‹ Grammaire littéraire ou explications suivies d'exercices sur les phrases, les allusions, les pensées heureuses empruntées a nos meilleurs écrivains et qui font aujourd'hui partie du domaine public de notre littérature a laquelle elles servent en quelque sorte de condimentChapitre 27 sur 89 · SEIZIEME LEÇON · texte numérisé non relu

SEIZIEME LEÇON

Il y a fagots et fagots, allusion à un passage du Médecin malgré lui, comédie de Molière.

Ces mots onl passé en proverbe, et signifient qu'il y a un choix à établir entre choses de même nature.

Il y aura, ou Cela fera du bruit à Landerneau.

Certaines villes, en France, ont toujours jomi du privilège d'exciter la verve maligne des vaudevillistes et des journalistes du petit format. Tour à tour, c'est Pézenas, Carpenlras, Lonsle-Saunier, Pontoise, Brive-la-Gaillarde, qui reviennent sous leur plume. Pour La Fontaine, c'était Quimper-Corentin :

On sait assez que le destin Adresse là les gens quand il veut qu'on enrage, Dieu nous préserve du voyage !

Mais de toutes ces villes, il n'en est aucune qui puisse lutter de popularité avec Landerneau. En effet, qu'il se produise quelque chose d'inattendu et de plaisant, on ne manque jamais de s'écrier : Il y aura du bruit à Landerneau ; on en parlera dans Landerneau.

Ces mots se rappellent pour caractériser une nouvelle de peu d'importance, mais qui est cependant de nature à piquer plus ou moins la curiosité publique.

Imiter de Conrart le silence prudent. — *"" ^ Vers de la l""^ épître de Boileau :

Il est fàcheui, grand roi, de se voir sans lecteur, Et d'aller du récit de ta gloire immortelle Habiller chez Francœur le sucre et la cannelle. Ainsi, craignant toujours un funeste accident. J'imite de Conrart le silence prudent.

« Conrart, dit M, Géruzez, eut la prudence de ne rien publier et l'habileté de caresser l'amour-propre de ceux qui écrivaient. C'est par là qu'il eut beaucoup de célébrité et de crédit. Sa maison était ouverte aux auteurs; ils trouvaient chez lui des auditeurs bienveillants, qui devenaient des prôneurs empressés. La maison de Conrart fut le berceau de l'Académie

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française, dont il a été le premier secrétaire perpétuel. » Ca titre explique l'épigramme suivante de Linière :

Conrart, comment as-tu pu faire Pour acquérir tant de renom, Toi qui n'as, pauvre secrétaire.

Jamais imprimé que ton nom?

Le silence prudent de Conrart est devenu proverbial, et se dit ironiquement, dans l'application, de ceux qui ont la précaution de peu parler ou de ne pas écrire.

J'ai connu, le malheur, et j'ai appris à secourir les mallieureux:; en latin. Non ignara mali, miseris suceurrere disco (Virgile, Enéide, liv. I, v. 630). Ce beau vers, empreint d'un si vif sentiment humain et d'une si douce charité, Virgile le met dans la bouche de Didon au moment où, touchée du récit des malheurs des Troyens, que vient de lui faire Énée, elle leur offre l'hospitalité. Aucune traduction en vers ni en prose ne saurait rendre la profonde sensibilité que respirent ces paroles touchantes; beaucoup de nos poètes Tont cependant essayé :

Qui ne sait compatir aux maui qu'il a soufferts? Voltaire, dans Zaïre.

Vous fûtes malheureux, et vous êtes cruel !

De Belloï, dans le Siège de Ca'.ais, Tu n'as donc, nialiieureui, jamais versé de larmes !

Lemierre, dans la Veuve du Malabar.

Malheureuse, j'appris à plaindre le malheur.

Delille, trad. de ï Enéide.

On voit qu'aucun de ces écrivains, excepté le traducteur, n'a rendu le mot véritablement essentiel, di'jco, celui qui exprime parfaitement cette vérité sentie par les belles âmes, que le malheur est l'école de la sensibilité. Il en est de même de succurrere et de miseris, expressions précises où il y a tout à la fois le caractère et le sentiment. Didon n'a pas seulement appris à plaindre le malheur d'autrui, mais, n'ignorant pas ce que c'est que d'élre malheureux, ayant connu li> malheur [non ignora mu/i), son cœur la porte à secourir {uc:urrere) ceux qui l'éprouvent, les i malheureux {miseris),

11 est facile de comprendre dans quelles circonstances peuvent se faire les applications.

J'ai élevé un monument; en latin, ^xe^i monumentum (Horace, liv. Ilf, ode xxiv, v. 1). Horace, avec la confiance que donne le génie, dit en parlant de ses vers : « J'ai élevé un monument plus durable que Vairain. » Dans l'antiquité, les hommes célèbres se décernaient à eux-mêmes l'immortalité sans blesser les convenances, les usages reçus, et, parmi les modernes eux-mêmes. Corneille a pu dire avec une juste fierté :

Je ne dois qxi'à luoi seul toute ma renommée.

