QUINZIÈME LEÇON
Héron de la fable (Le), allusion à une des plus charmantes fables de La Fontaine. Un héron se promène sur les bords d'une rivière, où se jouent une foule de poissons.
Le héron en eût fait aisément son profit :
Tous approchaient du bord ; l'oiseau n'avait qu'à prendre;
Mais il crnt mieni faire d'attendre
Qu'il eut un peu plus d'appétit :
n vivait de régime et mangeait à ses heures.
C'est ainsi qu'il dédaigne successivement la carpe, le brochet, la tanche et le goujon.
Du goujon! c'est hien là le dîner d'un héron! J'ouvrirais pour si peu le bec! aui dieux ne plaise! Il l'ouvrit pour bien moins : tout alla de façon
Qu'il ne vit plus aucun poisson.
La faim le prit : il fut tout lieureui et tout aise
De rencontrer un limaçon.
On compare au héron de la fable ceux qui, après avoir fait les difficiles, les dégoûtés, finissent par se trouver heureux de rencontrer quelque chose de bien inférieur à ce qu'ils ont dédaigné.
108 GRAMMAIRE LITTÊUAIRE
Huître et les Plaideurs (L'), allusion à une fable de La Fontaine, dans laquelle deux voyageurs se disputent pour la possession d'une huître qu'ils ont trouvée en même temps :
Perrin Dandin arrive ; ils le prennent pour juge. Perrin, fort gravement, ouvre l'iiuitre et la gruge ,
Nos deiii messieurs le regardant.
Ce repas fait, il dit d'un ton de président : Tenez, la cour vous donne à chacun une écaille Sans dépens; et qu'en paix chacun chez soi s'en aille.
Dans l'application, on compare souvent à Perrin Dandin la Justice et, en général, quiconque abuse de sa position pour profiter d'un conflit.
Hydre de Lerne (L*), monstre fabuleux, né de Typhon, qui habitait un marais et ravageait les contrées environnantes. 11 avait sept têtes, d'autres disent neuf, cinquante et même cent, dont chacune renaissait à mesure qu'elle était abattue. Hercule les trancha toutes d'un seul coup.
Les écrivains font de fréquentes allusions aux têtes renaissantes du monstre, et aussi à la manière dont Hercule les fit tomber, pour désigner les abus, les calamités qui affligent un pays, comme le brigandage en Italie et en Espagne, la misère en Irlande, etc.
Ides de mars (Les). César était maître absolu dans Rome, quand une conspiration se trama contre sa vie au sein même du sénat. L'exécution du complot était fixée aux ides de mars. Plutarque rapporte que, quelque temps auparavant, un devin avait averti le dictateur de se défier des ides de moi-s. Cette époque étant arrivée, comme César sortait de sa maison pour se rendre au sénat, il rencontra le devin, auquel il dit en riant : « Eh bien, "nous voici arrivés aux ides de mars. — Oui, répondit celui-ci, mais elles ne sont pas encore passées. » Quelques instants après, le dictateur était assassiné.
Dans l'application, les ides de mars désignent une époque critique à traverser, et pour laquelle de fâcheux pronostics ont été faits.
Il aurait volontiers écrit sur son chapeau : C'est moi qui suis Guillot, berger de ce troupeau.
Vers extraits de la fable de La Fontaine le Loup devenu berger.
GRAMMAIRE LITTÉRAIRE i09
■^ Un loup, dont les prouesses avaient rais les bergers en défiance,
Crut qu'il fallait s'aider de la peau du renard.
Et faire un nouveau personnage.
11 s'habille en berger, endosse un hoqueton,
Fait sa houlette d'an bâton,
Sans oublier la cornemuse.
Pour pousser jusqu'au bout la ruse, // aiiriiit volontiers écrit .vwr son chapeau. < C'est moi çiU .v«/.v Guillût, berger de ce troupeau. >
Ainsi affublé, il s'approcha doucement d'un troupeau dont le berger et les chiens dormaient; mais ayant cru devoir ajouter la parole aux habits pour compléter le stratagème.
Chacun se réveille à ce sou, Les brebis, le cliien, le garçon.
