TREIZIEME LEÇON
Faire de la prose sans le savoir, allusion à un des
passages les plus comiques du Bourgeois rjenlUhomme, comédie de Molière.
M. Jourdain, épris d'une dame de qualité, prie son professeur de philosophie de lui écrire un petit billet qu'il laissera tomber aux pieds de la belle marquise.
LE MAÎTRE DE PHILOSOPHIE
Sont-ce des vers que vous lui voulez écrire?
M. JOURDAIN
Non, non; point de vers.
LE MAÎTRE DE PIULOSOPHIE
Vous ne voulez que de la prose?
M. JOURDAIN
Non; je ne veux ni prose ni vers.
LE MAÎTRE DE PHILOSOPHIE
Il faut bien que ce soit l'un ou l'autre.
M. JOURDAIN
Pourquoi?
LE MAÎTRE DE PHILOSOPHIE
Par la raison, monsieur, qu'il n'y a, pour s'exprimer, que la prose ou les vers.
M. JOURDAIN
Il n'y a que la prose ou les vers?
LE MAÎTRE DE PHILOSOPHIE
Non, monsieur. Tout ce qui n'est point prose est vers, et tout ce qui n'est point vers est prose.
M. JOURDAIN
Et comme l'on parle, qu'est-ce que c'est donc que cela?
LE MAÎTRE DE PHILOSOPHIE
De la. prose.
M. JOURDMN.
Quoi ! quand je dis : « Nicole, apportez-moi mes pantoufles et me donnez mon bontet de nuit, c'est de la prose? »
LE MAÎTRE PE PHILOSOPHIE
Oui, monsieur.
M. JOURDAIN
Par ma foi, il y a plus de quarante ans que je dis de la prose sans que f en susse rien, et je vous suis le plus obligé du monde de m'avoir appris cela.
Ces mots : faire de la prose sans le savoir, constituent une des locutions les plus pittoresques de notre langue, et celle, peutêtre, à laquelle on fait le plus fréquemment allusion.
Faites des perruques , maître André , faites des perruques, conseil ironique de Voltaire à un perruquier nommé André, qui s'était avisé de composer une tragédie ridicule en cinq actes et en vers, intitulée le Tremblement de terre de Lisbonne, et qu'il lui avciit dédiée en l'appelant mon cher confrère.
Cette phrase, qui s'adresse à tous ceux qui veulent prétentieusement sortir de leur sphère, est devenue une des locutions les plus piquantes de notre langue, c'est le jVe sutor ultra crepidam des Latins.
Festin des Lapith.es. Les Lapithes, peuple de la Thessalie, habitaient le long des rives du Pénée, Leur adresse à monter et à manier les chevaux est restée célèbre, et on leur attribue l'invention du mors. Pirithoûs, leur roi, ayant invité les Centaures à la cérémonie de ses noces avec Hippodamie, ceux-ci, dans l'ivresse du festin, insultèrent les femmr?s. De là une lutte sanglante dans laquelle les Centaures furent vaincus.
On rappelle le festin des Lapit/ies à propos d'un repas, d'une cérémonie, d'une fête, d'une réunion d'amis, qui se termine par un désordre bruyant, une rixe, etc.
Feu du ciel dérobé par Prométhée. — Vautour, Rocher de Prométhée. Prométhée, lils de Japet, forma le premier homme du limon de la terre, et ravit le feu du ciel pour en animer la créature qu'il venait de façonner. Jupiter,
GRAMMAIRE LlTfEr.AIIlt: ijj
irrité de l'audace de ce morlel qui osait empiéter sur ses droits divins^ enchaîna lui-même Prométhée sur un rocher du Caucase, où un vautour monstrueux devait lui dévorer le foie pendant trente mille ans.
En littérature, le mythe profond de Prométhée ravissant le feu du ciel, et expiant cette audace par les soufirances et la torture, est resté l,i personnification de l'homme, de la créature imparfaite en lutte continuelle avec les ageiiis et les secrets de la namre, qu'elle ne parvient à surprendre qu'au prix des plus cruels sacrifices. Le vautour et le rocher de Prométhée sont égalemeni pour les écrivains une source féconde d'allusions. C'est ainsi qu'il est devenu en quelque sorte vulgaire de comparer Napoléo; à Sainte-Hélène à Prométhée sur son rocher du Caucase.
Fil d'Ariane. Ariane, fille de Minos, roi de Crète, et de Pasiphaé, s'étant éprise de Thésée, qui était venu dans le labyrinthe pour combattre le Minotaurc, lui remit le fil au moyen duquel i' devait sortir du labyrinthe. Thésée l'enleva, puis l'abmdoiini dans l'ile de Naxos.
L'histoire de Thésée et d'Ariane a donné lieu à deux sortes d'aUusions : une Ar.ane, pour désigner une femme délassée par celui qui lui avait juré une affection éternelle, et le fil et Ariane, pour spécitier le moyen qui nous sert de guide, la lumière qui éclaire notre intelligence au miheu des dilficultés d'une entreprise, des obscurités d'un système, d'une doctrine, d'un raisonnement, etc.
Finir en queue de poisson; en laiin, Desinit in pùcem. Eorace {Art poétique, \. 4) compare une œuvre d'aï t sa s unité à un beau buste de femme dont le corps se terminerait en queue de poisson.
Se dit, dans l'application, de toute œuvre dont la fin ne répond pas au commencement.
Flèches d'Hercule, allusion aux flèches que ce héros avait trempées dans le sang de l'hydre do Lerne, et qui faisaient des blessures incurables.
Dans l'application, ces mots expriment la force, la nuih-sancc des coups portés à un adversaire, dans quelque ordre didées que ce soit.
Flèche du Parthe. Les Parthes étaient renommés comme cavaliers et vivaient toujours à cheval. Jamais ils n'étaient plus redoutables que lorsque, feignant de prendre la fuite, ils décochaient par-dessus l'épaule une flèche à l'ennemi qui les poursuivait : aussi leur retraite était-elle plus meurtrière qu'une attaque. Cette fuite, qu'ils simulaient toujours après leur psemière décharge, était une ruse de gueri'e qui a donné lieu au proverbe : Fuir en Parthe, c'est-à-dire en portant à son ennemi de cruelles atteintes. Décocher une flèche de Pcathe signifie lancer en se retirant un trait, un mot qui va droit au cœur.
Dans sa tragédie de Rodogune, Corneille a fait usage de cette métaphore :
SÉLEUCDS.
Elle nous fuit, mon frère, après cette rigueur.