Comme c'est quelquefois en parlant de soi-même qu'on rappelle l'expression du poète latin, il est facile de comprendre quel usage discret on doit faire de cette application. Souvent aussi elle a lieu pour caractériser une œuvre de génie, ou tout au moins fort remarquable.

J'ai failli attendre! mot impérieux prononcé par LouisXIV, et qui peint bien le caractère altier du grand roi. Louis XIV mettait rigoureusement en pratique ce mot si connu d'un de ses successeurs : « L'exactitude est la politesse des rois. » Rarement, en effet, ce prince manqua d'être exact aux rendez-vous qu'il assignait; mais, s'il était exact, il exigeait qu'on fût empressé. Un jour, ses voitures n'élant arrivées qu'à l'heure précise où il les avait demandées : « Tai failli attendre! » dit-il en regardant sa montre.

Ce mot de l'orgueilleux monarque rappelle ces vers de Corneille dans sa tragédie d'Attila, quand il fait dire au terrible barbare :

Où sont donc nos deux rois? Allez, et qu'on leur die Qu'Attila les attend et qn' Attila s'ennuie.

Il nous en rappelle un plus généreux de Louis XV, quand il était jeune. Comme ce prince partait pour la chasse, il arriva, avec toute la cour, à une porte du parc de Versailles, qui n'avait pas été ouverte. Le gardien s'était absenté, et on le cherchait depuis longtemps, lorsqu'on le vit accourir tremblant et tout essoufflé. Les courtisans le gourmandant à qui mieux mieux, le roi s'interposa : « Calmez-vous, messieurs, leur dit-il, ce pauvre homme est déjà assez affligé de m'avoir fait attendre. »

Le mot de Louis XIV, fai failli attendre, est l'objet de fréquentes allusions.

liS GRAMMAIRE LITTERAIRE

J'aime Platon, mais j'aime encore plus la vérité; en latin, Amicus Plato, sed magis arnica Veritas. On sait la considération dont jouissaient les écrits et les principes de Platon dans toute la Grèce. Aristote avait suivi ses leçons, et l'élève ne tarda pas à devenir aussi célèbre que le maître. Deux esprits de cette valeur, faits pour régner l'un et l'autre dans le domaine de la pensée, ne devaient pas tarder à se séparer; aussi Aristote, sans être, comme on Fa dit, l'ennemi de son maître, n'adoptait-il pas toutes les conséquences de sa doctrine; toutefois, lorsqu'il se trouvait en contradiction avec lui, il savait exprimer son opinion avec la sage mesure d'un philosophe, et non avec l'amertume d'un rival. « J'aime Platon, disait-il, mais j'aime encore plus la vérité. — Amicus Plato ^ sed magis arnica Veritas. »

Cet hommage rendu à la vérité, quand on la croit en désaccord avec les doctrines d'un génie même transcendant, est passé en proverbe, et l'on y fait de fréquentes allusions, tantôt en latin, tantôt en français. Cette maxime est le contre-pied de la fameuse devise des disciples de Pythagore : « Le maître l'a dit — Magister dixit. »

J'aimerais mieux être le premier dans un village que le second à Rome, réponse de César à un de ses ofticiers, qui, en traversant un pauvre village perdu au fond des Alpes, lui demandait en plaisantant si le désir des dignités occasionnait aussi des rivalités dans cette misérable bourgade.

Ces mots sont restés la devise de l'ambitieux.

J'ai perdu ma journée; en latin, Diem perdidi, mol3 célèbres de l'empereur Titus, quand il avait passé une journée sans trouver l'occasion de faire du bien, d'accorder une grâce.

Voltaire écrivait au célèbre mathématicien Maupertuis: « C'est à vous à dire, lorsque vous aurez passé un seul jour ?ans instruire quelqu'un : J'ai perdu ma journée. »

J'ai ri, me voilà désarmé.

Vers de la Métromanie, comédie de Piron.

Ces mots signifient que le mécontentement n'est plus possible après le rire, et les allusions qu'on y fait ont toujours lieu dans ce sens.

GRAiViMAlUE LITTÉRAIRE Hft

i'ai trouvé ! en grec, Eurêka! exclamation d'Archimède découvrant la loi de la pesanteur spécifique des corps, pendant qu'il était plongé dans un bain. Ce mot est devenu proverbial, mais l'application en est presque toujours plaisante.

J'ai voulu voir, j'ai vu.

Hémistiche de VAthulie de Racine, acte II, scène vu.

Athalie croit avoir anéanti la race de David; mais un rêve étrange lui fait apparaître un enfant qui lui perce le sein. Ce rêve la remplit d'anxiété. Elle pénètre dans le temple, et ce même enfant se présente à sa vue; il est à l'autel, aux côtés du grand-prêtre. Elle le fait venir en sa présence et l'interroge.

Athalie, poussée à bout, ne garde plus aucune mesure et se vante hautement du massacre de tous les membres de la lamille de David, massacre qu'elle a ordonné. Alors Josabeth, femme de .Soad, répond :

Tout vous a réussi. Que Dieu voie et nous juge !

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