Le pauvre loup, dans cet esclandre, Empêché par son hoqueton, Ne put ni fuii ni se défendre.
Dans l'application, les deux vers que nous avons soulignés se disent de ceux qui affichent leurs titres, leurs qualités, etc.
Il compilait, compilait, compilait.
Vers célèbre de Voltaire dans la satire du Pauvre diable, et qui a passé en proverbe; il est devenu, pour ainsi dire, le fer chaud au moyen duquel on marque au front les compilateurs.
On sait que Voltaire ne pouvait souffrir la critique, même la plus anodine. Or l'abbé Trublet, littérateur estimable, qui comptait parmi ses amis Maupertuis, le président Hénault, Fontenelle et Montesquieu, avait composé une assez longue dissertation où il attaquait les vers au bénéfice de la prose, et où il ne craignait pas d'appliquer à la Henriade ce que Boileau avait dit d'un poème de Chapelain :
Et je ne sais pourquoi je bâille en la lisant.
Voltaire bondit sous l'aiguillon, et comme Trublet avait écrit un livre de pensées choisies, et d'autres ouvrages où il y avait, par la nature mém^ du sujet, plus de recherches que d'invention, le satirique glissa les vers suivants dans son conte du Pauvre diable :
L'abbé Trublet alors avait la rage D'être à Paris un petit personnage ; Au peu d'esprit que le bonhomme avait L'esprit d'autrui par supplément servait. 11 entassait adage sur adage;
no GRAMMAIRE LITTÉRAIRE
Il compilait, compilait, compilait;
Oa le voyait sans cesse écrire, écrire
Ce qu'il avait jadis entendu dire,
Et nous lassait sans jamais se lasser.
Il me choisit pour l'aider à penser.
Trois mois entiers ensemble nous pensâmes,
Lûmes beaucoup, et rien n'imaginâmes.
IJ. est doux, quand la mer est agitée...; en latin. Suave mari magno,.., commencement d'un vers de Lucrèce, dans son poème de la Nature (livre II, vers 1). Le poète, dans ce passage dont nous donnons ici la traduction, exprime cette triste vérité, que les malheurs d'autrui nous font éprouver une sorte de satisfaction :
Quand l'Océan s'irrite, agité par l'orage, Il est doui, sans péril, d'observer du rivage Les efforts doulourem des tremblants matelots. Luttant contre la mort sur le gouffre des flots; Et, quoique à la pitié leur destin nous invite. On jouit en secret des malheurs qu'on évite.
En effet, rien n'est plus naturel, même chez l'être le plus sensible, que de contempler avec une sorte de satisfaction intime les grandes catastrophes, non pas, comme le dit Lucrèce, que les douleurs d'autrui fassent éprouver du plaisir, cela donnerait de notre humanité une trop pauvre idée, mais seulement parce qu'on se félicite d'être à l'abri des malheurs au spectacle desquels on assiste. C'est, si l'on peut s'exprimer ainsi, une nouvelle acception du mot égoisme.
Il fallait un calculateur, ce fut un danseur qui
l'obtint, allusion à un des passages les plus satiriques du fameux monologue de Figaro dans le Mariage, acte V, scène m. Figaro se retrace les vicissitudes de sa vie, les obstacles de toute nature contre lesquels se sont brisées toutes ses entreprises : « Le désespoir m'allait saisir; on pense à moi pour une place, mais, par malheur, j"y étais propre : il fallait un calculateur, ce fut un danseur qui l'obtint. »
Dans l'application, on fait usage de cette mordante antithèse chaque fois que l'on veut rappeler le peu de justice, et surtout le peu de discernement qui préside parfois à la distribution des emplois.
Il faut détruire Cartilage; en latin, Delenda Curthago, paroles par lesquelles Catcn l'ancien terminait tous ses discours
GRAMMAir.E LITTÉRAIRE i 1 \
quel qu'en fût le sujet. Avant d'être homnnes, c'est-à-dire citoyens de l'humanité, les fils de Romulus étaient Romains, c'est-à-dire citoyens de la ville de Rome. « Civis romanus sum, » telle est l'exclamation qui, prononcée dans quelque partie que ce fût de l'ancien monde, donnait à celai qui la faisait entendre un brevet d'inviolabilité. Rome avait donc la plus haute idée de sa puissance et de ses destinées futures.
