‹ Grammaire Limousine: phonétique, parties du discoursChapitre 88 sur 119 · PASSÉ · texte numérisé non relu

PASSÉ

(Manque).

Observations '

1. Infinitif. — Être ( à Tulle estre ) est maintenant plus employé chez nous que essei. C'est, d'ailleurs, une forme très-

ancienne et qui paraît avoir été commune à tous les dialectes d'oc. — La forme apocopée ser, qui a servi à composer le futur et le conditionne], ne se rencontre pas isolément, pas plus qu'en français et en italien, où elle a eu le même emploi. On sait qu'elle persiste seule, au contraire, en espagnol. — Serai et serm sont les formes classiques ; mais sù^ai et siria sont aussi des formes anciennes*. On les connaît seules aujourd'hui à Nontron et en haut Limousin; mais le basLimousin emploie encore, concurremment avec elles, serai et se7io. — Notons pour mémoire que l'ancienne langue avait, comme le français, conservé quelques formes ( er, ers, er*) du futur latin ; mais elle les laissa périmer de fort bonne heure.

2. Indicatif présent. — Sai ( première personne ), qui est la forme de Nontron et du haut Limousin, est un renfoncement de sei, qui appartient au bas Limousin et aux contrées du Périgord plus méridionales que Nontron, Sei n'est, d'ailleurs, qu'une forme réduite de souei, développement normal de soui (=anc. soi). Je ne sais si souei se dit quelque part ; mais som' est encore usité en bas Limousin, concurremment avec sei. — La forme classique, pour la seconde personne du singulier, était estovL iest. Mais il y avait à côté une forme vulgaire ses, ' qui persiste dans notre se (à Limoges, sei ). — La chute de Ys à la troisième personne n'a été compensée, à Tulle, que dans la locution oquei = c^est. Partout ailleurs, es s'est simplement réduit à e. Mais Vs reparaît souvent en liaison. — Première personne du pluriel. La forme classique la plus ordinaire était em. On trouve aussi sem et esmes. Cette dernière forme, certainement la plus ancienne des trois, paraît avoir été rejetée de fort

' Elles alternent avec serai et séria dans les documents de Limoges des XIV et XV« siècles,

2 On n'en cite pas qui soient dérivées de erimus, eritis, erunt, et jo n'en ai moi-même jamais rencontré.

^ Ou sies, sias, selon les dialectes : les deux se trouvent dans le Liidus sancli Jacobi ( XV" siècle, dialecle provençal), et sies est dans Blandin de CornouaiUes ( XIV* siècle ), v, 884.

PARTIES DU DISCOURS 22i)

bonne heure de la langue littéraire*. Mais elle dut persister assez longtemps dans le langage courant du haut Limousin, car je la trouve encore employée, en 1475, dans le Testament, déjà cité, (Vun gentilhomme de la basse Marche (Johsin Faulcon)®. Em n'a, je crois, survécu nulle part. Quant k sem, qui apparaît rarement dans les monuments littéraires de l'époque classique^, mais qui se montre au contraire assez fréquemment dans ceux de Tâge suivant, ainsi que dans les Chartes *, c'est aujourd'hui la forme la plus répandue dans le Midi : c'est celle de l'Auvergne, du Quercj, d'une partie de la Gascogne et de tout le Languedoc; c'est aussi celle du bas Limousin. Mais à Limoges, à Nontron, à Ribérac, à Périgueux, on dit soum ( = lat. sumiis ), qui est aussi la forme de la Gascogne occidentale ( Bordeaux )" . — Seconde personne du pluriel. La forme classique était etz; mais il j en avait une autre ( ses ) plus usitée certainement dans la langue commune, puisqu'elle a seule survécu partout ", et qui se rencontre d'ailleurs quelquefois dans les anciens textes. Raynouard {Gram., p. 180) en

* Raynouard ne la cite pas ; les deux seuls exemples qu'en relève Bartsch appartiennent, l'un à Boece, l'autre à une poésie du XI' siècle, dont l'origine limousine est certaine. Je ne l'ai rencontrée que là et dans le Testament de Johan Faulcon, ce qui me ferait supposer qu'elle était particulière au dialecte limousin.

- Bull, de la Soc. archéol. du Limousin, tom. I, pag 58. ^ Raynouard ( Gram., pag. 179 ) en rapporte un exemple de R. Vidal de Bezaudun. Il y en a un dans Flamenca, v. 6197

* V. Ludas sancti Jacobi et Version en prose de la Croisade, passim; — Charte auvergnate publiée par P. Meyer, Recueil d'anciens textes ( p. 171); Charte périgourdine dans Dessales, Périgueux et les deux derniers comtes du Périgord, p 68 des preuves.

