument opposée dont elles modifient non-seulement leur quantité, mais encore leur essence. La tendance des premières est à l'affaiblissement, celle des secondes au renforcement : affaiblissement et renforcement qui sont, l'un et l'autre, à deux degrés, et qui s'opèrent en sens inverse, selon la marche suivante :
1° Voyelles graves
brèves
longues
2" Voyelles grêles
S'allongent sans se transformer, sauf si elles sont sourdes, \ ce qui arrive, en général, avant et surtout après la tonique.
Se transforment en une voyelle moins grave, en un son moins net (a en e, ai; — e en et, i; — 0 en ou, u).
I S'abrègent sans se transforlongues I Dier [i) ou s'abrègent en se 1 renforçant [ou).
( Se transforment en une brèves j voyelle plus forte {i en e; — u \ en eu; — ou en u, eu, o).
PREMIÈRE SECTION, — voyelles qbaves
Les affinités naturelles de l'a sont avec Ye d'une part, de l'autre avec l'o. En s' affaiblissant, c'est-à-dire en devenant moins ouvert, il tend à passer à Ye, s'il est long ; à l'o, s'il est bref et sourd. Mais on n'admet à Nontron que le minimum de ces affaiblissements; là, comme au reste dans la plus grande partie du Périgord, l'a, le son préféré des pères de notre race, la véritable lettre de noblesse d'un idiome, a su conserver sa pureté et son ampleur primitives dans beaucoup de cas où, en haut et bas Limousin, il a dû passer à l'o ou à Ye.
l. A tonique
A tonique, qu'il soit long, bref ou en position, est resté pur comme dans l'ancienne langue d'oc, sauf les modifications de quantité déjà signalées. Ex. cantâre, chanta; — saccus, sa; — fàba, fâvo.
Des exceptions à cette règle se constatent déjà dans la langue classique; par exemple arium devenu ier, aria
devenu ...eira ou ...iera. Ex: granarium, granier, graniê; — riparia, ribeira et ribiera, riviêro. C'est cette dernière forme , en de pareils mots, que l'on préfère à Nontron. Dans le Limousin (haut et bas), on dit plutôt ...ieiro, forme qui réunit les deux autres et qui se rencontre d'ailleurs également dans l'ancienne langue.
..Jer= ...ari.. nous montre l'a devenue, sous l'influence de Yi, qui se déplace pour s'associer à lui. Mais, ailleurs que dans les mots de cette désinence *, Yi suivant, qu'il soit originaire ou qu'il provienne d'une consonne vocalisée, s'il s'unit à l'a,
* Dans les verbes de la 1" conjugaison, l'a de avi et celui de asseni ont également passé à Ye. Mais je néglige ici en général ce qui a rapport à la conjugaison, les modifications des voyelles y ayant souvent d'autres causes que les lois générales de la phonétique.
PHONÉTIQUE ^r
n'exige pas ordinairement sa mutation. Il s'y joint simplement, et la diphthongue ai en résulte. Ex. : magis, mai; — veracem, vrai; — placere, plaire. Même à Tabri de toute influence semblable, on voit Ta bref devenir aussi m; mais cela est très-rare et exceptionnel. Ex. : Aqua, aiga, aigo ; — amat, aimo •.
Outre cet affaiblissement d'à en e ou ai, déjà accompli dans l'ancienne langue, notre dialecte en présente quelques autres, qui l'étaient peut-être également dès lors, bien que les textes ne l'indiquent pas explicitement. On peut du moins induire du Donat provençal que l'a n'avait pas, dans les cas que je veux dire, gardé toute sa pureté. Il s'agit des mots rangés dans cet ouvrage sous la rubrique as estreit. Tous ces mots ont pour caractère commun {abas excepté, qui peut-être se trouve là par erreur*) de dériver de mots latins en anus, anis. La plupart sont des adjectifs qualificatifs ou ethniques, en anus. Ceux-ci ont pris une forme équivalente à la forme française en ou ain^ : umen, roumen, ancien, etc. Mais quelques-uns, dont l'a était bref ou s'était abrégé, ont subi un affaiblissement différent et plus sensible. Ce sont les suivants :
Grànum, gran, gro;
Pànis, pan, pô;
M anus, man, mû;
Cànis, can, chê, chï.
Il faut ajouter les mots ci-après, dont le Donat ne fait pas mention, mais dont les quatre premiers ont avec les précédents une analogie évidente :
Plane, plan, plô ; Altânus, autan, auto;
* Je ne connais pas d'exemple, dans les monuments de l'ancienne langue, de la diphthongaison de l'a d' amor; mais on la constate dans quelques dérivés de ce verbe : aimaire, aimansa.
*La forme correcte de ce mot, en limousin, est aba (060), qu'on trouve dans Richard. Chez nous, l'on dit abé; mais c'est le mot français.
3 C'est évidemment à l'influence de la nasale qu'est due cette altération. Un a fermé {estreit), s'il est nasalisé, tourne forcément à l'e. Gela est sensible dans la diphthongue française 0», qui, prononcée oua si elle est pure, devient oué si elle est nasale : roi, loi, — loin, point.
Demâne^ deman, demô;
Juniànus, Junian, Juniû;
Hàbet, ha, ô;
Sàpit, sap, sô * .
Vàdum, g ad, gô.
Observons que gran, pan, man, plan, deman, ont encore, dans Tancienne langue, une autre forme en a non nasal. C'est de celle-ci qu'est dérivée la forme limousine actuelle, par le changement d'à en Ô, changement exceptionnel sous l'accent, mais qui est de règle après la tonique. — Can se trouve aussi en provençal réduit à ca; mais le limousin n'a pas adopté cette forme, qui y serait devenue vraisemblablement co ou cho, et il a préféré che et chi, qui se rencontrent déjà l'un et l'autre dans la langue classique.