Ces préliminaires posés, on comprend de quel œil jaloux l'orgueilleuse république dut voir s'élever en face d'elle, sur les rives opposées de la Méditerranée, une rivale capable de lui disputer le sceptre du monde. Tels étaient les sentiments de tout le peuple romain, sentiments qui se personnifiaient dans le cœur du vieux Caton.
Dans l'application, ces mots : Il faut détruire Carthage, s'emploient pour faire allusion à une idée rixe dont on poursuit avec acharnement la réalisation, à laquelle on revient toujours.
Il n'est pas donné à tout le monde d'aller à Corinth.e ; en latin. Non licet omnibus adiré Corinthum, proverbe que les Latins avaient emprunté aux Grecs, pour faire entendre que Corinthe était la ville des plaisirs coûteux, par conséquent accessibles à peu de personnes.
Dans l'application, ces mots servent à faire entendre que ce qui est du domaine de certains hommes privilégiés n'appartient pas à tous; que les intelligences, les esprits n'ont pas la même puissance, ce qui est presque une vérité de M. de La Palisse.
Il n'y a plus de Pyrénées, mots que Louis XIV adressa à Philippe V, son petit-fils, qui allait prendre possession du trône d'Espagne. Dans la bouche du grand roi, ces mots signifiaient : « Il n'y a plus d'Espagne, désormais la France s'étendra des rives du Rhin aux rochers de Gibraltar; » mais on sait aujourd'hui à quels désastres aboutissent ces folles ambitions; les frontières naturelles reprennent leurs droits; l'histoire rit de ces Xerxès qui font fouetter la mer. Une voix éclate d'en haut, qui dit : « Tu n'iras pas plus loin; ici viendra se briser l'orgueil de tes vagues. »
Quoi qu'il en soit de ces mots orgueilleux, cette expression : Il n'y a plus de Pyrénées, signifie, dans l'application, qu'une fusion s'est opérée entre des familles, des peuples, des nationalités, des institutions, des idiomes, et que les barrières qui les séparaient ont cessé d'exister.
112 GRAMMAinE LlTTtRMUE
Il y a des juges à Berlin, réponse du meunier Sans- Souci à l'intendant du roi de Prusse, qui voulait s'emparer d'un moulin gênant des plans d'embellissements projetés pour un parc royal.
Celte locution est devenue proverbiale, et s'emploie dans toutes les circonstances analogues, c'est-à-dire lorsque la force prétend l'emporter sur le droit. Une charmante petite anecdocte, que toutes les feuilles allemandes ont répétée dans ces derniers temps, ne sera pas déplacée ici.
Le fameux moulin est encore aujourd'hui la propriété de l'arrière-petit-fils de l'obstiné meunier; mais, dans la même famille, les hommes se suivent et ne se ressemblent pas.
Le temps, qui change tout, change aussi nos humeurs.
Donc le descendant de Sans-Souci, pressé d'argent, fit savoir au descendant de Frédéric II qu'il était disposé à lui céder son moulin. Le prince lui répondit par cette lettre spirituelle :
« Mon cher voisin,
« Votre moulin n'est ni à vous ni à moi : il appartient à l'histoire; il nous est donc impossible, à vous de le vendre, à moi de l'acheter. Mais, comme on doit s'aider entre voisins, voici un bon de 10,000 florins, que vous pouvez toucher sur le Trésor. »
Ils chantent, ils payeront, mot caractéristique de Mazarin, qui fut le ministre le plus chansonné de France. A chaque nouvel impôt, les satires pleuvaient sur le Mazarin ; l'astucieuï Italien, insensible à une opposition qui ne s'exhalait qu'en couplets satiriques, répondait avec insouciance : « S'ils cantent la canzonetta, ils pagaront. »
Ces mots, qui montrent, sous une forme spirituelle et piquante, une connaissance profonde de notre caractère moqueuf, volage et léger, sont surtout applicables en France, oii, comme le dit Beaumarchais, tout finit par des chansons.