* Suns sj trouve dans Girard de Roussillon, v. 72 du fragment publié par M. P. Meyer, d'après le ms. d'Oxford ; mais c'est peut-être là une forme fVanoaise. Le ms. de Paris donne, à cet endroit comme ailleurs, em. — On remarquera, d'une part, l'analogie de notre soum avec le catalan son et avec l'espagnol somos, et, d'autre part, celle de la forme correspondante siam du prov. moderne avec l'italien siamo.

G Exceptez le prov. moderne, qui dit sias, d'après l'analogie de la première personne du pluriel ( siam ).

rapporte, d'après le ms. B.N. n° 7225, un exemple tiré d'une pièce de la comtesse de Die. On en trouvera d'autres dans le fragment de la trad. de l'Évangile de saint Jean, donnée par M.Paul Mejer {Recueil,^. 32-39), d'après un ms. de Dublin ( ce texte a même déjà se et non ses ), ainsi que dans Flamenca (v. 4586) et dans le Ludus sancti Jacobi, v. 205, où M. Meyer et M. Bartsch impriment à tort s^es.

3. Imparfait. — Outre la forme commune êro, êrà, etc., le haut Limousin en a une autre, êrio, êriâ, etc., qui, d'après Ruben, serait, à Limoges du moins, plus usitée que la première, et où Vi a été introduit par fausse analogie, tous les autres imparfaits qui ne sont pas en avo étant en ib*.

4. Subjonctif présent. — Ce temps vient, non de la forme classique sim, mais d'une forme vulgaire *siam. Sie, usité chez nous concurremment avec sio, qui est le sia de l'ancienne langue, se rencontre déjà dans Gérard de Rossillon (ms. d'Oxford)*. Il alterne avec sia (ou sio) dans les textes limousins du XV siècle.

5. Pi^étérit de l'indicatif. — On a vu dans la Phonétique que Vu et Vi sont sujets à développer devant eux leur semi-consonne respective. C'est ainsi qu'on trouve déjà dans le latin archaïque fuvit (fuveit) pour fuit. Ce sont de pareilles formes qui, survivant à côté des formes classiques dans le latin populaire, ont donné naissance, par le renforcement subséquent de m'en gui (comme dans *mogui pour movi), à celles qui ont cours aujourd'hui, à peu près exclusivement, dans notre dialecte. On trouve foc dans le Planch de sont Esteve; fouc, foguet ( = fuit tous les deux ) , foguen = fuerunt,

* C'est à une fausse analogie du môme genre que sont dues, en italien, les formes allongées erouamo, cravate, qui se sont substituées aux formes étymologiques eramo, erate, dès le premier âge de la langue. On eu trouve de pareilles [eravam, eravatz, eravan) dans le roman de Jaufre {Lex. rom. 1, 130 b, 152 b, 156 b, 168 a). Je n'en ai pas remarqué ailleurs.

' Par exemple, v. 338 et 343 du fragment publié par M. Paul Meyer dans son Recueil d'anciens textes

dans la version en prose de la Croisade albigeoise (V. Mejer, Recueil, p. 113). Mais ces formes ne se rencontrent pas dans les monuments littéraires de l'âge classique. Je n'en ai pas non plus vu d'exemple dans les textes limousins des XIV, XV*, XVP siècles, qui tous s'en tiennent encore aux formes sans g. Aujourd'hui au contraire, et sans doute depuis longtemps, ces dernières se sont effacées devant les autres, mais sans tomber pourtant tout à fait en désuétude ; car on dit encore quelquefois en divers lieux fu, furen (ou futen), furei, (ou futei), au lieu de fugué, jugueren, fuguerei*.

6. 1" Imparfait du subjonctif . — Ici, comme au prétérit de l'indicatif, la forme sans g est la seule que présentent les textes classiques ainsi que les documents limousins même les plus récents. Elle reste encore aujourd'hui presque aussi usitée que la forme allongée.

7. 2^ Imparfait du subjonctif. —ha. forme allongée est, je crois, la seule qui soit aujourd'hui en usage ; et, au contraire, elle paraît être restée, autant que fugues, étrangère à la langue classique.

Observons en terminant que, dans ces trois derniers temps, notre dialecte a substitué un m à l'o (= ou) des formes classiques. Cette substitution se remarque déjà dans des textes de Limoges du XIV® siècle ; mais elle n'y a pas lieu constamment.

* Le languedocien et le provençal, plus indépendants de la tradition que le limousin, parce qu'elle leur est sans doute moins propre, et plus faciles par suite à céder aux suggestions de l'analogie, ont donné à être un nouveau prétérit, en substituant au radical particulier de ce temps {{u) celui du présent [se ou si). De là les formes seg'UPi. siguet. sieguet, selon les lieux. Ailleurs, l'f seule a été changée : souguet ^St-Pons). siousquet (Montauban). Quelque chose d'unalogue se remarque dans les formes italiennes d'imparfait savamo, savate, pour eravamo, eravate, que l'on rencontre par exemple dans Boccace.

DBUXIEMK PARTIE

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