Ils n'ont rien appris, rien oublié. Pendant les vingtcinq années qui séparent 1789 de la Restauration, les idées, les mœurs, les institutions, s'étaient profondément modifiées en France; les derniers vestiges de la féodalité avaient disparu dans la tourmente révolutionnaire, et le règne de la légalité avait succédé aux privilèges de l'ancien régime. Les émigrés.
GIIAMMAIKE LITTERAIRE H 3
rentrant en France à la suite de Louis XVIII, se refusaient à comprendre une transformation si complète, et revenaient avec toutes les illusions que des traditions séculaires avaient perpétuées au sein de la noblesse. Aussi les a-t-on comparés à des Epiménides qui avaient dormi pendant un quart de siècle.
Mais le mot qui caractérise le mieux cette négation des changements accomplis est celui-ci : Ils n'ont rien appris, rien oublié. Cette phrase est attribuée au chevalier de Planât; on la trouve presque textuellement dans une lettre qu'il adressait \ Mallet du Pan, à la date de janvier 1796. Mais c'est M. de Talleyrand qui devait lui donner sa consécration, l'exprimer sous la forme simple et piquante qui l'a rendue proverbiale.
Ces mots se rappellent pour faire entendre que les leçons de l'expérience restent stériles pour certains esprits que dominent les préjugés.
APPLICATIONS
Dans les phrases suivantes, l'élève remplacera les points de suspemion par la locution convenable.
Heureux petit pays d'Andorre! il a contemplé tous, les bouleversements de l'Europe sans en ressentir le moindre contre-coup ; il a assisté, calme et paisible, au spectacle de toutes les révolutions, et il a pu se dire avec le poète latin :
J'ai connu un jeune homme qui, à l'époque des illusions de la jeunesse, eût cru indigne de lui d'accepter une place de sous-préfet; il est aujourd'hui clerc d'huissier. Hélas ! a bien des imitateurs.
H y a certaines professions que l'on peut remplir convenablement sans connaissances spéciales. Mais il en est d'autres qui exigent des aptitudes particulières, un apprentissage long et pénible. C'est ici surtout qu'il ne faut pas prendre un alors qu'il faudrait un
Les merveilles de notre grande Exposition de 1867 attirent une foule de visiteurs de tous les coins du globe
et combien d'autres encore qui brûlent du désir de contempler ce magnifique panorama de l'industrie humaine ! Mais les voyages sont coûteux ; plus coûteuse encore est la vie à. Paris, et on connaît la valeuj" de ce proverbe pour les petites bourses ;
Quand le roi de Congo va se promener, il ne met son bonnet que sur une oreille ; si le vent le fait tomber, il impose une taxe sur tous les habitants du pays d'où le vent a soufflé. Voilà une contrée où le meunier le plus entiché de l'héritage paternel ne pourrait pas dire dans une circonstance donnée :
Le merle est le plus défiant, le plus fin, le plus rusé de tous les oiseaux. S'il est parvenu à s'échapper d'un piège habilement tendu, il ne faut pas espérer l'y reprendre. Ah! ce n'est pas de lui que l'histoire naturelle peut dire : ; mais bien plutôt :
Prenons un philanthrope, dans la meilleure acception de ce mot; plaçons-le, par l'imagination, sur un lit moelleux recouvert d'un édredon que la douce plume de l'eider a fourni ; l'horloge vient de sonner minuit, il gèle à pierre fendre, la neige tombe à flocons, les rafales du vent font gémir les vitres... Pourquoi éprouve-t-il alors une sensation de bien-être inusitée ? C'est qu'il se dit : Il y a à cette heure de pauvres diables qui grelottent au milieu des chemins. Cet homme est-il un égoïste dans la sévère acception de ce mot? Non; c'est qu'il ,
Ce savant de la Castille en était arrivé, après quelques mois de séjour à Paris, à ne plus savoir parler ni en espagnol ni en français ; il empruntait à ces deux langues des phrases qu'il fusionnait de son mieux, pour son usage particulier; dans son langage, où les deux peuples disparaissaient dans une confusion presque barbare.
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